CHAPITRE XI
Ptiâc de Madtad.
Description de Madras. — La ville Blanche, la ville Noire et le faubourg. ~ La campagne et les aidées. — Débarquement. — Attaque du camp français par des soldats indigènes. — Abandon de la ville Noire. — Premier bombardement. — Parlementaires de Madras. — Lettre à M. Morse. — Francisco Pereiro. — Nouvelles démarches des parlementaires de Madras. — Traité de capitulation. — Entrée solennelle dans la ville conquise. '— La Bourdonnais annonce son triomphe à Dupleix.
Bâtie sur un vaste territoire donné par le Grand Mogol à la Compagnie des Indes anglaises, la ville de Madras enferme plus de 100.000 habitants.
Elle se divise en trois parties distinctes.
Au midi, baignée par la rivière de Montoron, c'est la ville Blanche ou fort Saint-Georges. De fortes murailles l'entourent et, sur ces murailles, sont braquées plus de 200 pièces de canon.
C'est là que se trouvent l'église, les comptoirs et magasins de la Compagnie, la maison de M. Morse, le gouverneur de la ville. Là aussi habite le gendre de Dupleix, M. Barnaval, sujet anglais. Sur le prolongement de la ville Blanche, en allant vers le Nord, s'étend la ville Noire qui est beaucoup plus vaste que la ville Blanche, mais n'est défendue que par des remparts fort peu redoutables. Cette ville Noire est très commerçante. Elle grouille de Juifs, d'Arméniens et de riches marchands indiens.
d6 MAHÉ DE LA BOURDONNAIS
Au-delà, s'étend un grand faubourg habité par des Indiens de toutes sortes.
Autour de Madras, c'est une ravissante campagne égayée par d'élégants cottages et des villages maures appelés aidées.
Dans ceux-ci se fabriquent des toiles renommées, et les fameux mouchoirs universellement connus sous le nom de madras.
Pas de rade ; pas de quai. Sur le rivage, des rochers abrupts, fort dangereux pour les navires qui sont obligés de mouiller au long de la grève, au milieu des brisants.
Le 13 septembre, à Coublon, qui est distant seulement de cinq lieues de Madras, La Bourdonnais débarque 600 hommes et 2 pièces de campagne, au moyen de bateaux plats, appelés chélingues.
Le 15, sous Saint-Thomé, il opère un deuxième débarquement qui porte sa troupe d'expédition à 100 Européens, 400 Cipayes et 400 Cafres des îles.
A bord de ses vaisseaux, il laisse environ 1700 hommes.
S'avançant alors dans la campagne, jusqu'au pied d'une pagode, il y établit un camp qu'il fait entourer d'une palissade, tandis qu'il envoie en reconnaissance une patrouille de cent hommes, commandée par M. de Rostaing, capitaine d'artillerie.
Bientôt celui-ci revient au camp, signalant comme point stratégique fort important une pointe élevée qui s'avance en mer et domine Madras. La Bourdonnais y place une batterie de mortiers, destinée autant à protéger ses vaisseaux qu'à bombarder la ville.
A ce moment se présente, comme parlementaire, M. Barnaval, le gendre de Dupleix, venant solliciter de la Bourdonnais l'autorisation de laisser sortir de la ville les femmes et les enfants.
La Bourdonnais donne seulement l'autorisation demandée à M™* Morse, femme du gouverneur, et à. M"» Barnaval, bru
de Dupleix» permission d'ailleurs dont elles n'usèrent ni Tune ni l'autre.
Le lendemain 16, le camp français est avancé jusqu'à l'entrée d'un village qui n'est distant de Madras que d'une demi portée de canon.
Le 17, des soldats indigènes, à la solde des Anglais, attaquent le camp. Les Français les repoussent facilement et, prenant à leur tour l'offensive, s'emparent du grand faubourg qui se prolonge jusqu'à la ville Noire. Dans ce faubourg se trouve la maison de campagne du gouverneur.
Arrivés aux portes de la ville Noire, les Français s'aperçoivent qu'elle est abandonnée. C'est donc désormais contre la ville Blanche que vont tendre tous leurs efforts.
Le 18, ils en commencent le bombardement et reçoivent de Dupleix une lettre annonçant l'approche d'une escadre anglaise.
