CHAPITRE VI
Coloniâation de l'Ile de Fiance.
Arrivée à Tlle de France (5 juin 1735). — Mahé de la Bourdonnais accorde des atermoiements aux bons travailleurs. — Fondation de Port-Louis. — Vie familiale des colons. — Popularité du gouverneur. — Prospérité et pacification de la campagne.
Accompagné de sa charmante femme, Marie-Anne de la Franquerie, Mahé de la Bourdonnais débarqua à 111e de France le 5 juin 1735 : il était arrivé seulement dé la veille à rile Bourbon.
Sa venue était attendue avec angoisse.
En effet, la Compagnie des Indes, en présence du gaspillage de fonds avancés aux planteurs, sans aucun résultat satisfaisant, lui avait donné Tordre d'en exiger le remboursement immédiat.
L'habile colonisateur n'hésita pas un instant à désobéir à cet ordre maladroit, en se conformant bien plutôt à son esprit qu'à sa lettre. Ainsi, sans pitié pour les paresseux dont il confisqua de suite les concessions territoriales, il se plut à accorder des atermoiements aux bons travailleurs et même à leur ouvrir largement sa propre bourse.
Ainsi sut-il gagner bien vite le cœur de tous les colons, auxquels sa jeune épouse, pleine de charme et de douceur,
se plaisait à aller rendre visite, conqaérant, elle aussi, toutes les sympathies, par sa charité, ses visites aux humbles, aux pauvres et aux malades. Et, rapidement, voici sous cette double influence, Tîle sauvage qui se civilise et se transforme merveilleusement.
C'est d'abord Port-Louis qui se fonde véritablement auprès de la montagne appelée le Morne de la Découoerte, pittoresque observatoire d'où l'on signale les vaisseaux qui abordent à l'Ile de France.
A droite, c'est le chemin qui conduit au quartier de Pamplemousses, et, au bout du chemin, c'est l'église dont le clocher pointe dans le ciel bleu. Ce sont aussi de belles avenues de bambous qui s'épanouissent et se détachent en larges ombres, sur les blancheurs de la plaine.
Là bas, sur les bords de la mer, c'est la Baie du Tombeau ; à droite, le Cap Malheureux, et, au-delà, l'immensité d'où émergent à fleur d'eau des îlots inhabités, entre autres le Coin de Mire qui ressemble à un bastion émergeant de l'azur des vagues. Les rues s'élargissent, les habitations s'élèvent au milieu des jardins. Sans doute, ces habitations sont loin d'être des palais : ce sont de simples cases qui n'ont encore d'autres toitures que des feuilles de palmiers. Mais, dans ces cases, du moins, règne une vie large, heureuse, abondante, paisible.
Tous les soirs, au coup de canon de huit heures, on rentre chez soi, et, dès l'aube, on s'éveille pour aller vaquer aux quotidiennes occupations.
Bernardin de Saint-Pierre, l'auteur inspiré dePauletVirginie, nous a dépeint, en traits charmants, cette vie familiale dont une chaude atmosphère de paix et de douceur auréole ainsi la colonie naissante. Il s'est plu tout spécialement à nous représenter Mahé de la Bourdonnais, le gouverneur populaire, allant visiter ses colons, avec M*"® de la Tour, la mère tJe Virginie,
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c II s'assit, dit-il, à la table auprès d'elle. Il déjeuna à la manière des créoles, avec du café mêlé avec du riz cuit à l'eau. Il fut charmé de l'ordre et de la propreté de la petite case, de l'union de ces deux familles charmantes, et du zèle même de leurs vieux domestiques.
— « Il n'y a ici, dit-il, que des meubles de bois, mais on y trouve des visages sereins et des cœurs d'or.
« Paul, charmé de la popularité du gouverneur, lui dit : « Je désire être votre ami, car vous êtes un honnête homme ».
« M. de la Bourdonnais reçut avec plaisir cette marque de cordialité insulaire. Il embrassa Paul et, lui serrant la main, il l'assura qu'il pouvait compter sur son amitié (1). »
Ainsi gagnés par l'humanité de Mahé de la Bourdonnais, les Noirs Marrons ne pillent plus, ils ne vont plus se tapir traîtreusement dans les hautes herbes, pour frapper les blancs à coups de zagaies.
Dans la campagne, c'est le bonheur et la prospérité. Le flanc des coteaux se couvre de cannes à sucre ; dans la plaine se dessinent les champs de froment ; dans les endroits marécageux fleurissent les plantations de riz ; sur les hauteurs, grandissent les cotonniers et, autour des cases, verdoient les bananiers qui donnent à la fois leur ombrage et leurs fruits.
