LE COMPROMIS
Peu de grandes figures de Thistoire ont Tintérêt psychologique que François-Joseph I" offre au penseur. Au début de son règne, le prince de 'Hohenzollern, alors ministre présidentprussien, le juge comme un souverain voué corps et âme à Tabsolutisme (1), tandis qu'aujourd'hui ses sujets lui donnent le surnom de u Constitutionnel » : évolution extraordinaire que sa logique rend plus extraordinaire encore. Car ce n'est pas de l'opportunisme qui transforme ses opinions pour mieux servir ses desseins : chez lui, l'influence d'une conviction profonde est manifeste et il épuise obstinément les arguments en faveur d'un principe adopté. Si à son avènement au trône on grave dans son esprit les préceptes de l'absolutisme et de la centralisation pangermaniste, il s'en inspire pendant dix ans et il consacre à leur mise en œuvre toute son activité et toute son énergie. S'étant convaincu de Tinanité des théories absolutistes, il se décide alors pour le système constitutionnel, sans abandonner encore ses tendances à la centralisation allemande. Dailleurs il ne connaît les affaires hongroises que d'après les interprétations de ses familiers les conservateurs magyars, pour qui les lois de 1848 sont entachées de radicalisme et qui considèrent la Hongrie^ affranchie de la tutelle autrichienne, comme la proie certaine des nationalités hostiles.
Leurré par les centralistes libéraux qui avait à leur tête l'excellent juriste Schmerling^ et qui lui promettent à bref délai l'unification de la monarchie s'il y introduit le parlementarisme, induit en erreur par ses conseillers réactionnaires de la Hongrie sur les véritables dispositions de leurs compatriotes, ni serviles ni révolutionnaires, mais prêts à tout sacrifier pour
(1) Bbrsics g., EU6 Ferencz-Jôzsef es kora, Budapest, 1898, p. 514.
456 MAGYARS ET ROUMAINS DEVANT I/HISTOIRE leur constitution, François-Joseph croyait avoir tout fait en improvisant un constitutionnalisme octroyé. Sesrescrits, datés du 5 mars et du 16 juillet 1860, élargissant la sphère d'action du a Reichsrath n (conseil de Fempire), son diplôme du 20 octobre 1860 faisant prévoir la convocation des Diètes provinciales, parmi lesquels celles àe\^ Hongrie^ de la Transylvanie et de la Croatie aussi, étaient effectivement des concessions considérables à Tégard des pays héréditaires dans lesquels ce fut à la volonté du souverain que remontèrent les droits politiques. Tout autre était le cas dans les pays de la couronne de Saint Etienne où, en dehors des lois votées par les Diètes et sanctionnées par le roi couronné, on n'en reconnaissait aucune. Là l'arbitraire, fut-il le mieux intentionné et le plus libéral, ne pouvait jamais compter sur un bon accueil.
Du reste, il y soufflait depuis Tissue désastreuse de la guerre à' Italie un vent de mécontentement qui n'avait rien de rassurant pour le gouvernement. 11 s'éleva à l'occasion de la promulgation d'une loi, réglant l'autonomie, des protestants (1" septembre 1859). Comme elle s'attaquait à leurs droits garantis par la constitution hongroise, le pays tout entier, y compris le clergé catholique, prit fait et cause pour eux. Mais ce furent les notes des gouvernements anglais, prussien et hollandais qui, en invoquant les stipulations des traités de Lintz et de Westphalie, impressionnèrent le plus l'empereur. Le ministre des Cultes et de l'Instruction publique se vit obligé de donner sa démission, et l'ordonnance fut retirée. Il y eut aussi des fêtes commémora tives dans toute la Hongrie à l'occasion du centenaire de la naissance de François KazinczVy à qui l'on doit le développement définitif de la littérature et de la langue hongroise, fêtes qui réunirent en un seul faisceau toutes les forces vives du pays. Cette union de toutes les classes de la nation ne fit que s'accroître devant le cercueil de Széchenji, du a plus grand des Magyars. » Redoutant une nouvelle révolution, il se suicida le 8 avril 1860. Sa mort fut un deuil profond pour toute la Hongrie, deuil auquel les éléments les plus cultivés du roumanisme prirent aussi pieusement part. Ces mouvements significatifs de l'opinion publique avaient