‹ Mahé de la Bourdonnais et la Compagnie des IndesChapitre 12 sur 71 · COLONISATION DE L*ILE BOURBON SI · texte numérisé non relu

COLONISATION DE L*ILE BOURBON SI

bibelots exotiques, redisaient à nos yeux émerveillés Timportance de cette originale question : la question de la tortue.

Cantonné dans le Nord de Tîle, à Saint-Paul, Sainte-Suzanne et Saint-Denis, le parti de la tortue voulait s'en réserver le Sud, qu'on appelait le « pays des vivres ».

Le « pays des vivres » était comme un vivant et pantagruélique garde-manger, dans lequel on puisait à pleines mains, et qui toujours se renouvelait plus abondant et plus délicieux. Là, pullulaient les animaux si nombreux qui constituaient la faune originaire de Tile, et notamment de gigantesques tortues, aux dimensions disparues, assez grosses, affirment les vieux du pays, pour fournir des carapaces qu'on pouvait transformer souvent en palanquins.

D'après les primitives et curieuses ordonnances de l'île, il était originairement absolument interdit d'habiter, et même d'aborder, dans cet inviolable et mystérieux paradis terrestre (1).

Protéger la tortue : telle était en effet toute l'étrange et unique politique de l'île.

Mais, voici Desforges-Boucher père qui est nommé gouverneur de Bourbon.

Il a reçu de la Compagnie des Indes la mission de favoriser la culture du caféier de Moka ; il fait des concessions gratuites. Il commence en réalité la colonisation de Saint-Louis, Saint-Pierre et autre quartiers principaux de l'île. Politicien expérimenté, sans briser ouvertement avec le parti de la tortue, il se contente de fermer les yeux. Il donne des concessions. au personnel de la Compagnie qui affecte ainsi ses capitaux à la conquête du sol.

En 1727, Dumas succède à Desforges et poursuit sa politique. Les travailleurs importés par la Compagnie conti-

(1) Ordonnances de rUe Bourbon. Greffe de la Cour lupréme.

nuent à transformer le pays. Partout, le riz, le maïs, les denrées de toutes sortes abondent. Sur les c habitations >, les bestiaux se multiplient et la production devient telle que la Compagnie ne va plus avoir bientôt de débouchés suffisants.

A ce moment de notre histoire coloniale, la France du reste joue un rôle prépondérant dans TOcéan indien.

Les navires de la Compagnie en route pour Tlnde et la Chine, s'arrêtent maintenant régulièrement en rade de Saint- Paul et Saint-Denis, et chaque nouvelle relâche laisse dans rîle des éléments nouveaux de peuplement et de production.

Une jeunesse ardente, généreuse, hardie, désireuse de trouver dans notre domaine colonial la fortune qu'elle ne peut espérer dans la mère patrie, s'expatrie à Bourbon et à ' l'île de France : ce sont des cadets de noblesse, ce sont les enfants de nos premières familles de Bretagne et de Normandie dont les parents sont à la tête, dans nos ports, notamment à Lorient et à Saint-Malo, des premières maisons d'armements.

Ainsi, Bourbon se colonise merveilleusement et, à mesure qu'il se colonise, agonise cet étrange parti de la tortue.

Enfin, voici La Bourdonnais. Avec lui, c'est en réalité une révolution complète qui s'opère. Il va démolir avec son génie toute la machine administrative de la Compagnie et la reconstituer sur des bases nouvelles, qui vont faire de Bourbon une des plus belles colonies du monde.

Qu'était alors la compagnie des Indes à Bourbon ?

Une simple compagnie de marchands, sur laquelle les pièces comptables de l'époque (1) fournissent vraiment de curieux renseignements. Seule, elle avait le droit d'importation, et c'est avec cent pour cent de bénéfice qu'elle revendait couramment les marchandises que ses navires apportaient d'Europe.

(1) GrefTe de rile Bourbon.

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Elle ne faisait la traite des Noirs qu'avec un minimum aussi de cent pour cent de bénéfice.

Au point de vue agricole, mêmes procédés odieusement usuraires et vexatoires. Elle n'achète la récolte des colons qu'au prix qu'il lui plaît, et après avoir prélevé une première redevance du dixième.

Telles étaient les lois et coutumes de la compagnie, dont l'application était souverainement confiée à un Conseil Supérieur qui tenait entre ses mains tous les attributs d'une administration despotique, rendait la justice au gré de ses spéculations et de ses besoins, et qui, notamment, trouvant plus facile d'avoir tout sous la main au chef-lieu, Saint-Paul, s'opposait à ce que les familles s'étendissent dans le reste de l'île. Avec la Bourdonnais, tout se transforme et se métamorphose. La liberté et la prospérité deviennent des réalités pour les colons qui peuvent travailler librement, économiser, faire fructifier leurs habitations, à charge seulement de payer à la compagnie de justes redevances et d'équitables impôts.

Le 4 juin 1735, jour même de son arrivée à Bourbon, il visite tout par lui-même, et dès le 17 juillet, il assiste déjà aux délibérations du Conseil Supérieur.

Le lendemain, afin de diminuer les prérogatives excessives de ce Conseil, il nomme un délégué par quartier, et ce délégué donnera désormais son avis sur la répartition des charges et toutes les questions qui intéressent les habitants, dont il devient le représentant. Ainsi va naître le Conseil des Notables.