Dans cette merveilleuse nature, les créoles vivent dans cette douce indolence et cette . charmeuse insouciance qui forment le fond de leur caractère. En réalité, on peut dire d'eux tout ce que disait, de Paul et Virginie, le touchant Bernardin de Saint-Pierre, qui a su peindre vraiment en traits inefliaçables cette belle existence de la poétique et radieuse lie de France, telle qu'elle fut organisée par la Bourdonnais.
(1) Paul et Virginie, par Bernordia de Saint-Pierre, Paris. Didier-Méricaut, éditeurs, page 86.
« Aa reste, dit-il, en parlant de ses deux gracieux héros, ils étaient ignorants comme des créoles, et ne savaient ni lire ni écrire. Ils ne s'inquiétaient pas de ce qui s'était passé dans des temps reculés et loin d'eux... Les périodes de leur vie se réglaient sur celles de la nature. Ils connaissaient les heures du jour par Tombre des arbres, les saisons par le temps où elles donnent leurs fruits ou leurs fleurs, et les années par le nombre de leurs récoltes.
c Ces douces images répandaient le plus grand charme dans leurs conversations.
« — Il est temps de dîner, disait Virginie à la famille, les ombres des bananiers sont à leurs pieds.
c Ou bien :
« — La nuit approche, les tamarins ferment leurs feuilles.
« — Quand viendrez- vous nous voir, lui disaient quelques amies du voisinage ?
« — Aux cannes à sucre, répondait Virginie.
« — Quand on l'interrogeait sur son âge ou sur celui de Paul:
« — Mon frère, disait-elle, est de l'âge du grand cocotier de la fontaine, et moi de celui du plus petit. Les manguiers ont donné douze fois leurs fruits et les orangers vingt-quatre fois leurs fleurs depuis que je suis au monde (1). »
Pour mieux nous pénétrer de cette belle et curieuse existence des créoles, au temps de Mahé de la Bourdonnais, à l'aurore radieuse de notre belle colonie de l'île de France, empruntons également au colonel Grant les jolis renseignements suivants :
« Alors, dit-il, les habitants, pour la plupart, vivaient retirés sur leurs terres et ne venaient en ville que lorsque leurs affaires les y appelaient, ou bien quand il y avait bal ou quelque cérémonie religieuse. En ce cas, les femmes étaient
(1) Pages 23 et 67, ouvrage précité.
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du voyage ; passionnées pour la danse, exactes à remplir les devoirs de leur culte, elles se mettaient en route de tous les points de Tîle. C'était alors, par les chemins, une procession de palanquins, véhicules réservés au beau sexe ; les hommes les escortaient à pied, suivis d'un nombreux cortège d'esclaves chargés de colis et d'ustensiles les plus divers...
< Un peu pâles de teint, mais remarquablement bien faites et d'un visage agréable ; pleines d'esprit, d'à-propos et de réparties, leur société n'en serait que plus charmante, si lejir éducation n'avait été fort négligée. Vêtues simplement, mais non sans élégance, de mousseline de l'Inde et de taffetas rose, leur toilette fraîche et de bon goût leur donne pour ainsi dire un charme de plus. Excellentes mères, elles adorent leurs enfants, dont les membres ne sont jamais emmaillottés dans les langes ; au contraire, on les laisse remuer, gigotter, s'agiter, courir partout dès leur naissance ; l'usage fréquent des bains froids leur donne la vigueur et la santé ; on leur permet de manger des fruits, tant qu'ils veulent, et ce régime semble leur convenir, en tous points. Epouses dévouées en général, s'il leur arrive jamais d'être infidèles, la faute en est à l'indifférence des maris ou « à la mode de Paris, qui s'est introduite jusqu'ici (1). » •
Tel e^t, dit M. Pitot,dans son remarquable ouvrage sur l'Ile de France, le tableau ravissant que le baron Grant fait de nos créoles.
Evidemment, ce n'est pas d'un simple coup de baguette que Mahé de la Bourdonnais arrive à transformer ainsi la colonie.
Le jour même de son arrivée, il fait enregistrer les lettres patentes portant abolition du Conseil Provincial, dont les mesquineries et les intrigues jalouses avaient toujours entravé la prospérité de la colonie.
(1) Grant et AXberi Pitot, l'Ile de France, page 32. Port-Louis, lie Maurice, E. Pazzaoi, imprimeur, 1899, rue de la Pouciriére.
Désormais, c'e|t le conseil Supériear, dont il est président, qai remplacera l'impopalaire Conseil Provincial, et la justice aussitôt va s'empreindre d'un cachet de dignité et d'impartialité contrastant fort avec les errements antérieurs.
