LIVRE PREMIER
meilleure manière de vivre en bonne harmonie les unes avec les autres. Et pendant ce temps ces Asiatiques-là restent à Taffùt, comme ils y sont restés toujours, prêts à dévaliser ceux qui sont tombés morts pendant la lutte ! »
Il a fallu plusieurs couches de ressentiments superposées et mûries par le temps — ceux que peuvent avoir les serviteurs et les élèves contre leurs maîtres ou les commençants contre les plus avancés — pour produire la haine profonde que ces lignes exhalent et qui a même sa répercussion dans la poésie littéraire ou populaire roumaine. Alexandri la fait sentir dans sa fameuse pièce : » La sentinelle roumaine» , qu'il fait placer par sa mère, l'antique Rome, sur le bord du Danube ou sur le sommet des Carpathes a6n qu'elle dirige ses yeux d'aigle vers rOrient. Tout à coup il arrive un aigle pour l'engager à se sauver, car voici l'inondation... voici les Goths, les Huns^ les GepideSy les Longobards, les Avares, les Bulgares, Et la sentinelle roumaine ne se sauve pas ; elle reste comme un rocher au milieu des flots... Le Roumain ne périra jamais [românun veci nu père) et le Gothy le Hun, le Gepide, rAlain^ le Longobard^ X Avare, le Bulgare s'enfuient et leur ombre s'évanouit dans le néant! Allégorie dont le sens caché se dévoile dans la bouche du jeune Tschoban de la chanson populaire quand il s'écrie : Hé! Magyar, hé! que cherches-tu dans mon pays? Mon pays, c'est la Roumanie. Que diable! va-t'en d'ici! car si tu ne sors pas de plein gré, je te mettrai à la porte (l).
Exiger que les Roumains donnent la raison réelle de leur haine contre les Magyars^ c'est-à-dire qu'ils avouent ouvertement leur désir de s'emparer de la Transylvanie avec les départements limitrophes de la Hongrie^ serait excessif. D'ailleurs le même Jean Slavicine dit-il pas que « la sincérité n'est
(t) Mai Unfruré mai...
Ce cauti in tara inen?
Tara iuea*i roinânn tara Dute draciilui aFarà Ca eu bine de n*oi vrea En eu sila te yoîù da !
Chanson tirée du volume de G. TEODonESCO, intitule : Noua mica, poésie compnnzend celé mai noui romante si cântece populare, Bucuretci, 1842.
pas une vertu aux yeux des Roumains; leur langue n'a pas de mot pour l'exprimer et ils ne la considèrent nullement comme obligatoire. « (1) Aussi, en face des droits historiques patents et de la force militaire respectable de la Hongrie, indissolublement liée à V Autriche par la maison souveraine des Habsbourg, recourent-ils à un stratagème scientifique des plus curieux et unique dans son genre pour donner le change et pour faire semblant d'être l'agneau de la fable que le loup magyar poursuit et malmène sur son propre pré. Car ils prétendent, avec le plus imperturbable sang-froid, que le territoire compris entre entre la Tisza,\e Danube et le Pruthavec lehaut plateau transylvanien pour centre étant le territoire de l'ancienne Dacie, que les Romains en ayant românisé les habitants, que ces habitants romanisés y étant restés à travers le moyen âge jusqu'à nos jours, ils sont les rejetons directs du peuple romain, comme leur nom et leur langue l'indiquent préremptoirement.
Contre une prétention nobiliaire pareille il n'y a rien à dire (sinon que noblesse oblige et que porter un nom trop illustre est quelquefois un lourd fardeau), tant qu'elle ne quitte pas le domaine de la spéculation généalogique. Malheureusement, pour donner le coup de grâce aux Magyars^ les Roumains concluent de la légitimité de leur descendance à leur droit au patrimoine, et considèrent comme étant le leur tout ce qui appartenait jadis aux Romains. Or la part la plus importante et la plus belle en ayant été incorporée à la Hongrie lors de la conquête du pays par les Magyars, ils la revendiquent avec l'aigreur de l'héritier qui croit être frustré du plus beau lot d'une succession.
C'est donc de deux côtés opposés que les Roumains dirigent leurs attaques contre les Magyars : comme Daco-Roumains — issus des colons romains de la Dacie — au nom des droits historiques, car qui prior tempore, poiior jure; et comme enfants du siècle au nom des droits des nationalités en vertu desquels se sont formés l'empire d'Allemagne et le royaume
(i; Die Rumànen in Vngarn und Siebenbùryen, p. 145.