LIVRE TROISIEME
lëguë par les temps barbares, dont il fallait se défaire le plus promptemeut possible.
Par suite de sa franchise et de sa droiture, ses dispositions défavorables ne tardèrent pas à se faire jour. Contrairement a sa constitution et ne voulant pas prêter serment en faveur de la conservation, il se dispensa de se faire couronner et ne voulant considérer la couronne de saint Etienne que comme une curiosité, il la fit transporter à Vienne dans le trésor impérial. Sans s'assurer le concours des diètes, qu'il ne convoqua pas^ il décréta la division en dix districts du territoire de la Hongrie \ en Transylvanie il en créa trois, l'introduction de la langue allemande dans l'administration et dans la justice, illégalités qu'il racheta par la publication de son décret sur la tolérance rehgieuse (daté du 25 octobre 1781) grâce auquel il conquit l'amour de ses sujets protestants. Par ses lettres patentes du 22 août 1785, il soulagea les misères des serfs alors également exploités par le Trésor et les seigneurs en leur accordant le droit de déplacement et la libre disposition en fait de biens mobiliers : ucar c'est le bien public et le droit naturel qui l'exigent » .
On devinera aisément l'effet que cette attitude anticonstitutionnelle de Joseph II a dû exercer sur l'imagination des Roumains, déjà si excités par les agaceries significatives et citées plus haut de la cour de Vienne. Dans leur ignorance ils croyaient que les actes du philosophe impérial n'avaient pour mobile que sa haine contre la noblesse magyare, objet de la leur également, et que cette communauté de sentiments leur procurerait tôt ou tard la réalisation de leurs rêves, ou plus exactement l'assouvissement de leurs appétits, croyance que certains événements se déroulant devant leurs yeux, rendaient tout-à-fait admissible.
Parmi ceux-ci il faut citer d'abord les deux voyages entrepris par l'empereur en Transylvanie soit étant seulement héritier présomptif (en 1773), soit comme souverain (en 1783). G'étaità ce moment un Saxon ^ le baron 5a//me/ Bruckenthal, qui y occupait le siège de gouverneur. Grand protecteur de ses compatriotes, il introduisit en leur faveur des modifications
810 MAGyAR8 ET ROUMAINS DEVANT L'HISTûIRE sensibles dans la répartition des impôts aii détriment de^ serfi roumains. Elles rendirent la situation de ceux-ci à peu pré? intolérable : résultat qu'il imputait, au contraire, dans ses rapports adressés à Joseph II ^ à la rapacité de la noblesse magyare. Corroborant ses opinions préconçues, ils rindisposèrent complètement à regard cette dernière.
u Sa Majesté ne tenait aucun compte ni des magnats ni des nobles hongrois, écrit Michel Heidendorf^ le » committarius magistratualis » des Saxons dans son autobiographie ( 1 ) tandis qu'elle paraissait avoir la plus favorable opinion de la nation saxonne. Quant à la manière d'agir infiniment gracieuse du monarque envers le bas peuple (c'est-à-dire les Roumains , elle Ta littéralement ébloui. Sa Majesté reçut 19,000 requêtes. » A propos du second voyage de l'empereur, voilà ce qu'on lit dans le même ouvrage :
« Les pétitionnaires de toutes classes, de tous âges et de toutes nations, mais principalement des Roumains, se plaçaient en foule à la porte de la résidence de Sa Majesté en apportant des milliers de requêtes. On les fit entrer chez Sa Majesté sans difficulté. Elle n'avait pour garde qu'un soldat du régiment de Gyulai, à qui l'on avait recommandé de ne refuser l'entrée à personne. De cette manière, il était loisible atout le monde, même aux paysans de la plus basse extraction, de pénétrer dans la maison jusqu'à l'escalier qui conduisait à Tantichanibre de l'appartement de l'empereur. Sa Majesté sortait souvent dans l'antichambre, il était donc très facile pour chacun d'obtenir une audience. Les affaires moins importantes furent oralement réglées; ceux qui en avaient long à raconter. Sa Majesté les fit passer dans sa chambre, afin qu'elle puisse les écouter toutàsonaise. L'escalier étaitcomplètement rempli de paysans; ils plaçaient leurs requêtes sur la marche du haut et l'empereur en sortant de quart d'heure en quart d'heure, les ramassait personnellement sans parler aux pétitionnaires » .
En quittant le pays (le 6 juin) voilà quels furent les adieux de
(1) D' Rudolf Thbil, Michael Conrad von Heidendorf. Eine SMstbiographie. Archive, des Vereines fur siebenbûrgische Landeskunde, Neue Folge, vol. XVI, fatc. II, p. 490.
