CHAPITRE XVII
Fin de Vempite fzanco' indien.
Le plan de Dupleix déjoué par les Anglais. — Disgrâce de Dupleix, remplacé par Godeheu. — Godeheu signe le désastreux traité que lui présente Saunders. — Fin misérable de Dupleix. — Rivalité entre Bussy, lieutenant de Dupleix, et Lally-Tollendal qui échoue dans le siège de Madras. — Siège de Pondichéry par le général Coote — Reddition de la place. — Mise en accusation de Lally qui meurt sur l'échafaud. — Triste fin de Bussy. ~ La France et sa politique coloniale.
L'élargissement de Mahé de la Bourdonnais n'ébranla pas le prestige de Dupleix qui continua à poursuivre le plan — d'ailleurs magnifique — qu'il avait toujours rêvé. Ce plan, on le sait, tendait principalement à développer le commerce de la Compagnie, en s'alllant aux princes indiens. Par ce moyen, il espérait diminuer, à son profit, la situation des Compagnies hollandaise et anglais^, et asseoir, enfin, sur des bases immuables, notre empire franco-indien.
Il se lança donc, à corps perdu, dans les inextricables intrigues qui divisaient les Nababs, et fit triompher ceux qu'il seconda de ses armées et de ses navires. Les territoires que ceux-ci, en reconnaissance, lui concédèrent, rapportèrent à la France plus de trente millions. Actionnaires et directeurs de la Compagnie furent dans l'ivresse.
Malheureusement, les Anglais, devinant enfin le plan de Dupleix, se rangèrent du côté du plus faible. Et, alors qu'en Europe régnait la paix, ce fut^ aux Indes, entre le^ ^^m
Compagnies rivales, ou plus exactement entre la France et l'Angleterre, une véritable guerre qui s'alluma.
Magnifiquement doué de facultés si diverses et si remarquables, véritable génie pour l'élévation des idées et la conception d'un plan, Dupleix n'était pas apte au tumulte des armes. De son cabinet, il ne pouvait lutter contre lord Clives qui dirigeait lui-même, sur les champs de bataille, les forces anglaises.
Rapidement, du reste, les dépenses de la guerre ruinèrent la Compagnie, au profit des Anglais et surtout de lord Clives.
C'est ce dernier, en effet, qui, au cours des débats provoqués au parlement anglais par la situation financière de la Compagnie des Indes, répondit à ses juges lui demandant compte des millions qu'il avait ajoutés à sa gloire :
— J'en ai donné un à mon secrétaire, deux à mes amis, et j'ai gardé le reste pour moi.
Ayant ainsi enrichi la Compagnie anglaise et spécialement lord Clives, Dupleix, dès lors, tout comme les années précédentes l'infortuné Mahé de la Bourdonnais, connut la torture de la disgrâce.
Oui, cruelle ironie du sort ! Vengeance éloquente de la destinée, ou peut-être suprême châtiment de la Providence, le voici qui va, à son tour, gravir le calvaire d'humiliation, d'injustices, d'ingratitude, de misère, de tortures morales et physiques, sur lequel, avant lui, est monté le héros de Madras.
La Compagnie française des Indes vient, en effet, d'accéder à une étrange proposition de sa rivale. Cette proposition consiste à rappeler en même temps les deux gouverneurs de l'une et l'autre Compagnie, et à les remplacer par deux commissaires, un pour chaque nation, qui auront pour mission de rendre désormais la guerre impossible entre les deux établissements.
Du côté des Français, c'est Godeheu qui a été choisi. Godeheu, devenu depuis un certain temps l'un des directeurs
FIN DE l'empire FRANCO-INDIEN 157
de la Compagnie, est avec Dupleîx dans les termes les plus affectueux. Ils entretiennent ensemble une correspondance cordiale et suivie. Aussi, ce dernier ne se doute-t-il de rien, quand il apprend la nomination de ce nouveau commissaire, chargé tout spécialement d'arrêter les conditions de la paix que désirent aussi ardemment les deux Compagnies.
Mais son erreur est de bien courte durée. Le V^ août, sur le vaisseau le Duc de Bourgogne, Godeheu arrive en rade de Pondichéry. Aussitôt son débarquement sur le quai de la ville où Dupleix est venu le recevoir, au milieu de toute la pompe dont il a pu disposer, il lui remet les différentes lettres dont il est porteur. Ces lettres apprennent à Dupleix la cruelle vérité. Alors, Godeheu se rend à la chambre du Conseil où il fait lire, à haute voix, sa commission de nomination.
