DEUXIÈME DÉPART POUR L'INDE
avaient uniquement été inspirés par la plus odieuse et mesquine jalousie.
Cependant la guerre avec l'Angleterre et la Hollande devenait imminente, et déjà nos navires s'y préparaient hâtivement.
Ecœuré de l'esprit haineux et hypocrite qui existait dans la Compagnie des Indes, notre habile Malouin résolut d'agir pour son compte personnel dans la guerre qui allait éclater.
Son plan était de partir ^immédiatement pour l'Inde, avec six vaisseaux et deux frégates.
Si la guerre se déclarait, il faisait de suite la course et ruinait le commerce anglais ; si non, il prenait un fret pour revenir en France, et ainsi, en toute hypothèse, faisait une fructueuse expédition.
Ayant besoin de l'autorisation du gouvernement pour réaliser son plan, il dut le soumettre aux ministres, MM. Orry, de Maurepas et Fleury.
Ceux-ci le trouvèrent si ingénieux qu'ils ordonnèrent au hardi Malouin de l'exécuter... pour le compte de la Compagnie, lui assurant que le roi aurait soin de lui et de sa fortune.
C'est le roi du reste qui en avait décidé ainsi, fixant même la composition de l'escadre que devait commander Mahé de la Bourdonnais. Cette escadre devait être composée de deux frégates fournies par le gouvernement, et de quatre à six vaisseaux, fournis par la Compagnie.
La Compagnie, mécontente de cette décision que le roi avait prise sans la consulter, manifesta à Mahé son mécontentement, alléguant qu'il allait causer sa ruine.
Mahé de la Bourdonnais voulut alors se faire remplacer.
M. Orry s'y refusa et, pour vaincre ses dernières résistances, il lui fit promettre par les Directeurs de la Compagnie un appui sans réserve.
Alors, le prudent Malouin, voulant au moins bien dégager
sa responsabilité, remit aux Directeurs de la Compagnie le mémoire suivant :
A Messieurs les Directeurs de la C^* des Indes (1)
c Comme il me convient de prendre acte avec la Compagnie, de ma façon de penser, je vais avoir l'honneur de vous l'expliquer aujourd'hui par écrit.
c Vous croyez avoir lieu de vous plaindre de notre administration passée : il n'est pas temps présentement de vous prouver le contraire ; tout ce que je puis vous dire, c'est que de mon côté, je crois avoir de bonnes raisons pour être mécontent de la Compagnie. Mais, il suffit que M. le Contrôleur Général m'eût imposé silence pour que je ne parle plus du passé.
c A l'égard du présent, vous êtes encore dans l'opinion que j'ai sollicité pour retourner aux Indes : vous vous trompez. M. le Contrôleur-Général qui est ici présent, M. de Maurepas et M. de Fulvy, vous diront que je leur ai demandé, dix fois, de ne me plus engager dans une carrière qui, par la situation des esprits, devient trop épineuse ; mais, malgré mes justes représentations, le ministre m'a ordonné de repartir. J'obéis et je compte quitter Paris, du 15 au 18 de ce mois. Avant ce temps, je croîs devoir vous parler de l'avenir.
c J'ignore les ordres que vous donnez et, quoique gouverneur, je partirais, dit-on, sans en avoir aucun. On dit que vous les adressez à vos conseils. En ce cas, trouvez bon que je vous prévienne que je ne me charge de l'événement, qu'autant qu'un membre des Conseils peut en être responsable ; tout ce que je puis vous assurer, c'est que je ferai exécuter vos ordres, sans y rien ajouter ni retrancher.
« Mais le caractère d'honnête homme, les connaissances que j'ai du local, et, plus que tout cela, l'amour du vrai bien,
1) Pièces du procès de Mahé de la Bourdonnais, interné à la Bastille.