LIVRE TROISIÈME
Malheureusement les Saxons, et derrière eux la réaction, faisaient tous leurs efforts pour empêcher la réconciliation entre Magyars et Roumains. D'après certains historiens magyars, il y aurait eu de véritables traités verbaux au sujet de la coopération effective des Roumains et des Saxons contre l'union, — traités de peu d'importance tant que le ministère hongrois put disposer de l'armée impériale, mais traités calamiteux au service des ennemis de la cause hongroise. Et, hélas! la camarilla entraîna la dynastie de plus en plus dans les rangs de ces derniers dès cette époque.
Gomme au mouvement libéral du mois de mars, ce fut Paris qui donna l'impulsion à cette volte-face funeste. Vainqueur des insurgés de juin, le gouvernement de la République française se vit forcé tic retourner en arrière, après avoir perdu pied dans le courant tourbillonnant d'une politique sentimentale et fantaisiste : reculade significative, qui remonta le courage de la réaction sur tout le continent. D'autre part, les troubles survenus dans les Principautés danubiennes y amenèrent les armées de l'empereur de Russie, Nicolas P% à peu près à la même date, tandis qu'en Italie le maréchal autrichien Radetzkf infligeait une sérieuse défaite au roi de Sarduigne, Charles- Albert, à Custozza, quelques semaines plus tard. C'étaient autant d'atouts dans les mains de la cour de Vienne, devenue de plus en plus méfiante par suite des écarts de langage de certains orateurs du parlement hongrois, réuni à Pesth et ouvert par l'archiduc palatin Etienne, le 5 juillet. Car pour ne parler que de Louis Kossuth, si le 1 1 juillet il obtient du patriotisme des 415 députés hongrois la création d'une armée de 200,000 hommes et l'autorisation de contracter un emprunt de 42,000 florins — sa phrase célèbre : « Je me prosterne devant la grandeur de la nation, »> a été prononcée ce jour-là, — le 20 juillet suivant, à propos de l'envoi possible des recrues hongroises en Italie, il donne une telle interprétation à la Pragmatique Sanction, que le ministre président, et les ministres de la Justice et de l'Instruction publique se voient obligés à le désavouer. Confier une mission diplomatique auprès du parlement allemand de Francfort (le 19 juillet)
à rhistorien Ladislas Szalay avait aussi l'air d'un acte séparatiste puisque c'était se passer de la diplomatie impériale et s'adresser à un corps politique plein d'exigences à l'égard de la monarchie et conséquemment mal noté en haut lieu. 11 y eut même des députés qui ne craignirent pas de déclarer ouvertement que si les troupes impériales n'arrivaient pas à se rendre maîtresses des Serbes révoltés, c'est qu'elles étaient de connivence avec ceux-ci, conformément à certains ordres secrets venus du ministère de la guerre viennois (le 19 août). Paroles irréfléchies d'autant plus graves que pendant ce temps-là Jella- /r////c/i promettait à la cour 50,000 soldats croates pour la défense des provinces italiennes.
Entre ces deux interprétations diamétralement opposées de la Pragmatique Sanction, les hommes d'État autrichiens n'hésitèrent pas un seul instant. Ce fut le ministre Doblhoff qui consigna leur manière de voir dans un mémoire où il conclut à la nécessité de reviser la constitution hongroise nouvelle dans l'esprit de la Pragmatique Sanction, d'assurer l'intégrité de la monarchie et de rétablir Tunité de son gouvernement.
Présenté par son auteur, d'abord au parlement autrichien, ce mémoire fournit une base théorique excellente à la camarilla pour rétrograder sur le terrain parcouru depuis le mois de mars. Grâce à lui, Ferdinand put rendre par son rescrit du A septembre à Jellatchitck toutes ses dignités retirées entre temps, en le complimentant sur sa fidélité à la dynastie et à l'unité de la monarchie. Ce rescrit ne fut contresigné par aucun ministre hongrois et entraîna la démission du prince Esierhâzy, ministre « a latere » , inaugurant ainsi les hostilités entre le souverain et le parlement hongrois. La folie du comte Etienne Széchenyi se déclara le lendemain, pour diminuer encore les dernières chances d'une transaction pacifique.
Désireux de connaître les véritables intentions de la cour, le parlement de Pesth envoya alors une délégation à Vienne^ sous la présidence du président de la Chambre basse, Denis de Pàzmândy. Dans son allocution adressée à Ferdinand^ Pàzmàndy l'adjura de venir au milieu de ses Hongrois fidèles, car sa présence seule suffirait pour désarmer les Serbes révoltés et déli-