‹ Magyars et Roumains devant l'histoireChapitre 155 sur 232 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

mains serfs à l'égard de leurs seigneurs les Saxons>; tel ëtoit le cas, par exemple, dans la vallée de Radna^ où ce fut la ville de Besiercze qui exerça les droits seigneuriaux. La commission d'enquête les reconnut valables; mais on proposa aux quatre mille Roumains, qui y demeuraient, d'accepter l'union et de se faire soldats. Si, pour le gouvernement, la création des Confins militaires n'était qu'une manière détournée de propager le catholicisme, pour les Roumains, en être équivalait à la libération de la servitude, en opposition avec les Sicules, déjà libres auparavant. Seulement il ne faut pas oublier que le prosélytisme religieux ne visait pas uniquement le salut des âmes : il importait beaucoup au point de vue de la politique que ceux à qui on confiait la garde des frontières du côté des vayvodies, soient d'une autre religion que leurs frères de race d'au delà des CarpaiheSj contre qui ils avaient à défendre la Transyl-vanie.

C'est à l'ignorance des Roumains qu'il faut au contraire attribuer la collision sanglante qui a eu lieu dans la commune de Salva à propos de la prestation du serment militaire. Le général de Siskovich, accompagné de l'évêque uni Pierre Aron, s'y rendit le 10 mai 1763. Ayant entendu lire la formule du serment, où il est question de servir l'empereur et le pays « par terre et mer » , les Roumains ne voulurent pas la répéter, car le mot « par mer » y était introduit, prétendaient-ils, subrepticement; or ils n'avaient nulle envie d'aller sur l'eau. Siskovich et Aron avaient beau expliquer la chose, ils restèrent inflexibles et, ayant jeté leurs fusils, ils devinrent même menaçants. N'ayant pas sous la main des forces suffisantes, le général et l'évêque durent se retirer sans avoir pu éclairer la foule affolée. Us purent cependant se convaincre que c'était un certain paysan nommé Todoranu, qui excitait ses camarades à la mutinerie. Il fut arrêté, sommairement jugé et exécuté avec vingt de ses compagnons quelques jours après, quand le général, entouré de plusieurs bataillons de soldats, ne craignit plus de recommencer la cérémonie si stupidement interrompue.

Pour contrebalancer la mauvaise impression que de tels événements pouvaient avoir produite ourles Roumains, on feignit de

prendre au sérieux leurs prétentions daco-roumaines et de les traiter pompeusement en descendants des légionnaires de Trajan. On fit inscrire sur le drapeau du deuxième régiment roumain la devise suivante : a Yirtus romana rediviva, » que des officiers, venus des provinces italiennes de Tempire, ne m'anquaient pas d'expliquer à leurs hommes dans le sens le plus flatteur pour leur vanité.

Que ce soit à cause de cela ou que ce soit Teffet d'une discipline sévère, le développement, et les progrès du roumanisme dans les Confins militaires surprirent vraiment tout le monde. On leur fit donner de Tinstruction dans les écoles, dites «normales » qui comprenaient quatre classes élémentaires et que Ton installait dans tous les sièges des régiments et des bataillons. De là est sortie cette phalange de sous-officiers qui donnaient tant de solidité aux cadres des régiments Gren^ zer (les Confins). Et la sollicitude de Tadministration militaire ne s'arrêta pas là. Elle s'étendit sur l'agriculture, l'élevage et l'horticulture, en y initiant peu à peu les Roumains qui en profitèrent avec une louable rapidité.

Malheureusement, ce tableau séduisant a une ombre terrible. « Dans chaque régiment roumain de la Transylvanie et, si je ne me trompe pas, de la Hongrie aussi, ce fut la langue allemande qu'on introduisit — dit le baron Nicolas Messelényi il va soixante ans (1). Si l'on eût agi ainsi à l'égard du magyar, on le parlerait déjà dans la plupart, ce qui constituerait un grand rapprochement entre les deux nations! De cette façon, au contraire, ils ne sont pas devenus Allemands, et ne le deviendront jamais, mais, grâce à l'esprit dans lequel on les avait élevés, ils ont ajouté à la haine que les Roumains nourrissent contre nous (Magyars), la haine que nourrissent les Allemands ! » Réflexions des plus judicieuses que l'on peut taxer de prophétie aussi, car ce sont les pays des anciens Confins miliiaii-es qui fournissent encore aujourd'hui les plus fougueux apôtres de la « Ligue » et du mouvement magyarophobe en général.

(i) B. WesselÉhyi Miklos, Szozat a magyar es szidv nemietiség ûgyehen^ p. 80.

Pour compléter les traits caractéristiques appelés à fidèlement rendre le portrait du roumanisme au wiif siècle, il faut aussi consulter les résultats des recensements qui eurent lieu alors en Transylvanie à différentes reprises.

Du temps de Chartes //{vers 1730), le nombre des familles imposées — c'est-à-dire des serfs — montait à 135,000 (en comptant cinq membres par familles en moyenne). Il faut en défalquer 50,000 qui n'étaient pas roumaines. Si on ajoute à ces 256,000 âmes au moins 50,000 autres non imposées, des nobles et des Sîcules libres — on obtient les données statistiques suivantes — bien entendu approximativement :

Magyars 190,000 habitanU.

Saxons 110,000 —

noumains 425,000 —

Total 725,000 habitanU.

Au recensement de 1761-1765 on trouva d'après Benkô :

Magyars 271,000 habitants.

Saxons 120,680 —

Boumains,. 547,243 —

Total 938,923 habitants.

C'est-à-dire Taccroissement pour les Magyars était de 42 {| pour 100. pour les Saxons de 9 n^ pour 100 et pour les Boi/mains de 52 ^ pour 100. Et ce taux immense est constant chez les derniers presque jusqu'à la disparition des vayvodes fanariotes, pour tomber de 1837 à 1857 jusqu'à 8 \ pour 100 et pour descendre enfin en 1870 au-dessous de zéro, ce qui prouverait que ce ne fut pas autant l'excédent des naissances qui produisit l'accroissement, mais bien plutôt l'immigration incessante provoquée par les misères que les Roumains enduraient sous les Maurocordai et consorts. On sait, par exemple pertinemment qu'au moment de l'avènement de ce célèbre pressureur il y avait en Valachie 147,000 familles imposées, et qu'à la fin de son règne on n'y en comptait plus que 35,000, — ce qui équivaut à l'émigration de 560,000 âmes. Un exode de pareille importance eut lieu en Moldavie aussi pendant que Maiirocordat y occupait le trône.

Mais quelle qu'ait été la nature de l'accroissement de leur

population roumaine, la Hongrie ei la Transylvaniens devaient que s'en féliciter, dans Tespoir qu'avec le temps elle deviendrait aussi complètement hongroise que le sont devenus certains de ses enfants. Si ce temps n'est pas encore venu, comme on le verra, ce n'est pas la faute de l'État hongrois, qui étend les bienfaits de ses libertés généreusement sur tous les sujets de la couronnede saint Etienne. Qu'ils lui montrent de l'attachement, et il les récompensera avec un paternel empressement et selon leur mérite ; qu'ils le frappent avec des mains parricides, et alors il saura sauvegarder sa dignité, son unité, son intégrité, ayant conscience de ses devoirs envers lui-même et envers le rôle qu'il est appelé à jouer dans l'histoire.

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