CHAPITRE III
LA CONTINUm- DACIQUK
Les textes qui se rapportent à l'évacuation de la Dacie par les Romains ne sont pas moins rares que ceux relatifs à sa conquête. Il ne faut pas être étonné conséquemment si les lignes plus haut mentionnées de Vopisque ne manquent pas de commentateurs. C'est Toppeltinus né en Transylvanie, à Medgyes — qui attire principalement Tattention parmi ceux-ci, à cause de son livre publié à Lyon en 1667 sous le titre : Origines et occasus Transsylvanorum. Car il ne s'y efforce pas seulement de prouver que les Roumains de la Transylvanie descendent directement des colons de Trajan, mais il ajoute encore que c'est spécialement à eux, c'est-à-dire aux habitants romanisés de la province quAurélien a abandonné la Dacie, Pour arriver à celte conclusion, il se base sur l'expression : « Aurelianus provinciam sublato exercitu provincialibus reliquit. » Sa manière de voir est complètement partagée par d'Anville, l'auteur d'un article publié en 1771 sous le titre : États formés en Europe après la chute de t empire romain en Occident y d'où Gibbon tire ses renseignements. « Une population nombreuse est restée néanmoins longtemps dans l'ancienne Dacie, dit-il, car elle considérait l'émigration comme plus pénible que la domination des Goths. Et en agissant ainsi, ces Romains dégénérés rendaient un grand service à l'empire auquel ils avaient tourné le dos, car ils ont propagé les notions élémentaires de l'agriculture, les métiers utiles ainsi que les mœurs de la vie civilisée parmi les Barbares qui les avaient conquis. Il s'est formé peu à peu un contact commercial, intellectuel entre les deux rives du Danube. Aussi la Dacie devenue indépendante figurait-elle comme le boulevard le plus propice à la défense de l'empire contre les incursions des Barbares du Nord (1).
(1) Gibbon : The history ofthe Décline and Fait of the Roman Empire Ghapter IX, vol. II.
Après la théorie de Vongine dacique Toîlà son corollaire : celle de la continuité dacique! Après avoir accordé aux Roumains des ancêtres romains, les voici maîtres de la Dacie abandonnée!
Or le véritable sens de la citation de Toppehinus ne s'explique que par la proposition principale relative qui la complète : abductos que ex ea populos in Moesiam coUocavit. Il est clair que le? mots : populos et provincialibus indiquent un contraste très sensible entre les fractions d'origine différente des habitants. Populos désigne les Romains ou tous ceux qui figuraient comme tels, tandis que provincialibus comprend les populations qui sont originaires de la province elle-même. Donc il s'impose ici un choix : ou il faut admettre que les Roumains sont descendants des Romains^ et alors la continuité dacique est une fiction, les Romains ayant évacué la Dacie^ ou il faut opter pour la continuité dacique, et alors se résigner à n'avoir pour ancêtres que des provinciaux, c'est-à-dire des Daces.
D'ailleurs Eutrope substitue au moipopulos celui de RomanoSy pressentant les controverses et voulant les éviter, en quelque sorte par une expression plus précise. Vaines précautions! Les historiens roumains ne se laissent pas démonter si facilement et n'en affirment pas moins soit que les Daco-Bomains vivaient sous les Barbares, dans leurs villages et au milieu de leurs champs aussi paisiblement qu'auparavant et en constituant la base la plus solide de l'ordre social , en civilisant même leurs vainqueurs golhs, huns, gépides, bulgares et magyars, — c'est l'avis de Maioi\, de Laurian et de l'Allemand Jung, — soit qu'ils se sont réfugiés dans les montagnes et dans les forêts et qu'ils y ont vécu jusqu'au moment où. les temps devenant meilleurs, il leur a été possible de regagner les vallées et les plaines abandonnées, comme se l'imagine XenopoL
Et cela aurait été dans ces conditions en tout cas rustiques ou demi-sauvages qu'une population, n'ayant reçu, dans les 167 ans de domination romaine que la teinte du romanisme selon Jung lui-même, eût pu résister à neuf siècles de vicissitudes, depuis Aurélien jusqu'à la première apparition docu-