‹ Magyars et Roumains devant l'histoireChapitre 177 sur 232 · LIVRE TROISIEME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIEME

Y Asie égaré en Europe^ ne méritant pas sa sollicitude tant qu'elle resterait aux mains d'un peuple à moitié barbare, incapable de comprendre les bienfaits d'un absolutisme pangerma* nisant, les beautés de la pédanterie bureaucratique. Protectrice indirectement intéressée de l'industrie et du commerce des pays héréditaires, elle ne se souciait nullement de soustraire à leur tutelle une population légalement protégée par sa constitution contre les manœeuvres financières des ministres impériaux. Quant à la généralité de l'aristocratie hongroise, quoiqu'au fond très patriote, elle subissait inconsciemment son induence antinationale, comme toute aristocratie subit celle de la cour de son souverain, et se désintéressait peu à peu de tout ce qui concernait la Hongrie et les affaires publiques hongroises, en oubliant sa langue maternelle et en devenant, dans la capitale impériale, sa résidence préférée, de plus en plus allemande.

La classe moyenne, composée de propriétaires terriens, correspondant à la gentry anglaise, vivait dans une médiocrité dorée sans aucune préoccupation supérieure, ayant pour devise la phrase fameuse : « Extra Hungariam non est vita » . Gomme elle tenait aux avantages de ses privilèges, elle était très constitutionnelle, mais par cela même très conservatrice aussi, ayant la conviction que les innovations les plus utiles n'étaient que des pièges pour la faire travailler ou l'imposer, tandis qu'elle ne devait servir la patrie que l'épée à la main ou comme législateur, voire comme magistrat et avocat.

Heureusement, l'instruction publique étant tout à fait confessionnelle, il y avait à cet égard grande rivalité entre les catholiques et les protestants au profit du savoir. Les professeurs, soit qu'ils aient appartenu à des ordres rehgieux enseignants, tels que Bénédictins ou Piaristes soit qu'il aient été boursiers aux universités allemandes ou hollandaises protestantes, n'ignoraient aucun progrès scientifique ou social accompli en Occident et brûlaient du désir de les voir appliquer en Hongrie, désir partagé également par les officiers en activité, ou ayant servi dans les armées impériales et connaissant conséquemment Y Italie, Y Allemagne et le Midi et l'Est de la France,

36t MAGYARS ET ROUMAINS DEVANT L'HISTOIRE

La bourgeoisie proprement dite ne comptait pas en Hongrie ni politiquement — n'ayant en tout qu'une seule voix collective à la diète et étant exclue des conseils départementaux — ni au point de vue national ; car elle se composait pour les neuf dixièmes au moins à' Allemands depuis plus ou moins longtemps immigrés qui formaient un monde à part dans TÉtat et gardaient religieusement leurs coutumes et mœurs étrangères, avec cette nuance toutefois que, grâce à leurs franchises primitivement accordées, ainsi qu'à la richesse du sol et à ia douceur du climat, ils étaient devenus des colons sans esprit de retour et très attachés au pays au service duquel ils mettaient avec empressement toutes les conquêtes de la civilisation allemande.

Et tout en bas de Téchelle sociale, courbé sous le poids de la servitude, ignorant mais ayant Tinstinct de la privation de ses droits naturels, le peuple végétait pour payer ses dfmes et ses neuvièmes, pour s'acquitter de ses corvées, pour verser son sang dans les rangs de Tarmée impériale. Aussi n'avait- il qu'une aspiration : son affranchissement, et une seule aversion : le seigneur, quel qu'il fût, devenant ainsi la proie des coquetteries humanitaires de la cour de Vienne^ désireuse de Tavoir pour allié contre la noblesse et le constitutionnalisme hongrois.

Donc le salut de ce dernier et de son principal facteur en Hongrie : du magyarisme, ne pouvait provenir dans ces conditions quedeTinitiative individuelle — ressource aussi aléatoire pour les nations qu'un gros lot ou un héritige inattendu l'est pour un particulier, mais dont la Providence dispose toujours en faveur de ses élus afin que les évolutions de l'Humanité puissent s'accomplir selon ses secrets et mystérieux desseins.

Dans la Hongrie de cette époque, les individualités providentielles sortaient de toutes les classes de la population et en tel nombre , qu'elles ont créé ensemble la Renaissance hongroise : incontestablement une des plus belles et des plus consolantes pages de l'histoire. Et chose eu rieuse! Elles paraissaient dans un ordre tellement logique qu'elles semblaient avoir partagé leur tâche d'après un plan mûrement réfléchi. • D'abord, il fallait établir la langue magyare sur des bases

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