‹ Mahé de la Bourdonnais et la Compagnie des IndesChapitre 23 sur 71 · RIVALITÉ ENTRE DUPLEIX ET LA BOURDONNAIS · texte numérisé non relu

RIVALITÉ ENTRE DUPLEIX ET LA BOURDONNAIS

Il court à son secours, mais, pris dans le tangage, il se trouve bientôt, lui-même, dans la plus périlleuse situation. Tout à coup, sous l'effort de la tempête, se brisent les mâts de son navire. Des voies d*eau se déclarent. La mer emplit la cale. Pour alléger Z*AcM/e, on jette tout par dessus bord. L'horreur de la nuit ajoute encore à celle de la tempête. A genoux sur le pont, réquipage fait un vœu à la sainte Vierge. Enfin, l'aube commence à poindre. La mer se calme peu à peu. L'espoir renaît, mais huit hommes ont été tués ou noyés durant la tempête.

Enfin, le 8, la Bourdonnais arrive à Marosse, au fond de la baie d'Antongil, sur la côte de Madagascar.

A ce moment, le Lys accompagne encore l'Achille. Tous les autres vaisseaux ont été dispersés par la tempête.

Que sont-ils devenus? La Bourdonnais envoie à leur découverte des pirogues du pays. L'ordre est de rallier à Marosse où tous ses vaisseaux, en piteux état, arrivent enfin à le rejoindre, sauf le Neplune qui est allé s'échouer sur un fond de vase, dans une petite anse appelée Manahar,

Sans se laisser décourager, la Bourdonnais ne songe qu'à réparer les avaries de sa flotte.

Les difficultés ne font même qu'exciter son opiniâtre et admirable force d'âme.

Tout d'abord, en raison de l'accès fort difficile de l'île, il y fait construire un quai ; il y édifie aussi des ateliers, des forges, une corderie.

En outre, presque seul, il s'enfonce dans les forêts impénétrables de Madagascar, dans les marais les plus pestilentiels, en quête de bois propre à la construction navale.

Enfin, dans un coin désolé, il découvre les arbres qui lui conviennent. Mais, pour les amener jusqu'à ses vaisseaux, il faut leur faire traverser un marais d'une lieue, une rivière à peine flottable de 7 lieues^ un bras de mer d'une Uçue,

Pour les faire traverser le marais, il dispose sur des vases mouvantes une jetée de roseaux et de branches.

Pour les faire traverser la rivière, qui est à peine flottable, il y attèle son équipage qui les traîne à bout de bras.

Pour les faire traverser la lieue de mer, il les attache à la remorque de longues pirogues qu'il a dû spécialement construire à cet effet.

Enfin, après 48 jours de vrais travaux d'Hercule qui semblent vraiment dépasser les énergies et les forces de Thomme, après avoir perdu 30 Noirs par la désertion et 95 marins par l'épidémie ; après avoir dû, à mainte reprise, relever le courage de ses officiers et de ses hommes, il est enfin à même de reprendre la mer.

Son escadre, toutefois, ne se compose plus que de 9 vaisseaux et 3.342 hommes, parmi lesquels il faut compter 720 Noirs ou volontaires créoles et près de 400 malades.

Le 1^' juin, il quitte la baie d'Antongil.

Passant devant le Comptoir de Mahé, il envoie VInsulaire aux renseignements et apprend qu'il est guetté par l'escadre anglaise, forte de 6 voiles et commandée par le capitaine Peyton. Il la rencontre, le 6 juillet, en vue de la côte de Coromandel.

Aussitôt, il réunit en conseil de guerre tous ses capitaines qui décident d'attaquer à l'abordage, s'ils peuvent avoir le vent pour eux. En raison de la supériorité de l'artillerie ennemie, il serait, en effet, puéril de songer à agir autrement.

A midi, la Bourdonnais n'est plus qu'à deux lieues de la flotte adverse. Il s'en approche lentement, à petites voiles. A 4 heures et demie, il commence l'attaque.

Bientôt, trois vaisseaux français sont mis hors de combat par le feu ennemi. Demeuré seul à l'avant-garde, un quatrième vaisseau, le Neptune, est bientôt, à son tour, sur le point d'être détruit ou capturé.

