LIVRE DEUXIEME
condamné. Quand le tsigane voit qu'il s'agit de Michel, ilprend peur et comme il est en même temps ivre aussi, il fait tomber le glaive, s'enfuit et court en tout sens. Voyant qu'il n'y avait personne pour procéder à la décapitation de Michel, les boyards assiégèrent incontinent Alessandro pour lui demander sa grâce Ce fut ainsi que Dieu le sauva (1) » .
Ayant recouvré sa liberté, Michel retourna à Craïova, mais ne s'y sentant pas en sûreté, il se réfugia bientôt en Transylvanie avec toute sa famille, pour se mettre sous la puissante protection des Bàthory. Depuis la disparition prématurée de Jean-Sigismondj mort en 1571, ayant embrassé la religion socinienne, ceux-ci prirent dans le pays l'ascendant d'une maison régnante. A vrai dire, ils profitèrent de l'éclat de leur nom très honoré par suite de la vayvodie d'Etienne Bàihory « le boiteux » , sous Vladislas II, du rival d'Etienne de Szâpolya et du futur palatin de Louis IL Son homonyme, successeur de Jean-- Sigismondy ne resta vayvode que quatre ans qu'il employa au relèvement de la Transylvanie, car il fut élu roi de Pologne en 1575, — nouveau lustre pour rehausser encore le prestige de la famille tout entière. De là, la vayvodie successive de son frère aîné Christophe et du fils de celui-ci, nommé Sigismond^ qui prit en 1593, le premier, le titre de « prince de Transylvanie, de Valachie, de Moldavie, et du Saint Empire » , titre qui indique clairement le but de la politique des Bàthory visant la création d'un nouveau royaume hongrois, composé des débris, stratégiguement inséparables^ de l'ancien. « Ce fut donc l'ambition inconsidérée de Bàthory, à\iBalcesco, qui ouvrit les yeux des Roumains, en leur rappelant que le royaume de Dacie est leur antique patrimoine. Ce furent donc les Magyars eux-mêmes qui éveillèrent la croyance dans un royaume de Dacie futur dont ils sont maintenant hantés comme par un spectre semant l'effroi » . Aveu naïf qui implique à la fois l'absence d'initiative des Roumains, obligés de chercher leurs idées nationales soi-disant les plus importantes chez leurs soidisant ennemis, et la supériorité du coup d'oeil militaire des
(1) SZAMOSKOZI, t. IV, p. 93.
Magyars^ découvrant, dès le xvi* siècle, le lien stratégique qui réunit la Valachie et la Moldavie à la Transylvanie. Le titre tardivement accepté de « prince de Transylvanie » est en même temps une preuve nouvelle contre les tendances séparatistes. La Transylvanie faisait tellement partie intégrante de la Hon-grie qu'il fallut un certain temps, même à ceux à qui cela profitait, pour les habituer à Tidée de son indépendance.
Au point de vue de la politique étrangère, les Bàihoiy étaient, en fervents catholiques, naturellement portés vers Talliance autrichienne. VéXèye àQî> Jésuites^ le jeune Sigismond^ n'avait guère envie de frayer avec les Turcs. Du reste, la puissance de ceux-ci ne semblait-elle pas aller en diminuant, tandis que la richesse et les forces de la Transylvanie s'augmentaient visiblement? On parlai t aussi partout d'une grande coalition que Ton devait former des États chrétiens de V Europe pour rejeter les Turcs en Asie. Et à Vienne on attachait d'autant plus de prix à la coopération de la Transylvanie qu'elle assurait d'avance l'éloignement du champ des opérations militaires dans l'Orient lointain.
La seule chose qui faisait tache dans ce tableau assez riant de la situation de la Transylvanie était Thostihté constante des Sicules contre les Bàtliory^ dégénérant plusieurs fois en mutineries sanglantes, réprimées avec sévérité. Les descendants directs des Iluns ne voulaient pas admettre que l'on pût leur imposer des contributions. Classés en trois ordres : en principaux (primores), en têtes de cheval, c'est-à-dire cavaliers (primipili) et en fantassins (pedites, pixidarii), ils se considéraient tous nobles quoiqu'en réalité ils ne fussent que des hommes libres, exemptés d'impôts et des redevances fournies par les serfs. Le droit d'héritage se transmettait chez eux sur les filles uniques aussi qu'ils appelaient des filles-garçons, et ils avaient le droit de monter d'un ordre inférieur dans un ordre supérieur s'ils pouvaient s'acquitter des charges que cet ordre supérieur exigeait. L'appauvrissement des principaux ou des chevaliers entraînait, au contraire, leur dégradation dans un ordre inférieur. Leur organisation primitive et originale, leur caractère opiniâtre, rude, leur façon de penser pleine de tours