‹ Mahé de la Bourdonnais et la Compagnie des IndesChapitre 36 sur 71 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Le Ptocèd. — La Mott.

A Pondichéry. — Description de la ville. — Débarquement des Anglais : premier échec. — Désespoir de Dupleix. — Succès et départ des Anglais. — Dupleix, au faite des honneurs, fait instruire le procès de la Bourdonnais. — De la Villebague et Desjardins : mort de ces deux derniers. — Comment ringénieux Malouin a composé ses mémoires Justificatifs. — A la Bastille. — Les 3 chefs d'accusation. — La capitulation. -~ Le rançonnement. — Les malversations. — Mahé de la Bourdonnais est notamment accusé d'avoir reçu 100.000 pagodes, pour ne pas détruire Madras. — La sentence. — Le dénûment, la maladie et la mort (9 septembre 1753). — La veuve du vainqueur de Madras dans la misère. — Une pension de cent louis.

Il nous faut ici esquisser les principaux événements qui s'écoulèrent dans l'Inde, entre le moment où la Bourdonnais quitta les îles et la néfaste nuit du l^** au 2 mars 1848, durant laquelle il fut interné à la Bastille.

A la date du 15 novembre 1747, Dupleix était avisé par la Compagnie qu'une flotte anglaise, commandée par l'amiral Boscawen, cinglait vers Pondichéry.

Pondichéry est édifié au bord de la grève, sur une plaine verdoyante que les rizières coupent de leurs nappes d'eau argentées.

Ses murailles se profilent, altières et imposantes, dans le ciel immuablement bleu.

Au-delà de celles-ci, s'enfonçant à perte de vue dans la campagne, ce sont de larges avenues dont les lignes majestueuses font souvenir à celles de Versailles.

Pondichéry n'est pas seulement une place Torte : c'est une délicieuse résidence, centre de la puissance de Dupleix. C'est pourquoi les Anglais avaient résolu d'y mettre le siège.

Leur débarquement ne pouvait se faire qu'à Gourdelour, port voisin, appartenant aux Anglais et commandé par Lawrence. Aussi, Dupleix résolut-il de s'emparer de cette ville, afin d'empêcher le débarquement projeté ; mais son plan échoua, grâce à un ingénieux expédient de Lawrence qui, après avoir ostensiblement désarmé la place, y fit rentrer nuitamment sa garnison et^es canons.

Se croyant assurés d'un victoire facile, les Français ne prirent aucune précaution, et à peine avaient-ils appliqué bien ostensiblement leurs échelles contre les remparts, qu'une décharge générale de mousquets et de canons sema dans leurs rangs le désordre et la mort.

Alors, pris de panique, ils reculèrent en désordre. A ce moment, Dupleix, à cheval, suivait la route sablonneuse qui conduit de Pondichéry à Gourdelour. Il allait au devant de ses troupes, espérant avoir à les féliciter de leur victoire. Quand il les aperçut fuyant ainsi en désordre, il eut un moment de désespoir et, racontent ses historiens, l'idée du suicide traversa même un instant son esprit. Mais ce ne fut que là durée d'un éclair. Bien vite, relevant la tête, il aperçut, dans le ciel bleu, les superbes bastions et les fiers remparts de Pondichéry, profilant dans l'azur leurs hautes arêtes que surplombait le noble pavillon de France. Cette vue ranima son courage et il se jura de défendre jusqu'à la mort cette petite et vaillante cité dont il avait la garde. Cependant, le 18 août 1748, arrivèrent en rade de Pondichéry les trois premiers vaisseaux de la flotte anglaise, et aussitôt commença le siège de la ville. Pendant les deux mois qu'il dura, Dupleix en dirigea la défense avec un grand talent, ainsi qu'un admirable courage. Il était merveilleusement, du reste, en la pirçpnstance, secondé par $^ femme qui connaissait parfai-

tement la langue du pays et avait su, par ses largesses et son grand air, acquérir sur les Indous un incroyable prestige. Elle possédait même à sa dévotion, un grand nombre de Cipayes anglais, qui lui servaient d'espions, et ainsi Dupleix se trouvait au courant de tout ce qui se passait dans le camp ennemi. Quant à Paradis, lui aussi, il secondait admirable* ment Dupleix'; mais un jour, dans une sortie malheureuse, il demeura sur le champ de bataille au nombre des morts.

