CHAPITRE VI
Y A-T-IL EU DES ROUMAINS EN HONGRIE A l'ÉPOQUE DE LA CONQUÊTE DU PAYS PAR LES MAGYARS?
Il n'y a des données historiques réellement documentées se rapportant à la conquête de la Hongrie par les Magyars^ que celles qui concernent leurs faits et gestes dans la partie occidentale du territoire ayant formé la Grande-Moravie et appartenant à Tépoque aux deux frères ennemis Mojmar II et Svaioplouc IL Car comme ces souverains moraves, tantôt en bonne intelligence tantôt en hostilité avec les Allemands déjà chrétiens, ainsi que leurs sujets faisaient partie du diocèse de Tévèque de Passau, — suffragant de l'archevêque de 5a/«bourg, — sans parler de l'éclat qu'a pu jeter sur le pays la présence de Cyrille, le célèbre « apôtre des Slaves » et de son frère Méthode, — les événements qui s'y sont passés, se trouvent fidèlement consignés soit dans l'histoire de l'Église, soit dans les annales de V Allemagne. On sait donc pertinemment que la Grande^Moravie a été plusieurs fois attaquée parles Magyars et que l'on peut indiquer comme date de son anéantissement l'année 907, dans le courant de laquelle a eu lieu la bataille de Pozsony perdue par Louis^ dit VEnfant, roi de Germanie, l'allié des dits souverains moraves.
Les relations des sources étrangères au sujet de la conquête sont grandement confirmées par les récits des trois chroniqueurs hongrois : Kézai{l2S2), le moine Marc (1358), et Thuroczy (1464). Ils ne citent parmi les habitants contemporains que les Moraves ayant montré de l'énergie dans leur résistance aux envahisseurs. Quant au quatrième, connu sous le nom de V Anonyme qui s'intitule P, dictus Magisier ac quondam bonœ memoriœ gloriosissimi Belœ régis Hungariœ Notarius, il n'en fait nullement mention et il raconte au contraire, une foule de
choses qui ne sont mentionnées ni dans les autres chroniques hongroises ni dans aucune relation étrangère. Voilà ses passages les plus importants selon la version de Sinkat, d'où l'irrédentisme roumain tire son deuxième chef d'accusation contre les Magyars.
« Ayant obtenu de Zalan, souverain des Bulgares, le territoire qui s'étend jusqu'au fleuve de Sajo, Ârpad n'hésita pas beaucoup, mais il envoya des ambassadeurs à Ménmarot aussi, chargés de cadeaux semblables à ceux envoyés à Z^alan, et il lui demanda la cession du territoire entre le fleuve Szamos, les montagnes de Meszes et le Nyirsèg. Mais Ménmarot ne fut pas enclin à satisfaire la demande d'Ârpàd. Ce dernier envoie donc contre lui une armée et lui prend de force ce qu'il n'a pas voulu lui céder de plein gré. Les chefs magyars, parmi lesquels se trouvait Tubutum, indiquent la frontière par une borne au pied du Meszes. »
tt Pendant qu^ils séjournent à cet endroit, ils se préoccupent tous, mais Tubutum plus particulièrement que les autres : comment on pourrait s'emparer de la Transylvanie, de manière à ce qu'elle reste toujours dans leur pouvoir? Tubutum envoya donc Ogmand, le fils d'Opaforkos, pour explorer le pays. Celui-ci part, explore et devient tout enthousiasmé de ce qu'il voit. En retournant chez Tubutum, il dénigre les Roumains et ne tarit pas sur les beautés de la Transylvanie en déclarant que : « ses habitants sont les plus misérables gens du monde tt tout entier, car ils sont des Vlachset des Slaves, qui en dehors « de la flèche et de l'arc n'ont aucune autre arme. Leur chef tt Gélou n'est point brave et il n'a pas même dans son entourage « de bons guerriers. Il ne pourra donc pas résister aux Magyars, « car il a déjà assez souffert des Gumans et des Patzinakites. » « Étant informé de tout ceci, Tubutum fait aussitôt prier Arpàd de lui permettre de traverser les montagnes du Meszes et de se mesurer avec le prince des Roumains. Après en avoir obtenu la permission, il se met en route avec ses guerriers, et laissant ses frères d'armes (les autres chefs magyars) au pied du Meszes, il traverse les forêts dans la direction de l'Est pour attaquer Gélou, le prince des Blacques (Vlachs). Or ayant
appris Tarrivée de Tuhutum, celui-ci rassemble ses guerriers et s'avance au-devant de lui afin d'empêcher son passage à travers le Meszes. Mais Tuhulum l'avait déjà traversé et il arriva quelque temps après sur les bords de la rivière d'Almas. Ce fut là que les deux armées se rencontrèrent. »
« Le prince Gélou se berça alors de l'espoir que ses archers pourraient arrêter son a4versaire. Mais Tuhutum avait déjà son armée partagée. Il en envoya la moitié en amont de la rivière afin qu'elle la traverse inaperçue et qu' elle puisse attaquer à revers les guerriers de Gélou. Or, la chose se fit justement comme cela. Et comme la traversée peut facilement s'exécuter, les deux moitiés de l'armée magyare arrivèrent en même temps sur le champ de bataille. Elle se battirent toutes deux avec courage et elles remportèrent une victoire complète sur l'armée de Gélou, en lui faisant subir des pertes énormes soit en morts et soit surtout en prisonniers. Ce que voyant, le prince Gélou afin de sauver sa vie, ne chercha plus son salut que dans la fuite. Mais avant d'arriver à son château fort situé au bord du Szamos, il est rejoint par les hommes de Tuhutum qui l'avaient poursuivi, et il est tué sur le bord du Kapus. Après avoir appris la mort de leur souverain, les habitants du pays tendirent volontiers leur droite pour faire la paix et ils offrirent à Tuhutum, au père de Horka, la succession de Gélou. Ayant scellé leur fidélité par un serment (en magyar Eskiï) ils appelèrent Tendroit où cet acte eut lieu, Eskûlo. Depuis ce jour, Tuhutum ainsi que ses descendants possédèrent la Transylvanie en paix et dans le bonheur, mais seulement jusqu'à l'avènement de saint Etienne. »
a Nous apprenons donc de ce passage de l'Anonyme, ajoute Smkaî, que ce ne fut pas les armes à la main que les Magyars soumirent les Roumains. {^Hungari vi armorum Transylvaniani non occupanint,) Il y eut soumission volontaire de la part de ces derniers et union entre les deux peuples sur le pied de Tégalité qui dura jusqu'au moment où les Roumains furent dépouillés de leurs droits par les Approbata, la charte réglant la constitution politique de la Transylvanie. »
C'est d'après ï Anonyme que Pierre Maior fait l'historique de