Le 19, toute la journée, la Bourdonnais bombarde un bastion qui sépare la ville Noire de la ville Blanche.
A 8 heures du soir, il reçoit une lettre de M°*« Barnaval, fille de Dupleix. Celle-ci lui demande, au nom du gouverneur, s'il consent à entrer en arrangement.
La Bourdonnais répond, par lettre, de lui envoyer des députés. Sa lettre, ajoute-t-il, leur servira de passe-port et, pour qu'ils puissent impunément pénétrer jusqu'au camp, le bombardement sera suspendu, le lendemain, de six à huit heures du matin.
Le lendemain matia arrivent, au camp français, MM. Monson et Hally, négociateurs choisis par Madras.
Tout d'abord, ils exposent que leur ville est une terre du grand Mogol et, comme telle, ne doit pas être ainsi attaquée et bombardée par des Français.
— Que m'importe ! riposte la Bourdonnais. Vous avez capturé le Favori, en rade neutre ; vous avez brûlé le Pondichéry, sous la forteresse de Tranquebar ; vous avez envoyé
des détachements, à plus de vingt lieues de Madras, poursuivre des Français. Nous n'usons donc que de représailles.
— Eh bien ! disent les deux députés de Madras, dites-nous quelle contribution vous exigez pour vous en aller ?
— Messieurs, leur répond la Bourdonnais avec indignation, sachez que je ne vends point l'honneur. Le pavillon de mon roi sera arboré sur Madras ou je mourrai au pied de ses murs.
— Alors, ripostent les députés, nous nous défendrons jusqu'à la dernière extrémité.
— Messieurs, reprend la Bourdonnais, vous me rendrez votre ville et tout ce qu'elle renferme.
Du reste, sur mon honneur, je vous promets de vous la restituer ensuite moyennant rançon. Fiez-vous à ma parole, et croyez bien qu'en ce qui concerne la question financière, vous me trouverez toujours fort raisonnable.
— Qu'appelez- vous raisonnable?
Pour bien leur faire comprendre sa pensée, la Bourdonnais prend alors le chapeau de Tun d'eux. — Supposons, leur ditil, que ce chapeau vaille 6 roupies, vous m'en donnerez trois ou quatre et ainsi du reste.
Les deux députés n'étant pas assez initiés à la langue française pour saisir le sens de cette comparaison, la Bourdonnais fait appeler M. de Schonamille, autre gendre de Dupleix. Grâce à lui, ils comprennent ce que vient de leur dire la Bourdonnais et demandent, sans plus de retard, à signer le traité de paix.
— • Pas avant que je sois entré dans votre ville, leur répond la Bourdonnais.
L'habile Malouin, en effet, a bien vite deviné que cette précipitation cache un piège, d'autant grossier, que les habitants de Madras attendent avec impatience l'arrivée de l'escadre anglaise signalée par Dupleix. Ils comptent aussi sur l'intervention du Nabab d'Arcate, ami des Anglais, qui
peut d*un instant à Tautre accourir à leur secours, avec une armée de 15 à 20.000 hommes.
Cependant les deux députés ne peuvent faire revenir la Bourdonnais sur sa détermination et lui déclarent qu'ils n'ont plus qu'à retourner à Madras.
Alors, la Bourdonnais leur remet, à l'adresse de M. Morse, une lettre ainsi conçue :
A M. Morse, gouverneur de Madras» Du camp français, devant Madras, le 20 septembre 174S,
Monsieur,
« Le Roi, mon maître, m'a ordonné de quitter mon gouvernement et de venir dans riiide assurer le commerce de ses sujets, faire respecter son pavillon, et surtout faire observer le droit des gens. Votre escadre Ta violé en plusieurs occasions. J'ai fait mon possible pour la combattre ; sa marche l'a sauvée de ma juste vengeance ; ne pouvant l'avoir de ce côté, je me suis décidé à venir assiéger Madras. Si, jusqu'ici, je ne vous ai point pressé de céder à la force, c'est que je sais que le galant homme attend toujours le dernier moment ; mais, présentement, que je suis aux portes de votre ville, qu'il n'y a plus qu'une faible muraille qui nous sépare, je vous exhorte à considérer que vous devez être content de votre défense. Une plus longue résistance deviendrait une obstination et serait, contre toutes les règles de la guerre, puisque nous sommes dix contre un, et que nous n'avons rien à perdre et tout à gagner. Songez, Monsieur, qu'en nous contraignant à vous emporter de vive force, vos vies, celles de vos femmes et de vos enfants, vos biens, seront à la disposition d'une soldatesque qui outre toujours les droits de la guerre. J'ai dans mes troupes des Cipa3'es, gens pillards, et des Cafres féroces ; ils se croiront tout permis, dans une ville prise d'assaut.