A cette lecture succède un silence de mort qui n'est interrompu que par un seul cri : Vive le roi I
Ce cri est sorti de la bouche de Théroîque et infortuné Dupleix qui, le lendemain même, remettait à Godeheu le commandement du vaste empire indien qu'il avait conquis à la France, autant par son habile diplomatie que par sa connaissance personnelle de ce mystérieux et admirable pays.
Deux mois plus tard, le 12 octobre 1754, il s'embarquait avec sa famille sur le Duc dOrléans, déjà réduit à un dénûment si profond qu'il était obligé d'emprunter six mille roupies à Godeheu lui-même.
Tout comme son rival de la Bourdonnais, disant adieu à l'île de France, lui non plus ne devait jamais revoir ces magnifiques territoires dont il avait voulu faire un empire franco-indien — une seconde France — et que le gouvernement de Louis XV allait, si bénévolement et si facilement, livrer à l'Angleterre.
« Cependant, dit un auteur autorisé, la nouvelle de la disgrâce de Dupleix impressionna vivement l'Inde et ruina notre
autorité. « A quoi pensent les Français, disaient les Nababs ; ils perdent par là leur honneur et leurs biens ! Nous ne pouvons pas traiter avec le nouveau gouverneur qui n*entend pas nos affaires, comme Dupleix-Bahadour. Sans doute que les Français ne sont ni si puissants ni si généreux qu'ils voulaient nous le faire entendre et que les Anglais ont absolument le dessus sur eux. Il n'y a donc plus qu'à s'arranger avec ces derniers !... (1). *
Et, en effet, les Nababs nous abandonnèrent, l'un après l'autre, et Godeheu ne sut rien faire pour arrêter ces défections. Possédant un corps de troupe de trois mille hommes, bien supérieur aux forces anglaises, il n'essaya même pas de tenter quelque fait d'armes pour relever notre prestige. Il n'avait d'autre idée que de faire le contraire de Dupleix et il écrivit aux Anglais, représentés par Saunders, pour régler d'urgence la situation.
Saunders, sous forme de traité éventuel, adressa aussitôt les conditions de l'Angleterre. Le premier article du traité établissait que les deux Compagnies renonceraient à jamais à toutes dignités indigènes et ne se mêleraient jamais dans les différends qui pourraient survenir entre les princes étrangers. Toutes les places, excepté celles nommées dans le traité définitif, seraient rendues aux princes indigènes (2).
C'était là, d'un seul coup de plume, ruiner le génial plan de Dupleix qui, toujours, avec sa grande connaissance de l'Inde, avait été convaincu que la France ne pouvait arriver à asseoir son empire indien qu'en s'alliant aux Nababs.
Le deuxième article accordait aux Anglais le fort David, le fort Saint-Georges et Devicotta ; le troisième nous laissait Pondichéry. Quant aux îles de Mazulipatan et Didy appartenant à la France, elles devenaient indivises avec l'Angleterre.
(1) Page 302, Dupleix^ par TebuUe Hamont. Pion et Nourrit, éditeurs.
(2) Page 302. Tebuile Hamont, précité.
FIN DE l'empire FRANCO-INDIEN 159
Le 26 décembre 1754, Godeheu apposa sa signature au bas de ce désastreux traité.
Cependant, encore grandi par l'imagination populaire, le prestige passé et les humiliations présentes, Dupleix arriva en France entouré d'une véritable auréole de légende. De Lorient à Paris, son voyage en chaise de poste fut, pour lui et sa femme, un vrai triomphe.
Triomphe, hélas I combien éphémère.
Godeheu n'avait pas été chargé seulement de remplacer Dupleix : il avait reçu aussi l'ordre de vérifier tous ses comptes.
Or, ne pouvant découvrir « la moindre irrégularité dans ceux-ci, mais y trouvant, au contraire, la preuve qu'il était dû à Dupleix de six à sept millions, il contraignit tous ses employés à signer un rapport disant que toutes les pièces justificatives fournies par Dupleix n'avaient rapport qu'aux comptes publics de la Compagnie (1). »
En outre, il refusa de laisser payer à Pondichéry un billet de 422.600 francs, souscrit par la Compagnie elle-même, à Dupleix, personnellement.