Enfin, dans la nuit du 14 octobre, Boscawen, désespérant du succès, leva le siège de la place et, à l'aube, du haut des remparts, Dupleix eut enfin la joie d'apercevoir l'armée ennemie qui se repliait vers Saint-David, laissant même 1500 soldats tués par nos troupes au cours d'une dernière sortie.

Dès lors, Dupleix fut au faite des honneurs, à l'apogée de sa glorieuse réputation. Il avait sauvé Pondichéry, humilié et battu les Anglais. Il était, pour les Indous, une sorte de demi-dieu, devant lequel s'inclinaient le Nabab d'Arcate, le Nizam d'Hydérabab, l'empereur de Delhi.... Il pouvait même légitimement croire que le but, depuis si longtemps poursuivi par son génial et merveilleux rêve, allait devenir une réalité ; que les Français allaient être enfin les maîtres de Tlnde et la domination anglaise s'éteindre pour jamais.

Si la gloire donne le bonheur, Dupleix devait donc être heureux. Tout lui réussissait ; non seulement sa politique extérieure, mais aussi bien sa politique intérieure. En effet, si l'enquête conduite à l'île de France par M. David n'avait servi qu'à innocenter entièrement son rival, la Bourdonnais ; si personne à Bourbon n'avait élevé la voix pour l'accuser, il en avait été autrement à Pondichéry.

Dans cette ville, avait paru d'abord un libelle accusateur rédigé tant contre lui que contre ses plus dévoués collaborateurs : de Bury, major général des troupes de l'Inde, de la Tour, capitaine et chevalier de Saint-Louis, Barthelémjr, Pesjardins et de la Villebague,

Ce libelle, rédigé par Paradis, sur l'initiative de Dapleix, devait être envoyé au ministre et à la Compagnie.

Cependant, prenant les devants, avec une très sagace opportunité, de la Villebague et Desjardins qu'attaquait plus spécialement le libelle en question, s'empressèrent eux-mêmes de dénoncer au ministre et à MM. les maréchaux de France, les agissements dont ils étaient les victimes. Alors, Dupleix, comprenant que pour arriver à son but il fallait être énergique, les fit arrêter tous, bien que, de l'aveu même de Paradis, il n'y eût rien dans leur conduite qui légitimât leur internement.

A partir de ce moment, à la diligence de Dupleix et de MM. de Pondichéry, se poursuivit officiellement contre eux et contre la Bourdonnais, la plus inique instruction. Et, aujourd'hui, en lisant les pièces innombrables qui la composent, en constatant les moyens arbitraires et illégaux dont ne craignit pas de se servir Dupleix pour arriver à ses fins, on est, je crois^ loyalement obligé de convenir que la jalousie fut en la circonstance le plus puissant mobile qui dirigea sa conduite.

Voyez plutôt :

Comme témoins, il fait assigner de pauvres Indiens qui refusent de déposer, jurant qu'ils ne savent rien.

Alors, on les jette au cachot.

Ainsi, c'est un humble Malabar qui, dix-sept ans auparavant, avait servi à la Bourdonnais d'écrivain et d'interprète, n est une nuit saisi dans son lit par 50 pions. On le charge de chaînes, on le traîne en prison et, au bout d'un mois seulement, on l'amène déposer comme témoin.

A la vue des lourdes chaînes qui l'entravent, le Père François de Saumur, supérieur des Capucins, s'adressant à M. Guillard, le commissaire chargé de recueillir son témoignage :

— Est-ce donc là, dit-il, un criminel qu'on vous amène ?

— Non, répond M. Guillard, c'est un témoin pour les affaires de MM. de la Bourdonnais, de la Villebâgue et Desjardins.

— Comment ! réplique alors le bon religieux^ justement indigné, des témoins conduits de force ? que peut valoir leur déclaration ?

— Ma foi I répond M. Guillard, cela, mon Père, ne me regarde pas, et je prends les témoins comme on me les amène.

Et, sa déposition faite — mal faite au gré de l'accusation — on reconduit en prison l'infortuné Malabar.

