LE CONSERVER
En raison de cet ordre, la Bourdonnais s'était donc trouvé dans l'alternative forcée de rançonner ou de détruire Madras.
Détruire Madras I la belle et radieuse cité ! mesure fort extrême, incompatible avec le droit des gens et les plus vulgaires sentiments d'humanité. Mesure d'ailleurs inutile, et même fort contraire à nos intérêts commerciaux. La ville Noire, en efiet, n'était composée que de peuplades amies de la France: les Mogols, les Malabars, les Maures, les Lascars, avec lesquels elle entretenait de fructueuses et cordiales relations.
Pendant que la Bourdonnais, à la veille de s'embarquer, réalisait ainsi à la hâte son magnifique affrètement de 13 millions et demi, Dupleix, lui, imaginait, contre son départ, toutes les entraves que lui inspirait une incontestable jalousie, la divergence de vues et l'incompatibilité des ordres dont, de son côté, il était porteur. D'abord, dans la nuit du 23 au 24 septembre, il faisait parvenir à la Bourdonnais une lettre l'avisant qu'il avait promis Madras au Nabab d'Arcate, et ce dernier, sur les entrefaites, se fiant à cette étrange promesse, écrivait en efiet à la Bourdonnais, une lettre pleine de hauteur, revendiquant la propriété de Madras et lui intimant l'ordre d'en partir sans retard (1).
Quelques jours après, la Bourdonnais recevait, coup sur coup, six nouvelles lettres, venant de Pondichéry : trois de ces lettres lui étaient adressées par le conseil, et les trois autres par Dupleix (1).
Ces lettres l'informaient qu'une députation lui était envoyée pour le féliciter. Elles l'informaient surtout que la ville de Madras, depuis le jour où le pavillon du roi flottait sur ses murs, devait être considérée comme une colonie française, se trouvant comme telle, sous la dépendance du roi. Elles lui demandaient enfin comment il comptait traiter avec le Conseil de Pondichéry.
La Bourdonnais répondit que Madras n'était pas encore une colonie française, mais une conquête qu'il venait de faire et dont il avait seul le droit de régler les conditions, tant en sa qualité de conquérant que de commandant en chef de toutes les forces navales de l'Inde.
Cependant, le 27 septembre, arrivèrent à Madras les députés annoncés : MM. du Laurent, Barthélémy et Desprémesnil, gendre de Dupleix.
Immédiatement, ils avisèrent le vainqueur de Madras qu'ils
(1) Lettres figurant dans le mémoire Justificatif écrit à la Bastille.
étaient venas en réalité pour établir dans cette ville un Conseil Provincial, sous la dépendance de Pondichéry. En même temps, ils protestèrent au nom du roi et de la Compagnie, contre toute capitulation qui aurait été faite sans leur assentiment et déclarèrent qu'ils s'opposaient formellement à la remise de Madras aux Anglais.
Dès lorS; jusqu'au 30 septembre, le temps se passa en discussions pénibles, en basses intrigues des députés, essayant par tous moyens de gagner à leurs idées les officiers de la Bourdonnais. Et, pendant tout ce temps, l'inventaire et l'embarquement des marchandises demeuraient suspendus. Cependant, la mousson devenait chaque jour plus imminente.
Pendant tout ce temps aussi, Dupleix, inlassable, continuait à écrire. Le 29, il suppliait la Bourdonnais « en ami, en frère, comme quelqu'un qui ne cherchait qu'à lui procurer de la gloire, de se laisser persuader par ses envoyés (1). »
Le même jour, il envoyait de maison en maison signer un libelle, traçant à la Bourdonnais sa ligne de conduite, l'invitant à se cantonner dans le Commandement de son escadre et à laisser le gouvernement de Pondichéry régler la situation de Madras.
En même temps, il dressait pour Madras les lettres détablissement d'un Conseil Provincial ; il envoyait à M. Desprémesnil, son gendre, une commission de commandant de la place ; il donnait même à M. de Bury, major des troupes dans l'Inde, l'ordre « de sévir sans merci, contre tous ceux, qui oseraient soutenir le sieur de la Bourdonnais (2).» Enfin, il écrivait à tous les principaux officiers de Madras, une lettre circulaire critiquant amèrement le traité de Madras et les engageant à obéir aux ordres qu'il envoyait (3).