Dupleix qui, comme on le sait, se servait des princes indigènes pour combattre l'Angleterre, restait leur devoir 22 millions pris, en partie, sur sa caisse particulière.
Godeheu, décrétant que ces avances avaient été faites irrégulièrement par Dupleix, fit jeter en prison Papiapoulé, l'agent des princes indigènes, chargé de ce recouvrement, et saisir chez lui tous les papiers établissant cette créance.
Alors, vainement, Dupleix, arrivé à Paris, réclama à la Compagnie le remboursement de la somme qui lui était due, personnellement, s'élevant à treize millions. Celle-ci, sans songer même à examiner son compte, se contenta d'y opposer
(1) Colonel MaUeson.
une fin de non recevoir, parce qu'il n'avait pas été préalablement apuré par Godeheu et le Conseil de Pondichéry.
Alors commença pour Dupleix une lutte lamentable. A toutes ses réclamations, la Compagnie riposta en faisant passer Dupleix par tous les maquis de la procédure — qui existaient dès cette lointaine époque.
Dupleix tomba dans le dénûment.
-— Je meurs de faim I s'écriait-il (1), je meurs de faim au milieu d'une . fortune considérable, acquise par un travail honnête, et augmentée par trente-quatre ans des services les plus brillants.
Et, dans un mémoire bien connu, exhalant une plainte qui devait être la dernière :
— J'ai sacrifié, s'écriait-il, ma jeunesse, ma fortune, ma vie, pour enrichir ma nation, en Asie. Je me suis soumis à toutes les formes judiciaires ; j'ai demandé, comme le dernier des créanciers, ce qui m'était dû. Mes services sont traités de fables ; ma demande est dénoncée comme ridicule ; je suis considéré comme l'être le plus vil du genre humain ; je suis dans la plus déplorable indigence. La propriété qui me restait vient d'être saisie ; je suis contraint d'être traîné en prison.
Quelques jours seulement après la publication de ce douloureux mémoire, Dupleix entrait en agonie. Il mourut dans la nuit du 10 au 11 novembre 1763.
Après la Bourdonnais, Dupleix I Après Dupleix va venir le tour de Lally. Et, tandis que le gouvernement et la Compagnie essaieront de venger ainsi, sur leurs plus fidèles sujets, les désastres dont ils sont les premiers coupables, les ruines continueront à s'accumuler, noire empire franco -indien achèvera de s'effondrer au profit de l'Angleterre.
Godeheu, le félon et malhonnête successeur de Dupleix, ne demeura pas assez longtemps dans l'Inde pour voir les
(1) Cartwright. ►
PIN DE L^EMPIRE FtlANCO-lNDlEN 16i
conséquences terribles du néfaste traité dont nous parlions plus haut.
Rappelé en France, après avoir exercé ses fonctions un peu moins de six mois; il quitta Pondichéry, le 16 février 1755, laissant les affaires de la Compagnie aux soins d'un comité secret qui devait les remettre directement aux mains de son successeur, nommé Duval de Leyrit.
Alors, ce sont les dernières luttes et, durant celles-ci, ce seront encore les mêmes compétitions, les mêmes haines entre ceux là qui, au lieu de se déchirer, ne devraient songer qu'à unir leurs forces pour essayer de soutenir l'empire qui s'écroule.
Lorsque, sept années après le traité d'Aix-la-Chapelle, la France voulut tenter Un supprême effort pour délivrer l'Inde de la suprématie anglaise,* lorsqu'enfin, le 17 mai 1754, la guerre fut déclarée à ce pays, ce fut Lally-Tollendal qui fut choisi pour commander l'expédition qui se préparait.
Alors, se trouvait aux Indes le plus habile lieutenant de Dupleix, celui qu'on considérait comme l'incarnation véritable de ce magnifique système politique, dont il avait hérité de son maître : VInde aux Français.
Véritable homme d'Etat, aussi bien que soldat intrépide, Bussy, né à Ancien ville, près Soissons, le 8 février 1720 (1), était alors à l'apogée de sa gloire. Eblouie par ses victoires, l'Inde ne savait lui résister. Il avait su se l'attirer autant par ses talents de diplomate, que par sa valeur comme capitaine. Séduisant, adroit, plein de dignité et de bonhomie, il avait le jugement droit, un tact exquis, des conceptions aussi pleines de justesse que d'élévation. Entre lui et Lally, la dissemblance est complète. « