LIVRE PREMIER
et à ce moment encore ce n'est pas par l'entremise des Magyars plus proches de TOccident qu'ils y ont été initiés, mais par les peuples cultivés de TOccident eux-mêmes, par les Allemands d'abord et ensuite par les Français. »
« Les formes de la vie occidentale civilisée ainsi que la religion chrétienne n'ont été acceptées par les Magyars que pour pouvoir mieux se soutenir dans leur situation. Mais leurs convictions n'avaient pas plus de force que leur foi, aussi sont-ils restés étrangers à nos luttes intellectuelles, comme ils n'ont pas pris part à nos mouvements religieux — mais ils en ont tiré profit. Et c'est précisément la raison à cause de laquelle les nobles magyars sont toujours victorieusement sortis de la lutte, car le combat n'a pas eu lieu avec des armes égales : tandis que les peuples du bassin du Danube perdaient le meilleur de leur sang en défendant les plus grands principes communs à tous, la noblesse magyare ne se battait jamais et dans aucune circonstance que pour ses propres intérêts. C'est seulement aujourd'hui, à la fin du siècle, après la plus fructueuse propagation des principes démocratiques engendrés par la Révolution française, quand les mouvements révolutionnaires tiennent le monde européen continuellement en éveil, que la noblesse magyare se met en communication avec les éléments révolutionnaires de l'Europe, sentant qu'il lui serait impossible de conserver ses privilèges dans une lutte ouverte et désirant qu'on la considère comme la plus dévouée et désintéressée alliée des principes démocratiques. »
« Quoique la chose puisse paraître incroyable, il n'en est pas moins vrai que, comme au commencement du xu* siècle, c'étaient les nobles magyars, ces chrétiens de la pire espèce, qui se ruaient sur la Transylvanie pour y répandre le catholicisme, — de nos jours ce sont encore eux, les plus réactionnaires parmi les nobles de l'Europe tout entière qui puissent s'emparer du pouvoir en Hongrie, sous prétexte qu'ils ont la mission d'y propager l'esprit démocratique. Ces gens-là savent si bien dissimuler que du temps de la révolution de 1848 et 49, l'Europe démocratique n'a pas hésité à croire que ce n'étaient pas eux, mais leurs anciens serfs qui combattaient pour le
maintien des institutions féodales. Et cette croyance est devenue après la révolution une vraie conviction grâce aux pérégrinations des émigrés hongrois à travers le monde, qui ne cessaient pas de se plaindre et de se vanter aussi de tout ce qu'ils eussent accompli sans l'intervention de la tyrannique Russie, n
u Ce fut ainsi que la noblesse magyare réussit à faire de sa cause personnelle une cause nationale et à lancer dans la circulation ridée de transformer Tétat hongrois polyglotte en un état national magyar. Sous prétexte de travailler à la réalisation de cette grande idée nationale, la noblesse magyare ne craint pas de dénaturer les institutions, de violenter les consciences, de violer les lois, de dissiper la fortune péniblement ramassée des autres et d'exposer ainsi a des dangers graves la paix intérieure de toute la monarchie* Il lui eût été cependant difficile de continuer ce travail de destruction si la monarchie austro-hongroise ne se fût pas trouvée dans des situations très embarrassées après les événements de 1870 et surtout de 1876 à 1878. Aujourd'hui encore, comme de tout temps, ce n'est qu'en exploitant les dangers qui menacent le pays que les Magyars parviennent à se maintenir. La magyarisation des peuples qui habitent le bassin du Danube et qui ont déjà tant de fois donné la preuve indiscutable de leur fermeté, est une telle absurdité que les chauvins magyars eux-mêmes la considèrent comme un moyen utile seulement pour tenir toujours en haleine le peuple magyar. Et cette idée, ce sont encore moins les hommes d'État de l'Autriche qui peuvent la prendre au sérieux. Il serait donc ridicule de croire qu'ils ne laissent les mains libres aux Magyars qu'à cause de la Triple Alliance qui en a besoin et dont c'est l'intérêt que la Hongrie soit un état homogène, ayant le caractère national magyar. »
a Non ! Les Magyars ne peuvent se maintenir qu'en menaçant l'Autriche, la dynastie et la Triple Alliance et en exploitant à leur avantage — comme c'est leur coutume de le faire — la situation précaire où se trouve actuellement le monde en Europe. Nous, les autres nations européennes, nous versons notre sang et nous usons toutes nos forces pour obtenir la