Le 2 octobre, à 8 heures du matin, voici qu'arrivèrent à
(1 et 2) Pièces justificatives, précitées.
(3) Ibidem.
Madras, trois nouveaux émissaires de Dupleix : MM. de Bury, Bruyères et Paradis. Ce dernier était un Suisse d'origine, venu aux Indes pour chercher fortune. II était primitivement un simple arpenteur qui, par sa vive intelligence et son caractère insinuant, était arrivé à gagner rapidement la confiance de Dupleix.
A leur entrée en ville, les trois émissaires s'adressant aux soldats qui montent la garde :
— Enfants, leur disent-ils, on veut donner Madras pour du papier; nous allons Tempêcher et vous donner 100 roupies. Ne serez-vous pas contents ? (1).
Stupéfaits, les soldats ne répondent pas. Toutefois, bien vite, la foule s*ameute sur le passage de ces trois étranges personnages qui crient et gesticulent. Elle se met à les suivre jusqu'à la salle du Conseil où la Bourdonnais, apprenant leurs intentions, s'est rendu à la hâte.
Rapidement, la salle du Conseil s'est remplie de monde, notamment d'étrangers et d'Anglais, fort anxieux de ce qui va se passer.
Aussitôt arrivés, voici les trois émissaires qui remettent à la Bourdonnais un billet émanant du Conseil de Pondichéry et l'avisant que la réponse à sa lettre du 27 lui serait donnée, verbalement, par M. de Bury, major général de l'Inde.
A ce moment, M. de Bury fait signe à un greffier dont ils se sont fait accompagner.
Celui-ci se met à clamer :
— La séance est ouverte. Nous venons annoncer les ordres de M. le Commandant Général et du Conseil Supérieur à Pondichéry (2).
La Bourdonnais engage les députés à passer dans une pièce voisine.
— Non, répond Paradis, il faut que ceci soit public.
a et 2) Ibidem.
,„^> aVITn»*«^><WC
ir."**
fS
■Tmi .irL^
«;rrr
.-rr
•' * "•*■■"> l/^' ' — iT ^"^ ^ .imaîlr::!!'^
-■ *" -r-r**!. u 1 '.jus:
ru:i
rî •*
-i zi T ^d
■»r n »if
^ ■ 'Zt i"
» * ./irt :^-<5.nî *
îr ' tItt "^ «iii . . .Ttlc^UJ
:r ja
.CiTS».
— Monsieur, disent alors à la Bourdonnais les officiers groupés autour de lui, votre patience est poussée trop loin. Vous devez arrêter ces gens là ; nous sommes à vos ordres ; dites un mot.
La Bourdonnais, ne voulant pas se départir de Texcessive modération dont il a fait preuve jusqu'alors, s'efforce encore de parler au milieu du tumulte général. Il explique quel déshonneur va rejaillir sur la France si on foule aux pieds la capitulation signée.
— Mais cette capitulation, répliquent les députés, vous devez le premier de tous ne pas y donner suite. C'est là le sentiment unanime à Pondichéry.
A ces mots, les Anglais présents protestent avec la dernière énergie. Ils crient à la violation du droit des gens et de la foi jurée. .
Alors, la Bourdonnais réunit en conseil de guerre tous les officiers de. terre et de mer qui, sous ses ordres, ont fait le siège de Madras.
Il leur pose la question suivante :
— Oui ou non» doit-on respecter la capitulation signée ?
— Nous sommes tous d'avis, répondent-ils, que M. Mahé de la Bourdonnais doit tenir la parole qu'il a donnée à MM. les Anglais. Fait en chambre du Conseil de Guerre, tenu ce jour 2 octobre 1746. Suivent les signatures (1).
La séance est levée sur cette décision qui déconcerte fort les envoyés de Pondichéry.
Alors, voulant éviter à tout prix la guerre civile qui gronde dans l'air, la Bourdonnais imagine une ruse fort ingénieuse. Il annonce qu'une escadre ennemie est en vue et, le 4 octobre au matin, il fait embarquer sur ses navires toutes les troupes de Pondichéry dont il a mille raisons de se défier. L'embar-
(1) Ces signatures sont au nombre de trente. (Mémoire Justificatif de la Bourdonnais).
quement s'accomplit dès le matin, et personne ne soupçonne la ruse, sauT un lieutenant, M. Changeac, qui court sur le rivage l'épée à la main, criant aux soldats de revenir.