« Je ne pourrai les arrêter. Epargnez-moi, Monsieur, Thorreur d*un pareil spectacle ; rendez-vous à la nécessité ; si non, je vous charge, seul, devant Dieu et les hommes, des horreurs que je prévois. Au contraire, si vous écoutez la raison, il n'y a rien que je ne fasse, pour vous prouver la considération avec laquelle j'ai- Thonneur d'être, etc. (1). »
Signé : Ma?é de la Bourdonnais.
Aussitôt après le départ des deux députés, la Bourdonnais recommence le bombardement de la ville, et fixe la date de l'assaut pour la nuit du 21 au 22.
Sur ces entrefaites, arrive au camp français un médecin italien, nommé Francisco Perreiro. Il a été longtemps le chirurgien du Nabab d'Arcate et, après la défaite de celui-ci, par les Marrâtes, il s'est réfugié à Pondichéry, où il a fait la connaissance de la Bourdonnais. De là, il est allé se fixer à Madras, où actuellement il demeure dans une petite maison de campagne.
Le sachant très populaire à Madras, la Bourdonnais l'envoie au gouverneur, pour l'engager à capituler sans plus de retard, aux conditions proposées.
Bientôt, Perreiro revient de Madras, annonçant à la Bourdonnais que l'ennemi sollicite un supplément de trêve. A cette demande, la Bourdonnais répond en faisant reprendre le bombardement.
Le 21, les deux députés se présentent à nouveau et déclarent enfin accepter la capitulation, dont on dresse aussitôt les articles. A ces articles, on ajoute, sur la demande du gouverneur, que ni lui, ni son Conseil ne seront considérés, comme prisonniers de guerre, pendant toute la durée des négociations de paix et d'exécution du traité de rançon.
1) Ibidem (aux pièces justificatives).
Ainsi complété, le traité de capitulation est alors porté au gouverneur.
En voici la teneur :
Capitulation du Fort Saint -Georges ET DE LA Ville de Madras
« Le fort Saint-Georges et la ville de Madras, avec leurs dépendances, seront soumis, aujourd'hui 21 septembre, à deux heures après-midi, à M. Mahé de la Bourdonnais, gouverneur des îles de France et de Bourbon et commandant les troupes françaises.
« Toute la garnison, officiers et soldats, le Conseil et généralement tous les Anglais qui sont dans le fort et la ville, demeureront prisonniers de guerre. Tous les conseillers, employés de la Compagnie, officiers des troupes et de Tétatmajor seront libres, sur leur parole, d'aller et venir où bon leur semblera, même en Europe, à condition qu'ils ne porteront point les armes contre la France, ofTensivement ni défensivement, qu'ils n'aient été échangés aux termes prescrits par le capitaine Barnet, aux Français.
« Pour faciliter à MM. les Anglais le rachat de leur place et rendre solides les actes qui seront passés en conséquence, M. le gouverneur et son Conseil cesseront d'être prisonniers de guerre, au moment qu'ils entreront en négociation, et M. Mahé de la Bourdonnais s'oblige de leur en donner un acte authentique, vingt-quatre heures avant la première séance.
« Les articles de la capitulation signés, ceux du rachat de la place seront réglés à l'amiable par M. Mahé de la Bourdonnais et M. Morse, gouverneur de Madras ou ses députés, qui s'engageront à livrer, de bonne foi, aux Français, tous les effets, marchandises reçues des marchands, où à recevoir.
livres de comptes ; les magasins, les arsenaux, vaisseaux, provisions de guerre et de bouche et tous les biens appartenant à la Compagnie des Indes d'Angleterre, sans qu'il leur soit permis de rien réserver. En outre, les matières d'or et d'argent, marchandises, meubles et autres effets quelconques renfermés dans la ville, les forts et les faubourgs, à quelques personnes qu'ils appartiennent, sans en rien excepter, ainsi qu'il est du droit de la guerre.
