LIVRE IROISIËME
(Ugocsa non coronat), — que le nouveau roi consentit à la sanction du fameux article X de la loi de 1791 qui reconnaît à la Hongrie le droit d'être indépendamment gouvernée et non pas avec les pays héréditaires. Malheureusement ce succès platonique n'eut pas de lendemain. Les complications intei*nationales suscitées par la France républicaine et impériale fournissaient un prétexte plausible pour Tajournement de toute rénovation. D'ailleurs les Hongrois croyaient que ce serait exploiter les malheurs de la dynastie que d'insister pour la réalisation de ses promesses dans des moments aussi critiques. Se sentant soutenu par les forces réunies de la « Sainte Alliance » , François 1*', le beau-père de Napoléon, suspendit même le retour triennal de la législation et ne convoqua pas de Diètes depuis 1811 jusqu'en 1825, — en Transylvanie jusqu'en 1834, — se contentant de gouverner à 1 aide de rescrits et d'ordonnances parfaitement illégaux.
Comme dans les plus tristes époques de l'occupation turque la Hongrie libérale et intellectuelle se réfugie alors dans les « conseils départementaux » . Ils étaient formés de la généralité de la noblesse de chaque département, mais avec le droit de se compléter par l'admission des nobles marquants des autres départements (les m Tàblabirôk >> ), et leur importance politique consistait dans leur double fonction de recevoir et de discuter les communications du gouvernement et d'élire les députés pour la diète, deux par département, qui n'étaient en réalité que leurs délégués avec un mandat impératif, obligés de consulter leurs mandants au sujet de chaque question surgissant dans le courant de la session législative. Rouages politiques assurément très pesants et peu faits pour hâter l'expédition prompte des affaires, les conseils départementaux étaient cependant autant de foyers de libéralisme et de patriotisme, servant d'école pour les orateurs et pour les hommes politiques et de champ de manœuvre pour les partis. Avec leur droit de se communiquer leurs résolutions, ils agissaient directement sur l'opinion publique, et l'administration départementale entièrement élective, — le préfet (fii-ispàn) excepté, — leur appartenait aussi, car ce fut leur influence qui se fit
prévaloir à chaque renouvellement triennal du personnel administratif (tisztujitas) (I). Naturellement ils représentaient des tendances différentes selon la nationalité, le deg[ré de l'instruction et le tempérament de leurs membres : les conseils départementaux des contrées habitées par les Magyars étaient par exemple les plus avancés, et il arrivait même que leurs majorités s'étant déplacées pendant la durée d'une diète, ils révoquaient les députés fidèles à leurs mandats primitifs.
Bref, si Ton pouvait considérer les Diètes comme les pôles positifs des courants de Topiniou publique en Hongrie et en Transylvanie^ les Conseils départementaux en étaient les pôles négatifs, incapables d'agir, mais admirablement faits pour résister et pour fatiguer par leur résistance autant de fois répétée qu'il y avait de départements dans les deux pays, les hommes d'État, même de la trempe d'un Meiternich^ et pour faire jaillir de leur contact avec les Diètes les étincelles les plus éblouissantes du libéralisme vrai , tolérant et patient, générateur d'une justice incorruptible, multiplicateur des énergies nationales, précurseur de tous les progrès, inspirateur de toutes les créations artistiques ou littéraires les plus élevées !
Du moins tel était le libéralisme hongrois au lendemain de la Révolution française, après avoir été enivré par la quintessence des idées généreuses et humanitaires qui ont agité celle-ci dans la nuit du quatre août, à la fête de la Fédération, et après avoir entendu la parole fatidique de Napoléon, rappelant aux Magyars leurs antiques vertus, leur ancienne grandeur. Si à cet appel glorieux, tombé de telles lèvres, ils restèrent sourds, gardant leur fidélité à leur souverain en détresse, ils n'en ressentirent pas moins un contre-coup formidable, exaliant leur orgueil, excitant leur ambition. Le pétrisseur de V Europe moderne les ayant trouvés dignes de prendre part à l'exécution de son œuvre, ils se mirent incontinent au travail, sûrs de la réussite et confiants dans l'avenir.
Leurs moyens d'action étaient cependant bien insuffisants, hélas ! Pour la cour de Vienne^ la HongHe n'était qu'un coin de
(1) Système administratif encore actuellement en vigueur, incompatible avec la responsabilité ministérielle et conséquemment condamné à disparaître.