LIVRE PREMIER
Nord-Est, vers le Frioul^ pays des berger fourlans auxquels il empruntaient certains mots aussi, et de là ils redescendirent en côtoyant Vdine et Aquilée dans V « Hinterland » de Vlllyricum^ où les riches vallées de la Drina, de la ISarente et du Vardar déjà plus oriental, offraient à leurs troupeaux des pâturages incomparables.
Mais on aurait tort de prétendre qu'en se fixant dans ces parages, les émigrés de la Romagne ne pensaient qu'au bienêtre de leur bétail. Ils y allaient aussi de préférence parce que dans YIllyricum colonisé par les Romains déjà avant Jésus- Christ, et dont les habitants albanais parlaient une langue saturée de latin, ils se croyaient moins expatriés probablement. C'est à l'intimité plus ou moins longue dans laquelle ils y ont vécu avec la population illyrienne, partagée en Conventus Salo-nitanus et Naronùanus, qu'ils sont redevables de quelques particularités de leur langue, telles que : placer l'article à la fin des substantifs, former la comparaison par le mot « mai » , exprimer les nombres de onze à dix-neuf à l'aide de la syllabe «sprc" , etc. Il esta remarquer aussi que plusieurs expressions du vieux latin se sont introduites dans le roumain par le canal de l'albanais, en ayant gardé au passage le caractère de ce dernier. D'ailleurs le fait rapporté par Théophanès (Chronographia, 394) à propos de l'expédition des généraux impériaux Kommentiolos et Martinus contre les Avares prouve à l'évidence combien étaient latinisées toutes ces régions à la fin du sixième siècle.- On voulait surprendre les barbares envahisseurs entre Calvomunti et Lividurgo ; mais il y eut une panique dans les rangs de l'armée impériale par suite de l'exclamation d'un soldat, proférée dans la langue du pays (Trorpwa <pa)y>î) et s'adressant à un conducteur de mulets indigène. Or il s'agissait d'avertir ce dernier que sa béte perdait son chargement, et l'avertissement consistait dans cette phrase : Torna, torna fratre^ retourne-toi, mon frère! En l'entendant les soldats crurent à quelque trahison et s'enfuirent incontinent.
Le souvenir de l'origine romanaise du peuple roumain a été conservé dans le nom roumougne, qui désignait en Roumanie, jusqu'à l'abolition récente du servage, les serfs roumains. Sur
la péninsule balkanique on appela cependant les nouveaux venus des Vlachs^ des Vainques^ des BXc^oc, noms dérivant de Tallemand Tiàlsch, employé par les Germains toutes les fois qu'il s'agissait d'une race latine ou latinisée, — noms devenus chez les Byzantins plus tard synonyme de pasteurs^ en opposition aux citadins ou villageois grecs et slaves.
Ces derniers étaient des envahisseurs ou des immigrants pacifiques dans la Dacie aurélienne, la Dardante eila Macédoine dès la fin du cinquième siècle, soit qu'ils vinssent poussés par les Goths et les Huns ou se joignant à leurs armées, soit appelés par les empereurs romains eux-mêmes, afin d'y augmenter la population décimée par les Barbares. Jiricek (1) affirme que l'empereur Justin /*' (518 à 527) était d'origine slave ainsi que son petit fils Justinien /" (527 à 565), car il est né en Macédoine et il s'est marié avec une esclave nommée Ljubkini^ signifiant en slave a amante » . La mère de Justinien s'appelait Viljenica et son père Jotok et ses compatriotes slaves lui ont donné le surnom de Oupravda parce qu'en vieux slave la « justitia » latine s'exprime par le mot « pravda » .
Mais les Slaves n'envahissaient pas seulement comme les ouragans dévastateurs des Goths et des Huns; ils savaient aussi se fixera demeure. A la fin duseptième siècle, ils sont déjà bien attachés au sol de la péninsule balkanique. Ils possèdent la Bulgarie actuelle jusqu'au Hémus ainsi que la Serbie et la Vieille-Seibie presque jusqu'au Pinde et il s'établit entre eux et les populations romanisées des rapports continuels et profonds au détriment linguistique de ces dernières.
« La langue roumaine, écrit Diez (2), n'avait pas encore eu en quelque sorte conscience d'elle-même quand elle eut à subir l'influence étrangère. Rien ne prouve mieux à quel point elle manquait de force assimilatrice que la servilité avec laquelle elle a copié à la lettre les mots étrangers et la facilité avec laquelle les sonorités et même les combinaisons phonétiques slaves ont pu s'adapter à son cadre. »
Sous l'empereur Héraclius (610 à 641), arrivent dans le
(1) JiniCEK, Getchichte der Bulgaren^ p. 78 et 79.
(8) Diez, Vergteichende Grammatik der rom, Sprachen, p. 141.