Mahé VQle h son secours et essuie, pendant un quart d'heure«

RIVALITÉ ENTRE DUPLEIX ET LÀ BOURDlOKNÀIS 91

le feu de toute l'escadre ennemie. Enfin, à 7 heures et demie du soir, les Anglais sont rebutés par une si héroïque et vigoureuse résistance. qui a duré plus de trois heures, et ils se décident à battre en retraite. Leurs pertes sont de 39 tués et 400 blessés ; celles des Français s'élèvent à 34 tués et 300 blessés.

A ce moment, l'intense désir de la Bourdonnais serait d'anéantir l'escadre ennemie, mais en raison de la modicité de ses vivres, du grand nombre de ses malades et de l'importance des sommes dont il est porteur, il n'ose se jeter à sa poursuite.

Il la laisse donc reprendre le large et fait voile lui-même vers Pondichéry où il arrive le 9 juillet au soir.

Aussitôt débarqué, la Bourdonnais se rend chez Dupleix. Si Dupleix est le gouverneur général de tous nos établissements, dans l'Inde, la Bourdonnais, lui, est le commandant en chef de toutes nos escadres. Il est donc son égal.

Cependant, Dupleix, qui ne voit en lui qu'un rival, l'accueille avec un air de hauteur dont tout le monde est justement froissé. Quant à la Bourdonnais, il n'y veut prendre garde et soumet à Dupleix un vaste plan de campagne qu'il mûrit déjà depuis plusieurs années et qui a pour objectif la prise de Madras, magnifique Comptoir qui est le siège principal de la Compagnie anglaise.

Pour arriver à ce but qui, sourit fort à Dupleix, celui-ci est d'avis de ruiner d'abord la flotte ennemie. Ainsi, elle ne pourra venir secourir la place.

— Je ne demande pas mieux, déclare aussitôt la Bourdonnais, mais je vous prie alors, conformément d'ailleurs aux ordres du ministre, de bien vouloir me seconder. Ici, à Pondichéry, vous n'avez rien à craindre. Prêtez-moi donc votre artillerie, car celle des Anglais est infiniment supérieure à la mienne.

Dupleix, à cette très juste demande, oppose up refus çatç-

gorique et d'ailleurs fort explicable. Je dois dire, en efiet» que si la Bourdonnais avait Tordre du ministre édictant à Dupleix de lui venir en aide» ce dernier, de son côté, avait des instructions contraires de l'étrange et versatile Compagnie des Indes.

Cependant, la Bourdonnais, malgré l'aide que lui refuse Dupleix, n'en accède pas moins au vœu de celui-ci et, le 4 août, sans l'artillerie et les munitions nécessaires, sans eau suffisamment potable et sans vivres suffisamment abondants, il met à la voile danslebut de combattre d'abord la flotte ennemie. Mais, déjà atteint du scorbut, il tombe bien vite tout à fait malade. Malgré ses souffrances, il arrive, toutefois, grâce à son incroyable énergie, à dompter son mal etil continue sa croisière. Après treize jours de vents toujours défavorables, il arrive à Négapatam, Comptoir hollandais où il trouve deux navires français, le Charles et le More qui ont été capturés, l'un par les forbans et l'autre par les Anglais.

Aussitôt, il manifeste à l'autorité du pays son intention de reprendre ces deux vaisseaux. On lui oppose un refus catégorique. A ce refus, il répond qu'il agira par la force. Alors, les Hollandais demandent à transiger et promettent en garantie des deux navires dont ils conservent provisoirement la possession, une obligation de 1000 pagodes à l'étoile et une autre obligation de 10.000 roupies. La Bourdonnais accepte la transaction^ mais à la condition que désormais les Hollandais consentent à nous rendre le salut, coup contre coup, et non plus deux coups de canon contre un seul, ce qu'il jugeait, avec raison, froissant pour l'amour-propre français et notre pavillon national.

Sur ces entrefaites, la Bourdonnais apprend qu'une escadre anglaise est au vent, en vue de Négapatam.

