LIVRE TROISIEME
Égalant celles de sa situation politique, les misères matérielles de la Ilonrjrie atteignirent aussi des proportions inquiétantes. Aux pertes subies par le pays en hommes (32,000 Hongrois, 1,000 Croates, 6,000 Serbes et 6,000 Roumains environ), aux propriétés bombardées, incendiées, saccagées, s'ajoutait la crise financière provoquée par la confiscation du papier-monnaie émis par Kossuih. D'autre part, on introduisit en Hongrie Timpôt foncier dès le 4 mars 1850, en basant son assiette sur un cadastre fantaisiste, dans lequel il s'agissait moins de déterminer la valeur du sol que les opinions politiques des propriétaires. Aussi les départements magyars furentils frappés de charges énormes, pendant que Ton en exempta le plus possible les contrées habitées par les nationalités. L'introduction de cet impôt parut d'autant plus ruineux aux propriétaires terriens, à la u gentry » hongroise, formant la classe moyenne, conséquemment la plus importante, qu'elle suivait de près l'abolition du servage, la forçant à recourir à l'emploi de main-d'œuvre payée en espèces, tandis qu'ellemême ne pouvait toucher l'indemnité due par l'État en » raison de l'abolition qu'à des intervalles très espacés et par fractions insignifiantes^ qui en diminuaient presque entièrement l'efficacité. En Transylvanie^ on ne décréta les indemnités pour les redevances qu'en 1858 et leurs intérêts ne devaient courir que de cette date. C'était diminuer leur valeur de 50 pour 100 (l); c'était viser les propriétaires magyars ostensiblement.
La constitution impériale du 4 mars 1849 proclamant l'égalité devant la loi de tout sujet de l'empire, il fallait que la masse du peuple ne fut pas épargnée non plus par le fisc. Les impôts indirects étaient inconnus dans la Hongrie d'avant 1 848 \ leur naturalisation graduelle, expliquée dans des ordonnances allemandes que personne ne lisait, et conséquemment à cause desquelles on s'exposait à mille vexations de la part de la gendarmerie, provoqua un mécontentement général allant quelques fois jusqu'aux voies de fait. Or les ressources
(1 BKKSiCâ (G), I. Fcrencz-Jôz^cJ es Aor.t, p. VVO et V4l.
ainsi obtenues n*avaient même pas l'avantage de solder les dépenses disproportionnellement accrues de Tempire; il j eut des déficits de 50 pour 100 dans ses budgets, imposant la nécessité d'aliéner les meilleures lignes de chemin de fer, de contracter emprunts sur emprunts soit à l'étranger, soit à rintérieur, mais là sous forme d'empruntj^orcé.
Pour supporter les rigueurs de ces mesures financières administratives généralement employées, les Magyars puisaient leurs forces dans la conviction qu'elles étaient des représailles dont la grandeur sous-entendait la leur propre, conviction qui leur donna une secrète confiance dans l'avenir, même au milieu de leur plus cruelle détresse. Mais tout autre était forcément l'état d'àme des nationalités ayant figuré dans la guerre constitutionnelle comme alliées de la réaction : elles espéraient des récompenses consistant en privilèges et faveurs, pour prix de leur hostilité à la cause du constitutionnalisme. Or, -la désinvolture avec laquelle les hommes d'État autrichiens traitaient les Russes eux-mêmes, à qui V Autriche devait indiscutablement son salut, indiquait assez qu'à cet égard elles n'auraient que des déceptions.
Si celles. des Roumains paraissent être les plus grandes, vu l'ardeur qu'ils avaient mis à exterminer les Magyars et les pertes qu'ils avaient éprouvées, il ne faut pas en rendre responsable la seule ingratitude de la cour. Elles s'expliquent bien mieus par les conditions sociales particulières où se trouva alors la race roumaine dans la monarchie AesHahsbourg . Les traditions et les mœurs y assignaient dans la vie publique un rôle si considérable à l'aristocratie de naissance, détentrice principale du pouvoir, que la cause des Roumains complètement dépourvus de représentants dans la haute société, n'y compta aucun partisan influent. L'évèque Siaguna avait beau pousser de Bucarest à Olmûtz a travers la Moldavie ^ la Boukovine et la (ialicie, et y écrire pétitions et mémorandums soit à l'empereur, soit au ministère, tant au nom du peuple roumain seul qu'au nom de toutes les races non-magyares, demandant la création d'un ministère roumain au sein du cabinet autrichien ainsi que l'adoption par l'empereur du titre de « grand duc des