La Bourdonnais le fait arrêter et l'embarquement s'achève sans encombre (1).
Cependant, le même jour, M. de Bury, accompagné de deux officiers, se présente inopinément chez la Bourdonnais. Il lui ordonne de prendre les arrêts. L'ordre qu'il lui remet est signé de Bury et daté du 4 octobre 1746 (2).
— C'est moi, Messieurs, qui vous arrête, réplique la Bourdonnais, mettez là vos épées et restez tranquilles, au Gouvernement. Croyez-moi ! je vous conseille d'obéir, ajoute la Bourdonnais, les voyant qui font mine de résister.
M. de Bury et les deux officiers qui l'accompagnent déposent alors leurs épées.
Bientôt, apprenant ce qui se passe, voici Paradis qui arrive en furieux.
Au premier mot, la Bourdonnais l'envoie également aux arrêts, en lui disant :
-^ M. Paradis, vous êtes un brouillon qui nous avez tous mis à deux doigts de notre perte. Si je vous traitais comme vous le méritez, je vous mènerais loin. Mais, je me contente de vous mettre aux arrêts. Ainsi, restez avec ces Messieurs.
Vers le soir, cependant, la Bourdonnais leur rend à tous la liberté, leur défendant seulement de sortir de Madras sans sa permission.
Alors, les députés s'abouchent avec quarante cipayes qu'ils chargent d'enlever la Bourdonnais et de l'amener à Pondichéry. En cas de résistance, ils ont l'ordre de faire feu sur lui.
Heureusement, la Bourdonnais évente cet abominable
(1) Page 174. Mémoire pour le sieur de la Bourdonnais, avec pièces justificatives. Paris, imprimerie Delaguette, MDCCLI.
(2) Ibidem.
complot, grâce à son beau-frère, M. d'Anteuil qui commandait alors la cavalerie et avait été inopinément relevé de ses fonctions, parce qu'on voulait se servir de celle-ci pour appuyer les 40 cipayes chargés de Tenlèvement.
Voulant user de mansuétude jusqu'au bout, il écrit alors à Dupleix une dernière lettre de conciliation.
A cette lettre, Dupleix répond par un nouvel appel à la révolte que, sous forme de circulaire, il adresse à tous les capitaines de vaisseau.
Le 5 octobre, ignorant l'embarquement des troupes de Pondichéry auquel la Bourdonnais a fait procéder d'une façon si opportune, Dupleix lui écrit encore :
< Les troupes de Pondichéry qui pouvaient, si vous le vouliez, suivre vos ordres pendant votre séjour à Madras, ne les suivront pas lorsqu'il faudra l'évacuer, et vous répondrez devant Dieu et les hommes du sang français que vous voulez répandre (1). »
A cette lettre, la Bourdonnais répond : (2)
c II faut que vous ayez des moyens bien sûrs pour faire verser du sang à Madras. Pour moi qui l'ai pris sans perdre un seul homme, je serais bien fâché de gâter une si belle victoire, et je ferai tout ce que je pourrai pour faire échouer ce projet. »
Telle était la situation quand, durant un entretien au cours duquel la Bourdonnais étudiait avec ses ofiiciers le moyen de sortir honorablement de cette inextricable situation, un de ceux-ci trouva un ingénieux terrain de conciliation. C'était, au lieu de rester à Madras jusqu'au 15 octobre, d'y séjourner jusqu'au mois de janvier, afin de pouvoir plus complètement tirer parti de tous les objets et marchandises en nature se trouvant dans la place.
(i) Pièces jusUflcaUves, précitées.
(2) n>idein.
If 6 MAHÉ DE LA BOURDONNAIS
Dupleîx accepta cet arrangement qui lui fut communiqué par M. Paradis.
Aussitôt, la Bourdonnais s'empressa d'ajouter au traité de capitulation cinq articles comprenant les modifications convenues, et les envoya à l'approbation définitive de Dupleix et de MM. de Pondichéry (1).
Une fois en possession de ce traité rectificatif, Dupleix ne donna plus signe de vie.
« Répondez donc, lui écrivait la Bourdonnais, mais que votre réponse n'entraîne aucune discussion ; je n'en ai pas le temps. Il ne- faut que le oui ou le non. Le temps s'écoule. Voilà déjà les vents du Nord qui se font sentir. »
Hélas ! il était déjà trop tard. La mousson était arrivée. Le 13 octobre, les vents du Nord soufflaient en tempête. L'ouragan était terrible et, dans cette mer sans abri et semée dé récifs, naufrageait toute l'escadre de la Compagnie.