Il crée l'institution des Communes qui désormais fonctionnera à côté du Conseil Supérieur.

Il prend des mesures humanitaires, dans l'intérêt des esclaves, et leur fournit des vêtements, réglemente la nourriture à laquelle ils auront droit.

Pour coloniser, il faut avant tout être bon, être humain ; il faut défendre le faible contre le maître despote. Tel est le

secret du glorieux et admirable malouin qui, dans dix ans, par son administration pleine de sagesse et de bienveillance, arrive à doubler, à Bourbon, la population des travailleurs et à la quadrupler à Vile Sœur, à Tîle de France.

Mais continuons par le détail le récit des actes si sages et si judicieux accomplis par Mabé de la Bourdonnais, pour arriver à la colonisation de Tile Bourbon.

A peine arrivé dans l'île, il combat aussi la monoculture du café que la Compagnie ne peut débiter, avec un assez grand profit ; il encourage la culture de la canne à sucre, du riz, du manioc, de la cannelle, de Findigo, du coton.

Il développe l'immigration, apportant à Bourbon des esclaves de Madagascar, Goa, Mabé, Pondichéry. En dix ans, il arrive ainsi à doubler la population industrielle de File, et à cette population il distribue des concessions territoriales, sans garder pour lui un seul pouce de ce terrain cependant si fertile.

C'est dans le négoce surtout qu'éclate son merveilleux génie. Aux unanimes applaudissements du monde colonial, il abroge l'odieux monopole commercial de la Compagnie et proclame la liberté du commerce, se contentant de prélever désormais un impôt de 5 % sur les entrées et dix piastres de fret.

Il dresse les comptes de la Compagnie, créancière de tous les habitants de l'île, qu'elle avait pressurés à merci. Plein de bienveillance et d'humanité, il donne à tous des délais et des facilités de payement, fournissant même du travail à tous ceux qui veulent ainsi se libérer vis-à-vis de la Compagnie.

Enfin il fait des constructions de toutes sortes : magasins, casernes, fours-à-chaux, moulins... Et afin que toute l'île se bâtisse et se peuple, il abroge la centralisation exclusive du quartier Saint- Paul, transforme Saint -Denis en chef-lieu, fonde le quartier de la Rivière-Dabord, la ville et le port de Saint-Pierre.

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D'une infatigable activité^ levé toujours dès Taube, il s'en va à cheval, escorté d'un seul aide de camp, sur tous les points les plus divers de Tile. Il est partout à la fois. Et aujourd'hui, en feuilletant les archives de l'île Bourbon, pleine de trésors historiques absolument inconnus, on demeure stupéfait en présence de tous les plans, tous les projets conçus par le génial malouin.

Ce que les événements politiques ne lui laissèrent pas le temps d'achever, était aussi grandiose que ses œuvres déjà accomplies.

Est-ce que ce ne sont pas notamment ses hardies concep* tions qu'on s'est contenté avec raison de réaliser, dans la construction aussi bien du port Saint-Pierre, à Bourbon, que celui de Port-Louis à l'île Maurice, ainsi que nous le verrons au chapitre suivant.

Tel est, dans ses grandes lignes, le rôle colonisateur joué à Bourbon par Mahé de la Bourdonnais, et remarquons bien que sachant merveilleusement se dédoubler, il fait pour l'île de France exactement ce qu'il fait pour Bourbon.

Entre les deux c Iles-Sœurs > il se partage, voulant également les faire prospérer.

Ainsi, le 11 octobre 1736, il laisse l'île sous la direction de Lemery-Dumont et part pour l'île de France. Le 10 août, il revient à Bourbon, où il séjourne toute une année. En juillet 1739, nous le retrouvons à Maurice, et enfin c'est à Bourbon qu'il passe l'année suivante. Ayant perdu sa première femme, Marie-Anne-Josèphe de la Franquerie, il revient passer quelque temps dans la mère-patrie, où nous le voyons au cours de l'année 1741.

Marié en secondes noces avec M^^*^ de Combault, il repart avec elle pour les îles, au mois d'avril 1741, et après trois mois de traversée, il arrive enfin au terme de son voyage.

Alors, toujours infatigable, il se remet à nouveau à faire la navette entre l'île de France et Bourbon. Mais alors ce n'est

pas seulement pour édifier la prospérité matérielle des deux Iles-Sœurs, c'est pour lever des volontaires, instruire des armées et préparer la guerre. Et il en est ainsi jusqu'au suprême départ pour la France, où l'attend la jalousie qui va lui ouvrir les portes de la Bastille.

Mais n'anticipons pas sur les événements. Nous venons de voir coloniser Bourbon. Voguons vers l'île de France.

C'est là, dans cette île, que deux hardis Malouins, Dufresne et du Fougeray, ont donnée à la France, c'est sous ce ciel immuablement bleu, dans le plus radieux des cadres et l'azur d'une nature vraiment idéale, que nous allons maintenant trouver notre glorieux concitoyen.

Nous allons l'y trouver avec M*"® Delatour, avec Paul et Virginie, les deux héros du chaste et gracieux roman qui a immortalisé Bernardin de Saint-Pierre.

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