Aussitôt il appareille et, usant d'une ruse de guerre qui était alors monnaie courante, il arbore le pavillon hollandais çt cQurt sus à l'epaemi. Celui-ci évente la ruse et s'enfuit. La

mVALITÉ ENTRE DUPLEIlt ET LA BOURDONKAÎS d3

Bourdonnais le poursuit. Tout à coup, profitant d'une saute de vent, voici la flotte ennemie qui vire de bord et, toutes voiles dehors, s'avance sur l'escadre française.

Elle n'en est plus qu'à une portée de canon quand, subitement, changeant d'avis, elle prend à nouveau la fuite et disparaît bientôt à l'horizon.

Le 19, la chasse recommence, mais les Anglais, cette fois, arrivent encore à se dérober. Alors, la Bourdonnais revient à Négapatam et, plus souffrant que jamais, manquant de vivres et d'eau, il se décide, sur l'insistance de ses officiers, à rallier Pondichéry.

Pendant son absence, la calomnie a encore sournoisement fait du chemin. Elle ne se donne plus la peine de seulement chuchoter. Elle éclate, très haut. On accuse le vaillant et intègre Malouin d'avoir accepté des Anglais 200.000 pagodes, pour ne pas faire le siège de Madras.

Le siège de Madras I mais, c'est la réalisation et le couronnement de ce magnifique plan qu'il a spontanément soumis à Dupleix, aussitôt son arrivée à Pondichéry. Et c'est Dupleix lui-même qui, jugeant ce siège trop périlleux, a proposé, préalablement, la destruction de la flotte ennemie.

Or, la flotte ennemie subsiste toujours. Refusant le combat, elle a fui devant l'intrépide Malouin. Quel parti doit-il donc prendre, maintenant ? D'un côté, il est poussé par son ardent désir de faire taire la calomnie en allant, sans plus de retard, mettre le siège devant Madras. D'autre part, il envisage les terribles responsabilités et les sanglants reproches qu'il ne manquera pas d'encourir si, grâce à l'escadre ennemie, le siège ne réussit pas.

Dans cette alternative, il agit diplomatiquement et, avec beaucoup d'opportunité, il sollicite, par l'entremise de Dupleix, un ordre du Conseil supérieur auquel il écrit, à la date du 26 août, dans les termes suivants :

« S*il n'y avait pas Tescadre» il n'y aurait point à délibérer ; mais nos vaisseaux devant se trouver dégarnis de la moitié de leur monde» ceux des Anglais» au contraire, pouvant devenir plus forts, nous courrions les risques d'être battus et de voir Madras secouru. Je puis laisser 1300 Blancs et 400 Noirs et C^'payes : Il s'agit de juger si mes vaisseaux, en cet état, sauront résister aux Anglais, renforcés des navires qu'ils attendent. Occupé à faire le siège, je ne peux être de presque aucune utilité à mon escadre. N'allez pas croire. Messieurs, que mes objections servent de prétexte à un refus, ni que l'exécution m'arrête. Quand, après mûre délibération, vous aurez résolu qu'il est avantageux à la Compagnie de marcher sur Madras, je suis prêt, et la maladie qui m'affaiblit depuis un mois n'est pas capable de m'arrêter, tant que je pourrai sufQre ; mais, cette affaire est trop délicate pour me charger seul de l'événement ; c'est bien assez que je fasse tout ce qui dépendra de moi.

« J'attends donc. Messieurs, une délibération du Conseil qui dise qu'il est important, pour l'honneur du pavillon et rintérêt de la Compagnie, de faire le siège de cette place, sans quoi je ne partirai point (1). »

Piqué de n'avoir pas été consulté plus tôt, le Conseil lui répond d'abord qu'il n'a reçu aucun ordre du ministre et ne peut, dès lors, lui donner d'instructions. Il ajoute, toutefois, qu'à son avis, il importe^ soit de détruire la flotte ennemie, soit d*aller faire le siège de Madras.

Le lendemain, le Conseil lui adresse une injurieuse somipation d'avoir à prendre, d'urgence, l'un ou l'autre parti.

Justement indigné, la Bourdonnais lui répond immédiatement dans les termes suivants :

(1) Lettre figurant dans le mémoire écrit par la Bourdonnais, à la Bastille.

Page 1