Joseph II adressés aux membres du ugubernium» , aux trésorriers et aux autorités militaires ; « Adieu Messieurs. Remplissez vos devoirs consciensieusement et cessez toute espèce de chicanes. » D'ailleurs, la situation de la Transylvanie Tavait tellement dégoûté qu'il fit publier à Nagy-Szeben même un document décrétant la suppression du servage, attendu qu'en Transylvanie on se servait encore des abus anciens, dirigés contre la liberté individuelle. Aussi permit-il dorénavant à quiconque de se marier, d'entrer en apprentissage ou de s'embaucher selon son désir et sans payer la moindre taxe. Or ce ne fut pas en Hongrie ni en Transylvanie qu'on pouvait interdire aux serfs le mariage ou le choix du métier, mais dans les pays héréditaires. Il était donc très aisé pour la chancellerie transylvanienne de relever ces erreurs dans ses réponses datées du 18 juin et du 26 juillet en remarquant respectueusement qu'il est impossible de comparer la situation des serfs autrichiens à celle beaucoup plus douce des serfs transylvaniens. Cette réfutation spirituelle et conforme à la vérité mit l'empereur tellement en fureur qu'il y fit répondre par une semonce violente, en recommandant d'accepter ses principes et de ne pas considérer ses ordres commesdes accusations contre lesquelles on se rebiffe de toute sa force afin de pouvoir embellir toute chose (1).
Entre temps, Joseph II fit procéder au dénombrement de la population de toute la monarchie. C'était une mesure administrative très simple mais ayant un caractère égalitaire, qui pouvait d'autant moins plaire à la noblesse qu'il semblait faire supposer l'intention de l'imposer et de la contraindre avec le temps à la conscription. En Transylvanie^ les paysans roumains l'expliquaient du moins ainsi et ils le considéraient comme une faveur spéciale de l'empereur, pléludant par là à la suppression totale de la noblesse. Et comme ils estimaient que le premier était leur puissant et dévoué protecteur et la seconde leur acharnée persécutrice séculaire, ils espéraient qu'il allait éclater entre eux au plus bref délai un conflit dans lequel
(1) MiRCZiLi Hbnrik, Magyarorszag Wrténete II Jézsvf kordban, i888,
yoi. m, p. 21.
ils se promettaient tout naturellement de prendre parti pour Joseph IL
Leur erreur ne pouvait que s'augmenter par la publication du décret impérial du 31 janvier 1784 ordonnant, en guise d'essai, Tincorporation facultative dans les Confins militaires des communes limitrophes, dont on confierait le dénombrement supplémeotaire cette fois à l'administration militaire. Porté à la connaissance de la population à Gyulafehérvài\ le 22 mai suivant, il émut les Roumains au plus haut degré. Ce furent les habitants du village de Herepe qui se firent inscrire d'abord ; leur exemple entraîna en quatre semaines ceux de quatre-vingt-et-une communes voisines. Pendant le travail qu'un tel empressement imposa à l'administration, on eut recours au dévouement des popes auxquels on envoya des feuilles pour les remplir. Ce simple fait leur donnait une telle importance à leurs propres yeux qu'ils y voyaient un encouragement à l'excitation de leurs ouailles. Ils les exhortaient à se faire inscrire en leur promettant non seulement l'abolition du servage, mais la possession des terrains que les seigneurs leur avaient confiés; et ces exhortations ne manquaient pas de porter leurs fruits : après s'être fait inscrire, les Roumains s'efforçaient de se soustraire à la corvée et ne se gênaient pas {)our proférer des menaces de mort à l'adresse des seigneurs . « Après la Saint-Michel, on nous distribuera des armes, disait le nommé Juon Lupas^ paysan de Szahamas^ et alors nous ne travaillerons plus un seul jour, mais nous trancherons la tète aux Magyars comme si c'étaient des carottes! »
Par suite de cette effervescence, il y eut des excès regrettables en plusieurs endroits. On tua le noble Naudra à Klcpotiva ; on assassina le sous^préFet (szolga biro; Hercza dans son lit, pendant qu'il Taisait sa tournée officielle. Ayant traversé la frontière hongroise, le mouvement s'étendit dans le département hongrois d'^lra^/ également. De nombreuses bandes de paysans roumains s'y formaient pour piller et rapiner et l'une d'elles eut même l'audace d'enlever le vice-préfet Forray de son château de Soborsin (le 27 juillet 1784) et de le conduire dans les ' montagnes d'où il ne put revenir qu'après avoir signé un do-