Dans une lettre du 25 octobre 1748 (1), de la Villebâgue, dans la correspondance duquel je puise ces renseignements, écrit à son frère que, durant le siège de Pondichéry, on ne voulut même pas, malgré de nombreuses réclamations, le changer de prison, alors que les bombes ennemies tombaient sur son cachot. Tous ses biens, en outre, avaient alors été saisis et mis sous séquestre, ainsi du reste que ceux de son frère.

Enfin, à la fin de 1748, l'instruction fut considérée comme sufQsamment complète. Elle fut donc officiellement close, et les deux accusés, Mahé de la Villebâgue et Desjardins, furent embarqués pour la France, afin d'être internés à la Bastille, en même temps que la Bourdonnais, l'accusé principal.

Mais, en cours de route, au commencement de 1749, tous deux moururent presque en même temps, à la suite autant des chagrins dont ils avaient été abreuvés, que des privations qu'ils avaient subies, sans avoir pu revoir ni leur famille ni leur patrie.

Pendant ce temps, que devenait l'accusé principal, le héros de Madras, incarcéré, lui, à la Bastille, depuis le 2 mars 1748 ?

Il était au secret, ne pouvant communiquer avec aucun défenseur, ne pouvant même pas voir sa femme et ses enfants.

(1) Pièce au procès.

Et il en fat ainsi pendant 26 mois, ainsi que nous Tavons dit au chapitre précédent.

Pendant cette mortelle et terrible claustration, Mahé de la Bourdonnais ne se laissa pas décourager et dut même puiser, dans son esprit éminemment inventif, le moyen de démontrer sa justification. Il composa un clair et judicieux mémoire qui est, en réalité, un véritable et merveilleux plaidoj^er. 11 y joignit une carte très explicite du pays où se passèrent les événements incriminés (1). Des mouchoirs gommés dans l'eau de riz lui servirent de papier. Il fit de Tencre avec de la suie et du marc de café. Quant à son porte-plume, il le fabriqua avec un sou recourbé qu'il assujettit au bout d'un petit manche de bois. Le reste fut l'œuvre de ses souvenirs.

Trois principaux chefs d'accusation étaient relevés contre la Bourdonnais.

10 Lors de la prise de Madras, ir avait passé sans droit avec les Anglais, un traité de capitulation.

2® Sans droit, à la suite de ce traité de capitulation, il avait signé un traité de rançon.

3<> Il avait commis différentes fautes professionnelles et surtout de nombreuses malversations.

Voici les principaux arguments qu'il fit valoir pour sa défense :

î^ La Capitulation.

Quelle était tout d'abord la situation de la Bourdonnais lorsque, le 20 septembre, les Anglais demandèrent à capituler?

11 était menacé de deux côtes à la fois. Par terre, il avait à craindre une intervention du Mogol, ainsi que Dupleix l'en avait avisé.

(1) Cette carte est ai^ourd'hui à la Bibliothèque nationale. EUe a été ofierte par Louis-Charles de la Bourdonnais, peUt-ûls du héros de Madras, décédé le 13 décembre 1840.

Par mer, sa flotte, aux équipages réduits, avait à redouter la venue d'une escadre anglaise dont Dupleix aussi lui avait signalé l'approche.

En face de ce double danger, il était donc éminemment opportun d'accepter, d'urgence, la proposition de l'ennemi consentant à ouvrir les portes de la ville de Madras, à condition de pouvoir la racheter ensuite, moyennant une indemnité à débattre.

Mais, si l'acceptation d'une telle capitulation était éminemment opportune, en raison des circonstances, était-elle du moins légale ?

Tel est le point capital. Quiconque donne un pouvoir, dit Grotius (1), donne en même temps tout ce qui est nécessaire pour l'exercer. Ayant reçu le pouvoir d'assiéger Madras, la Bourdonnais avait donc, comme voie de conséquence, le pouvoir de traiter avec cette ville, en demandant à capituler.

Il avait ce pouvoir, à moins d'être porteur d'ordres contraires.

Or, quels étaient les ordres dont il était porteur ?

En voici la teneur exacte :

77 est expressément défendu au sieur de la Bourdonnais de s^emparer cTaucun établissement ou comptoir des ennemis, pour

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