U Achille et le Bourbon démâtés tiraient le canon d'alarme. Le Phénix avait disparu. La Marie Gertrude était allée se jeter à la côté. Le Duc dOrléans avait péri corps et biens.
Alors, Mahé de la Bourdonnais qui, avec une mortelle angoisse se demande si la flotte de Pondichéry a subi le même sort, réclame du secours à Dupleix. Pour réparer les désastres subis, il lui faut des mâts, des vivres, des cha-» loupes. Dupleix refuse. Les marins cependant ne veulent plus demeurer sur les navires désemparés. Ils se mutinent et réclament des secours immédiats.
Enfln, la Bourdonnais, après différentes lettres sur lesquelles nous nous expliquerons dans le chapitre suivant, en reçoit tme dernière de Dupleix. Cette lettre l'avise que les trois vaisseaux dont il implore le secours ont apporté une lettre de la Compagnie qui, datée du 6 octobre 1745 (2), le place
(1) Voir notre pièce justificative n* 9.
(2) Mémoire précité.
désormais sous les ordres du Conseil de Pondichéry; que les vaisseaux n'ont donc point à lui obéir. Cette lettre, dont jamais la Bourdonnais ne vit l'original, était-elle apocryphe? Ce point demeurera toujours énigmatique dans cette étrange histoire de la Compagnie des Indes, qui, par ses ordres contradictoires, compromettait tous les succès obtenus et attisait toutes les jalousies (1). En tout cas, sous la signature d'Orry, à la date du 25 novembre suivant (2), elle annonçait au contraire à la Bourdonnais l'envoi de nouveaux vaisseaux et le confirmait dans ses pouvoirs de maître absolu de toute l'escadre. Com* prenne qui pourra I Cependant, en face de ce gâchis administratif, la Bourdonnais informe Dupleix que, puisqu'il ne peut obtenir de lui le moindre secours, il va envoyer dans l'état où ils se trouvent, le Neptune et le Bourbon de Pondichéry, car il ne peut tenter de les envoyer aux îles.
Quant à lui, sur le Phénix démâté, il va quitter Madras.
En même temps, alléguant le cas de force majeure qui a détruit sa flotte, il sollicite et obtient des Anglais une prolongation de délai pour l'embarquement du butin, et leur fait signer les 5 articles additionnels ajoutés au traité.
Alors, à la date du 21 octobre, il assemble au palais du gouvernement les représentants des deux nations et leur donne lecture, en français et en anglais, du traité définitif.
— Messieurs, leur dit-il ensuite « vous êtes libres d'accepter le traité ou de le rejeter ; mais, si vous êtes déterminés . à le signer, jurez -moi que vous en remplirez toutes les conditions autant qu'il sera en votre pouvoir, et que si vos promesses ne sont pas acquittées par la Compagnie d'Angleterre, vous remettrez vous-mêmes Madras aux Français. »
Tous prêtent solennellement le serment demandé ; après quoi, le traité de rançon est signé, ainsi que les billets et
(1) Mémoire précité.
(2) Ibidem.
lettres de change sur la Compagnie d'Angleterre, à Tordre de MM. de Pondichéry.
Le même jour, il envoie à ces derniers le traité en question. Ensuite, il donne aux commissaires et aux capitaines toutes les instructions nécessaires. Il remet à M. Desprémesnil tous lès comptes et papiers de la Compagnie. Il fait ranger toutes les troupes en bataille, le fait reconnaître comme commandant de la place. Alors, sur une mauvaise chélingue, laissant à terrer ses bagages, ses papiers, ses domestiques, qu'en raison du mauvais temps on décide de lui envoyer seulement le lendemain, lui, le vainqueur de Madras, il s'en va à quatre lieues en mer, par une horrible tempête, rejoindre son vaisseau que le mauvais temps a obligé d'appareiller sans lui et de gagner le large.
Jetant alors sur la belle cité conquise par son génie, un coup d'œil de regret :
— Je donnerais un bras, dit-il, pour n'y avoir jamais mis le pied.
Lors, il hisse sa voile.
» >S <» I § JZ ' ZSBaSZ ' ZLi T m K< *