LIVRE TKOISIEME
adressée au gouvernement pour convoquer dans le plus bref délai une assemblée des Grecs non-unis, destinée à s'occuper de la réorganisation de leur église.
Malheureusement, les affaires communes aux deux parties de la monarchie n'y sont mentionnées nulle part; on n'y fait allusion à la Pragmatique Sanction que dans Tidtroduction, car leurs auteurs, le comte Baiihyàny et Kossuth, étaient trop pressés et trop préocupés de la transformation intérieure de la Hongrie pour pouvoir penser encore à ses relations avec les pays héréditaires. La camarilla découvrit dans cette omission une arrière-pensée coupable et défiante ; elle prit rapidement ses précautions. Parmi les nationalités choyées par Metiermch pour contre-balancer l'influence hongroise, la mieux préparée et la mieux placée était incontestablement la Croatie. Afin qu'elle pût plus aisément servir les dessins de la réaction on lui donna un bàn tout-à-fait dévoué à Vienne^ et ne cachant nullement ses sentiments antimagyars, dans la personne du colonel baron Joseph Jèllatchitch y jouissant d'une popularité énorme chez ses compatriotes à cause de la vogue de ses chansons. Il obtint le grade de général de brigade et le titre de conseiller intime en quelques jours, et Ferdinand lui accorda sa nouvelle dignité à la veille de la nomination du ministère hongrois, le 7 avril, se dispensant ainsi d'un contreseing du comte Batthyàny qui l'eût certainement refusé. Mais cet acte inquiétant passa presque inaperçu au milieu de la joie générale avec laquelle la Hongrie salua les nouvelles qui lui apprirent successivement la sanction royale accordée à la constitution rajeunie le 11 avril, la convocation de la Diète transylvanienne pour la proclamation de ÏUnion avec la Hongrie^ le 12 avril et l'entrée en fonction du ministère hongrois, le 16 avril. D'autre part, ce fut le 25 avril que Ferdinand signa la constitution octroyée aux pays héréditaires, cédant ainsi en quelque sorte sur ce point aussi aux instances de la Diète hongroise.
La première impression que les nationalités diverses éprouvèrent en apprenant ces victoires du libéralisme magyar, fut une joie sans mélange. Les avantages obtenus les concernaient
principalement puisque c'était relativement dans leurs rangs que Ton comptait le plus de roturiers et de non-privilégiés, destinés à bénéficier des bienfaits de la nouvelle constitution. On vit notamment la jeunesse roumaine faire cause commune avec la jeunesse magyare à Maros^Vàsàrhely le 25 mars où, après avoir pris connaissance des événements de Vienne et de Pesih^ elles se réunirent pour rédiger et signer en commun une pétition à Ferdinand V en faveur de la proclamation immédiate de Tunion entre la Hongrie et la Transylvanie, Le 28 mars, il y eut une réunion à Kolozsvâr dans laquelle les, intellectuels roumains adoptèrent la proposition suivante qu'ils soumirent ensuite à plusieurs assemblées populaires roumaines enthousiasmées : ils exigent qu'ils soient rétablis par la noble nation magyare transylvanienne dans des municipes spéciaux roumains, soumis au pouvoir de la sainte couronne hongroise, et que, dans ces municipes, ils puissent employer le roumain. Ils reconnaissent cependant que dans la monarchie hongroise la langue de TÉtat ne puisse être que le hongrois. Ils l'acceptent également dans la justice et dans l'administration afin que leur unité puisse être maintenue. Pour éviter des confusions, on emploiera dans la haute adminisiration des traducteurs roumains. Que la langue officielle de leurs évéques et l'enseignement dans leurs écoles soient roumains. Que quiconque désire entrer dans l'administration apprenne le hongrois, mais, le sachant, qu'il y soit admis sans difficultés. Il faut que l'égalité de la religion orthodoxe avec les autres religions soit proclamée. Pour le reste, ils adhèrent aux desiderata de la noble nation magyare transylvanienne avec le plus grand empressement et s'ils voient que leurs réclamations présentes sont bien accueillies par elle ils ne repousseront pas l'idée de l'union, voulant ainsi collaborer avec la noble nation hongroise au bonheur et au développement de la patrie en bons citoyens. Par contre, les assemblées populaires des roumains tenues le 25 et le 28 mars dans les villes saxonnes telles que Brassé amenèrent presque des collisions sanglantes entre Saxons et Roumains. (1)
(1) G. Baritiu, Istoria transylvaniei^ vol. II, p 88