Mahé de la Bourdonnais transporte au port Nord-Ouest, qui prend le nom de Port-Louis, le chef-lieu de la colonie antérieurement fixée à Port-Bourbon.
Au bout de la place d'Armes, s'élève Vhôtel du Gouvernement. A droite et à gauche, se fondent les vastes magasins de la Compagnie des Indes. A la Pointe Desforges, sort de terre un vaste hôpital qui va pouvoir donner asile à cinq cents malades.
Ce sont aussi des moulins, des salines, des poudrières, que construit, un peu partout, l'habile colonisateur. Aux Pamplemousses, à la Ville-Bague, à la Nouvelle-Découverte, s'édifient de hauts-fourneaux destinés à utiliser les gisements de minerai que possède la colonie.
La ville manque d'eau. Il faut aller la chercher à la Grande- Rivière, par un sentier à peine tracé qui contourne la montagne et traverse une vaste étendue de plaines absolument désertes. Mahé de la Bourdonnais fait construire un aqueduc de trois quarts de lieue, qui amènera l'eau désormais jusqu'au cœur de la ville.
Voulant faire de Port-Louis un havre sûr pour les vaisseaux de la Compagnie, il fait creuser le magnifique port de la place d'Armes. Il relie celle-ci à un petit îlot de la rade, et, par une magnifique jetée, crée un superbe bassin, où désormais les vaisseaux pourront aller se radouber.
Il ouvre des chantiers de construction qui se couvrent de gabares, de chalands et d'embarcations.
Grâce à lui, l'art de la construction des navires va enfin sortir de l'état d'enfance et, dès 1738, on pourra mettre sur le chantier un navire de 100 tonneaux.
Il songe aussi à fortifier l'île.
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De rile-des-Tonneliers, il fait c comme un vaisseau hérissé d'artillerie, embossé à l'entrée de la rade (1). »
Une redoute, à laquelle on donne son nom, est établie par ses soins à rentrée du goulet, et elle en défend l'accès, avec le Fort-Blanc, qui se dresse de l'autre côté de la passe.
C'est là que le soir, au canon de retraite, était accrochée une énorme chaîne partant de l'Ue-aux-Tonneliers.
« Sur la pointe de Caridan, un petit fort carré fut rattaché à la ville, par des retranchements aboutissant à la Montagne des Signaux, Le Fort du Pavillon, commencé par M. Nyon, à la pointe Desforges, fut achevé, armé de pièces de rempart et surmonté du drapeau royal. Situé devant l'hôpital, il en défendait les approches, tandis que le fort Sainte-Barbe se dressait derrière. D'autres ouvrages reliaient l'Ue-aux-Tonneliers à la terre... le long de la côte, depuis la Pointe-Desforges, jusqu'à la Pointe-aux-Canonniers. C'était une ligne non interrompue de batteries, se soutenant mutuellement. Un projet d'une audace inouïe couronnait cette œuvre imposante I La citadelle devait être placée sur le plateau du Pouce, à deux mille pieds du niveau de la mer, et foudroyait sans rémission l'ennemi qui serait parvenu, contre toutes probabilités, à forcer l'entrée de la rade (1). »
Cette magnifique et générale transformation a pour conséquence une considérable recrudescence de population.
De toutes paris, on vient se fixer à l'Ile de France, dans l'espoir d'y faire foriune, et la colonie compte bientôt nombre de familles de la première société et d'une honorabilité absolument parfaite.
De cette société, Mahé de la Bourdonnais est le véritable roi. Il est au faîte des honneurs.
(1) Grant et Albert Pitot, l'Ile de France, page 32. Port-Louis, Ile Maurice, E. Pazzani, imprimeur, 1899, rue de la Poudrière.
(2) Pitot, ouvrage précité.
Mais, hélas ! voici, à deux reprises différentes, le malheur qui, comme la foudre, va fondre sur son foyer domestique.
Mahé de la Bourdonnais vivait à Ille de France, ainsi transformée et civilisée par son génie, qdand, en effet, à deux reprises et coup sur coup, la mort vint le frapper dans ses plus chères affections.
Le 10 février 1738, mourut son jeune fils François, âgé de 22 mois, et, le 9 mai suivant, mourut sa jeune femme, qui, depuis la mort de son enfant, avait comme l'étrange pressentiment de sa fin prochaine.