« La garnison sera conduite au fort Saint-Daniel, prisonnière de guerre ; et si, par rachat, on rend la ville de Madras, Messieurs les Anglais seront les maîtres de reprendre leur garnison, pour se défendre contre les gens du pays ; pour cet effet, il sera remis aux Français, par Messieurs les Anglais, une quantité égale de prisonniers ; et, s'ils n'en ont pas à présent, les premiers Français qui seront faits prisonniers depuis la capitulation, seront libres jusqu'au nombre de leur garnison complété 1
« Les matelots seront envoyés à Goudelour : l'échange en commencera pour ceux qui sont actuellement à Pondichéry et le reste passera sur leurs vaisseaux, en Angleterre ; mais ils ne pourront point porter les armes contre la France, que l'échange n'ait été fait d'un pareil nombre de matelots, soit aux In^es, soit en Europe, et surtout aux Indes de préférence.
« A ces conditions, la porte de Water-Gate sera livrée à M. Mahé de la Bourdonnais, à deux heures de l'après-midi ; les postes de la place seront relevés par ses troupes ; on fera à M. Mahé de la Bourdonnais la déclaration des mines, contremines et autres souterrains chargés de poudre.
« Fait et arrêté, au camp Français, devant Madras, le 21 septembre 1746. Signé : M. Morse, gouverneur; Williams Monsons ; J. Hally-Burton, député ; reçu la copie. Signé : Desprémesnil (1), Mahé de la Villebagne, G. Desjardins ».
(1) Gendre de Dupleix.
En rapportant ce traité de capitulation, les députés de Madras adjurent Mahé de leur promettre encore qu'il rendra la ville, après paiement de la rançon stipulée.
— Oui, Messieurs, leur répond celui-ci, je vous renouvelle la promesse que je vous ai faite, hier, de vous rendre votre ville, moyennant une rançon dont on conviendra à Tamiablé, et je vous promets aussi d'être raisonnable sur les conditions.
— Vous en donnez votre parole?
— Je vous la donne et vous pouvez compter qu'elle est inviolable.
— Eh bien I voici la capitulation signée par M. le gouverneur. Vous êtes le maître d'entrer dans la ville quand il vous plaira.
— Je vais y entrer sur l'heure, répond la Bourdonnais, prenant des mains de l'un des députés le traité de capitulation.
Aussitôt, il fait battre la générale et publier un ban défendant le pillage, sous peine de mort.
Alors, à la tête de 1500 hommes, il s'avance vers la ville Blanche.
A dix pas de la porte de Water-Gate, le gouverneur lui remet son épée. La Bourdonnais la lui rend aussitôt et, franchissant le pont-levis, pénètre en ville.
A ce moment, le pavillon anglais est amené. Celui du roi de France s'élève au-dessus des murailles et des donjons. Il est salué par vingt et un coups de canon. Tous les vaisseaux français, le grand pavois au vent, amarinent sous Madras.
A ce moment, les soldats ennemis qu*on a laissé s'enivrer se répandent par les rues, poussant des cris de mort, contre la Bourdonnais.
Celui-ci aussitôt place des postes partout, fait fermer les portes de la ville et se rend à l'église des Capucins, où les femmes avec leurs enfants se sont réfugiées, redoutant parti-
culièrement la férocité bien connue des Cafres, dont la Bourdonnais compte tout un bataillon dans sa petite armée.
Le vainqueur de Madras les tranquillise et leur annonce que, pour assurer le salut de leurs demeures, il va mettre un officier français, en billet de logement, chez chacune d'elles.
Il se rend alors au palais du gouverneur, où il reçoit les clefs de la ville et, de ce palais, adresse à Dupleix l'annonce officielle de la prise de Madras.
Ensuite, retournant à l'église des Capucins rendre grâce à Dieu, il y fait chanter un Te Deum solennel, tandis que dehors tonnent tous les canons de la ville et de l'escadre.
Maintenant, voici le soir, les soldats et matelots ennemis sont désarmés. Des patrouilles, destinées à assurer la sécurité publique, circulent dans toutes les rues. Tout repose aussi paisiblement que dans n'iniporte quelle ville de France. Et le vainqueur de Madras écrit à nouveau à Dupleix pour lui confirmer son triomphe.