LIVRE TROISIÈME
Les exactions que commirent ces employés de passage, car ils s'en allaient avec les vayvodesqui les avaient amenés, étaient naturellement inénarrables. On les appelle les « ciocoi n et pour les fuir, les paysans s'expatriaient en masse ou s'adonnaient au brigandage, a II faudrait une longue série d'années pour rendre à la Yalachie son ancien lustre, écrit Bauer (l)^ et pour reconstruire tant de villes jadis florissantes et pour repeupler tant de grands villages et fermes, contre les ruines des quels on bute à chaque instant (i). »
On émigra des vayvodies en trois directions : de la Moldavie pour se fixer en Russie le long du Niester^ de la Valachie pour se fixer dans les contrées les plus rapprochées de la [Serbie et de la Bulgarie^ et principalement en Transylvanie et en Hongrie sur le territoire que Ton connaît sous le nom de « l'enclave du Tèmès » .
Cette prédilection de l'émigration pour la Hongrie avait une raison particulière. Elle était motivée par le bonheur dont les Roumains de la Petite-Valachie jouirent pendant vingt ans sous la domination autrichienne, c'est-à-dire depuis la paixdePassorvâiz (17 18) jusqu'au traité de Belgrade (1738), dont les stipulations déplorables remirent cette province sous la domination turque. Ayant profité de la tranquillité que l'administration autrichienne avait su procurer aux Roumains durant ce laps de temps, ils se dirigèrent de préférence vers le pays où régnaient les Habsbourg. Là, ils furent d'abord très bien accueillis car, dans les provinces récemment reconquises sur les Turcs y il n'y avait presque plus de population. Plus tard, en 1738, l'hospitalité s'est changée en hostilité quand on vit que les Roumains faisaient cause commune avec les Turcs pour dévaster ensemble la Hongrie méridionale. Voici à ce sujet l'opinion du comte Perlas ^ exposée dans un mémorandum, qu'il adressa à Marie^Thérèse en 1767.
tt Le transfèrement des Roumains est indispensable pour la réussite de la colonisation allemande ; les colons allemands tremblent à l'idée seulement d'être installés sur les « prae-
(1) BàCBR, Mémoires historiques et géographiques sur la Valachie, ann^xéi à l'hittoire de Carra, p. S32.
dia » situés au milieu des Roumains et ils en ont horreur. Car nous fimes dans la dernière guerre contre les Turcs (de 1737 à 1738) la remarque que la population allemande avait plus souffert des Roumains révoltés et de leurs bandes que des ennemis turcs eux-mémee. Il y avait bien peu de communes allemandes ayant vu des Turcs vivants dans le courant de la guerre, tandis' qu'il y a beaucoup de communes allemandes saccagées et brûlées par les Roumains, comme il y a aussi beaucoup d'Allemands ayant été tués ou capturés par eux et vendus finalement aux Turcs. Et agir ainsi leur était d'autant plus facile que la plupart des villages allemands se trouvent être éparpillés parmi les communes roumaines et que, par conséquent, il leur était impossible d'aller se secourir mutuellement. Ce même danger ne menacerait-il pas encore les colonies allemandes en cas d'une nouvelle invas'on des Turcs si on les laissait de nouveau au milieu des Roumains?. .. Je me permets d'attirer également, la plus gracieuse attention de Votre Majesté sur la considération s'il n*est pas plus avantageux pour la sécurité des brteresses d'Ârad et de Temesvar en cas de guerre de n'avoir entre elles qu'un territoire habité par des sujets fidèles et non par des gens pour qui il est absolument indifférent qu'ils appartiennent aux chrétiens ou aux Turcs et qui ne font que retourner leurs manteaux selon les besoins des circonstances diverses? »
Dans le rapport que Joseph II présenta à Marie-Théî'èse en 1768 après avoir terminé son voyage dans le Banaiy le souverain libre-penseur ne juge pas beaucoup plus favorablement ses futurs sujets, a Les Serbes et les Roumains obéissent aveuglément à leurs prêtres; cependant il y a entre eux la différence que cette obéissance n'est chez les Roumains qu'une obéissance servile engendrée par leur ignorance et leur bêtise indescriptibles, tandis que c'est la ferveur religieuse qui inspire les Serbes, quoiqu'ils soient suffisamment ignorants aussi. Le clergé séculier, que l'on recrute parmi les paysans incultes et qui ne sait pas même lire généralement, est incapable d'expliquer l'Évangile ou de disserter sur les livres saints. Il n'est pas possible qu'un clergé semblable puisse être le propagateur