Ses funérailles eurent lieu dans la petite chapelle du (louvernement — la chapelle Saint-Louis — au milieu d'un immense concours d'habitants. Les douze principaux habitants de la colonie portaient les coins du poêle, et le corps fut déposé sous l'autel, dans le même cercueil que celui de son enfant. Son cœur, qui avait tant battu pour le bien et la charité, fut enfermé dans une gaine de plomb, ornée d'une plaque d'argent, avec son .nom et les armes de sa famille. Il fut provisoirement déposé dans la chapelle Saint-Louis, en attendant le jour où il pourrait être transporté dans l'église paroissiale de Port-Louis, dont la construction était due en grande partie à sa pieuse insistance.
« Aussi plus tard, dit M. Pitot, l'érudit historiographe de l'île de France, lorsque la grande église fut achevée, cette châsse fut transportée dans la chapelle Sainte-Ânne, ainsi désignée du nom de sa bienfaitrice ; une niche l'attendait, ménagée dans l'épaisseur du mur et surmontée d'une table en saillie présentant ses armoiries en couleurs ; une urne de pierre, supportée par quatre griffes et terminée par un faisceau de flammes ondulantes, indiqua le lieu de la sépulture (1). »
(1) Albert Pitot. L72e de France, page 32, ouvrage précité. Voir également Souvenir de Vile de France, par F. de FroberviUe, père.
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Une messe fut fondée à sa mémoire et régulièrement célébrée, jusqu'à répoque de la Révolution.
t Sous la Révolution, la pierre et le sarcophage furent plus ou moins maltraités par les sans-culottes; un peu plus tard, réglise tombant en ruines, fut abandonnée. Démolie sous l'administration du général Decaen, elle ne fut reconstruite qu'en 1813, après que Lord Moira en eut posé la première pierre ; l'architecte fit alors disparaître la niche et les armoiries. La châsse fut sans doute placée dans le chœur, où se trouvaient déjà les tombeaux de M. de la Brillane et de l'abbé Guérin (Froberville père). En 1827, comme on démolissait la rangée des bâtiments situés rue Royale, entre le Gouvernement et la rue de l'église, on trouva sous les décombres de la petite chapelle du Conseil, un cercueil contenant deux corps qu'on reconnut être ceux de M™® de la Bourdonnais et de son enfant. Le 26 décembre, le Docteur Slater, évêque de Ruspa, les transporta en grande pompe dans le chœur de la cathédrale, en présence des autorités et de l'équipage d'un navire de Saint-Malo (E. Piston). En cette circonstance ce furent les dames de la société créole qui tinrent les coins du drap. Le cénotaphe fut enlevé de l'église, du temps de Mgr Collier. Après être resté longtemps jeté dans un coin, en plein air, il a été transporté dans le bureau de la Fabrique (Le Cernéen, journal de Maurice, 28 décembre 1880) (1).
Pour être complet et bien montrer combien vivace est demeuré, dans l'Ile de France, le reconnaissant souvenir de la colonie vis-à-vis la pieuse et charitable Malouine, l'épouse si gracieuse de notre génial compatriote , disons que le 16 décembre 1899, aux fêtes glorieuses du bi-centenaire de Mahé de la Bourdonnais, à l'issue de la grand'messe, le brillant cortège de cette fête inoubliable alla déposer une plaque commémorative à l'endroit où reposent, depuis 1827,
(1) Page 33. Note. Vlk de France, par Pitot, ouvrage précité.
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dans réglise-cathédrale de Saint-LouiSj les restes de la femme et du fils du héros Malouin.
Cette plaque porte rinscription suivante : Le 16 décembre 1899, pour la célébration du bi-centenaire de la naissance de Mahé de la Boudonnais (11 février 1699), cette plaque commémorant la translation, en cette cathédrale, le 26 décembre 1727, des restes mortels de Marie-Ânne-Josèphe Le Brun de la Franquerie, épouse de Mahé de la Bourdonnais, et de ceux de leur fils François, décédés en cette colonie en 1738, a été posée par Mgr P.-A. O' Neill 0. S. B., évêque de Port-Louis.
Cependant, après le décès de son enfant et de sa femme, une profonde tristesse était venue endeuiller le cœur de l'illustre colonisateur.
Un ardent désir de revoir son cher rocher de Saint-Malo, ses parents, ses amis, s'était implanté dans son âme. Du reste, le règlement de ses affaires de famille l'appelait ' en France.
C'est pourquoi, laissant les soins de l'administration aux mains du premier conseiller, M. Didier de Saint-Martin, il s'embarqua pour Saint-Malo, au mois de février 1743.
C'est la dernière phase de la vie de Mahé de la Bourdonnais qui va commencer. Dans cette dernière phase, le génial Malouin va s'immortaliser par la prise de Madras, luttant autant contre Dupleix que contre les Anglais. Et c'est la Bastille qui viendra clore cette étrange et aventureuse carrière.
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