LE VAYVODE MICHEL LE BRAVE
Si la carrière brillante et mouvementée du héros légendaire des Roumains est assez extraordinaire pour attirer l'attention de quiconque s'intéresse à Thistoire, elle est particulièrement précieuse au point de vue du but de Touvrage présent, destiné à révéler le vrai caractère des relations magyaro-roumaines. Car, quoique type du Roumain pur, certainement du Roumain du passé seulement, — Michel le Brave appartient aux annales de la Hongrie aussi, tant à cause de ses actes les plus importants, concernant presque exclusivement les affaires de la Transylvanie, qu'a cause de son entourage et de son armée, où l'élément magyar était prépondérant et dont il subissait l'influence salutaire avec profit dans les jours les plus glorieux de son existence, en somme assez courte. D'un courage frisant la témérité, d'une intelligence supérieure comprenant à la fois les secrets de Tart de la guerre et des combinaisons diplomatiques, ayant même de la sensibilité, indice sur d'un cœur généreux, c'était un personnage complexe dont la vie n'était éclairée par aucune idée élevée patriotique, religieuse ou humanitaire, et qui n'agissait conséquemment que dans l'intérêt de son ambition. Or n'ayant qu'elle pour guide, il ne pouvait atteindre qu'une célébrité éphémère sans laisser une œuvre durable et devait, au contraire, mécontenter successivement tout le monde sans se créer des partisans fidèles, ayant les mêmes enthousiasmes, inspirés par le dévouement à une même cause sacrée. Aussi sa chute était-elle inévitable, chute dépourvue de grandeur, indigne d'un homme de guerre, dans laquelle on retrouve une fois de plus la main redoutée de la justice immanente, boiteuse mais infatigable, au coup d'œil juste, quoique ayant les yeux bandés. Criminel par ce qu'il a fait et plus criminel encore en ce qu'il a voulu entreprendre, Michel
n'a pour excuse que sa fin prématurée Tempéchant de se montrer meilleur dans ses vieux jours et de prendre une attitude nette après d'incessantes tergiversations. Tel qu'il est, ce n'est pas un grand bomme roumain, mais une individualité peu patriote et peu humaine, ayant eu de très grandes qualités militaires et politiques, qu'il n'a employées qu'au service de ses projets personnels, restés problématiques parce qu'inachevés.
Michel était le troisième fils du vayvode Peirasco^ mais il a dû être un enfant naturel, car, d'après son biographe Szamoskôzi, sa mère vendait de l'eau-de-vie. II s'occupa d'abord de commerce lui-même aussi, mais avec peu de succès. Il en eut plus comme épouseur quand il obtint la main de Stança , la nièce de Dombromir Creizulesco, le bàn de CraTova, Par sa jeune femme intelligente, Michel conquit à la fois fortune et honneurs, car elle avait un oncle maternel, Jane Cantacozino^ très riche et très influent, qui, devenant bàn de Craïova après la mort de Crctznlesco^ ne tarda pas à donner au mari de sa nièce la direction du district de Mehedinczy en lui permettant, à son tour, de révéler ses facultés multiples. Aussi le vayvode Mihnéa le nomma-t-il successivement conseiller « stolnik » et « grand aga » ,en le plaçant à la tête de toute son armée. En 1 590, Jone Cantacozino est envoyé à Constantinople pour v utiliser ses grandes relations en faveur des affaires de la vayvodie ; alors Michel lui succède dans sa charge de bàn de Craïova et devient ainsi le premier dignitaire de son pays.
Les quelques années qu'il passa dans cette situation lui permirent d'acquérir de la popularité et de l'influence que sa qualité de fils de vayvode augmenta considérablement. De là la jalousie du nouveau vayvode Alessandro Bogdan qui n'hésite pas à embaucher des spadassins à son intention. Ayant eu vent de ce plan homicide, Michel prit clandestinement le chemin de Constantinople^ mais il fut arrêté par les hommes du vayvode qui le conduisirent à Bucarest, Là il est condamné à mort. Mais quand on le mène au supplice, u il arrive que le bourreau tsigane se trouve être fortement pris de boisson. Cependant on le pousse sur l'échafaud pour couper le cou au