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Si c'était déjà une singulière manière d'accueillir les nouvelles libératrices, à Balàzsfaha on les reçut encore plus mal. Dès le 25 mars, on y tenait des conciliabules interminables pour arriver à la conclusion que les Roumains ne devaient plus « demander » mais^ se fiant à la force de leurs bras, tout simplement « exiger » . Il y avait même des exaltés qui ne se contentaient pas de Texigence, mais qui prétendaient qu'il fallait tout bonnement reprendre ce qui appartenait aux Ronmains, en suivant l'exemple de Hora (1). Finalement, après l'arrivée des jeunes Roumains venant de Maros-Vàsàrhely ^ parmi lesquels Abraham Janco, Ilariano Papiu^ MikaSy on ac* capta la proposition de convoquer une assemblée populaire générale des Roumains pour la Saint-Thomas et on convint qu'elle aurait Heu h Balâzsfalva, Ce fxxiAron Pumnul qui se chargea de la rédaction de la lettre de convocation que les élèves copièrent séance tenante à plusieurs centaines d'exemplaires pour les distribuer dans tout le pays pendant les vacances de Pâques. Elle était assez amphigourique et obscure : d'un côté elle recommandait aux Roumains de prouver par des actes que les autres nationalités leur étaient chère, mais de l'autre l'auteur y parlait de « l'empereur » et ne disait mot des décisions mémorables prises par la Diète hongroise. En terminant, il exhortait les Roumains à se réunir afin qu'ils pussent se concerter au sujet d'une requête que cette assemblée adressa aux u pères conscrits n en faveur de leur émancipation.
Un écrit aussi énigmatique ne pouvait que produire des effets diamétralement opposés : la jeunesse roumaine de Nagy-Vàrad (Hongrie) y répondit le 9 avril par une circulaire engageant ses frères de race à se fier à la magnanimité de la nation hongroise et à travailler pour l'union, tandis que l'on vit se répandre en même temps une proclamation non signée, mais émanant indubitablement de Barnutiu, dans laquelle on prononce l'anathème contre tout Roumain enclin à favoriser l'union avant que la nation roumaine ne soit reconnue comme quatrième nation par la diète de Transylvanie.
(1) Memorii din 1848-49 de Vasilie Moldovan fost prefect al Ugiunei III, in 1848-49. Brassoov 1895, p. 5 et suivantes.
Deux raisons contribuèrent puissament à rendre aux Rou^ mains transylvaniens cette dernière manière de voir haineuse plus sympathique que Taccord avec les Magyars, Dans leur ignorance profonde, ils étaient tout à fait incapables de comprendre quelque chose au succès parlementaire du libéralisme magyar; aussi ne voyaient-ils dans les solennités avec lesquelles on supprima le servage dans les départements limitrophes de la Hongrie et dont les bruits leur revenaient, que la défaite des seigneurs qu'ils croyaient déjà livrés à leurs ressentiments. Or, prolonger cette ignorance et entretenir cette erreur ne pouvait qu'accroître l'influence des meneurs, encouragés à agir plus hardiment dans le courant impétueux du libéralisme qui prenait sa source au milieu de la Diète hongroise et envahissait tout le pays.
D'ailleurs, il y avait en Transylvanie des émissaires venant de la Valachie où, d'après les rapports de Timom\ le consul autrichien, on organisait des comités pour propager l'idée de la création d'une Daco-roumanie destinée à rassembler sous un sceptre tous les pays habités par les Roumains et conséquemment aussi la Transylvanie. Le mémoire, rédigé en ce sens-là à Craîova^ offrait au prince Bibesco le trône de ce royaume projeté. Prévenu parles avertissements de rimom, le commandant militaire en Transylvanie prit toutes les mesures pour empêcher à la frontière l'entrée des agitateurs et prévint le gouverneur de faire surveiller leurs agissements de son côté par les autorités civiles. Précautions d'autant plus superflues qu'effrayés par le développement futur inévitable du magyarisme, les Saxons publiaient une quantité de brochures allemandes pour prêcher en faveur de la création d'un pays semblable. Leurs projets ne différaient des tendances roumaines que relativement à la situation politique que cette Daco-roumanie de leur rêve devait occuper : les Saxons la désiraient incorporée dans la monarchie des Hasbourg^ tandis que les jeunes boérs la comprenaient indépendante, gouvernée par une dynastie nationale. Des nuances pareilles échappent à un peuple aussi arriéré que le peuple roumain d'alors. Il ne comprenait qu'une chose : que son inimitié contre ses seigneurs