LIVRE PREMIER
Et il ne faut pas croire que cette guerre d'extermination, prétendue inévitable, entre les deux peuples soit le produit de la fantaisie et du fanatisme national de Xenopol uniquement. Cette pensée a été trop profondément gravée dans la conviction de la majorité des Roumains, Les intérêts des Roumains ont toujours été contraires à ceux des Magyars — s'érie Jean Slavici dans son étude sur les Magyars [Siudia a supra magharilor, Convorbtri lùerare). C'est à cause de cela qu'il n'y a jamais eu une alliance durable entre les deux peuples ; cependant la guerre n'a pas été continuelle non plus. A la fin du xvm' siècle, il survient cependant un changement notable. Les Roumains deviennent nombreux, leur conscience nationale se réveille, ainsi que le sentiment de leur parenté avec les frères qui vivent de l'autre côté des Carpathes. Leur intelligence commence à se développer ; en raison de quoi, ils deviennent, à l'égard des Magyars de la Hongrie, une force menaçante. En 1848ilsont le premier choc non plus avec la noblesse magyare, mais avec le peuple magyar lui-même. Depuis ce moment-là la lutte continue sans pitié. Leurs intérêts les plus simples sont tellement opposés les uns aux autres qu'un compromis entre eux est inimaginable. 11 est donc certain que les Roumains et les Magyars de la Hongrie ne vivront jamais en bonne intelligence. C'est f union nationale qui constitue l'idéal des Roumains, Les Magyars ont le leur aussi : c'est une Hongrie grande et puissante. Mais les deux ne peuvent pas subsister ensemble : les Carpathes ne sauraient appartenir à la fois aux Roumains et aux Magyars. Les Roumains ne désirent qu'une chose : f écroulement de la Hongrie, afin d'en retirer leur part. Or les Magyars acceptent tout, excepté cela. Si les Roumains ne deviennent pas assez forts jusqu'à la culbute des Magyars pour accepter la lutte contre le germanisme, alors la disparition de ces derniers entraînera celle des Roumains également. Si, au contraire, il leur réussit de ne plus faire qu'une àme, de se fortifier intellectuellement, de se rendre puissants par la richesse jusqu'à cette chute probable des Magyars, alors cet événement les conduira au seuil d'une ère nouvelle de prospérité et de grandeur, car en dehors des Magyars il n'y a pas de
peuple en Orient qui puisse disputer la primauté aux Roumains » .
Et comme par ce chapelet d'aveux dépouillés d'artifice, conçu dans le silence des bibliothèques et publié en pleine paix, rhistorien roumain ne se sent pas encore assez soulagé, pour porter le coup mortel aux Magyars devant Taréopage de Fopinion publique libérale de l'Europe, Slavîciy ajoute l'accusation en règle suivante :
« La noblesse magyare n'a jamais eu une autre signification pour les peuples qui habitent le bassin du Danube que celle que les Turcs ont dans les Balkans ou les Tartares dans la partie méridionale de la grande steppe sarmate. C'est en étrangers et sans s'assimiler à nous que la noblesse magyare vit parmi nous; nos idées n'existent pas pour elle et elle ne sent pas avec nous; elle n'aime pas non plus ni le droit ni la justice, comme nous les aimons; elle ne veut rien savoir de l'amour du prochain et elle ne se trouve nullement en communion avec l'Humanité. Les nobles magyars étaient de tout temps condamnés à vivre comme les princes de Transylvanie h Szeben en festoyant, en buvant, en se promenant et en chassant, en usant du Jus pritnœ noctis, qu'ils ont créé eux-mêmes, ou maintenant ne pouvant plus en profiter, en gaspillant leur fortune, gagnée au prix de la sueur des autres, dans des aventures galantes, aux jeux de hasard. »
« Ils n'ont jamais cultivé ou patronné ni les arts, ni les sciences, et ils n'ont su créer en Transylvanie, après une domination inhumainement spoliatrice de plusieurs siècles, aucun monument ayant une valeur artistique : ni un château, ni un palais, ni une église, ni une collection artistique, ni quelque chose de rapprochant. H n'y a que trois églises monumentales en Transylvanie, et c'est la bourgeoisie allemande qui les a élevées toutes trois ; il n'y existe qu'une seule collection de peintures, et c'est encore un Allemand, le baron Bruckenthal, qui l'a fondée. Quant à la noblesse magyare, elle n'a fait que manger et boire ! C'est à cause de cela que les peuples habitant les territoires des Carpathes ou le bassin du Danube ont été privés de la civilisation occidentale jusqu'à la paix de Karlovitz,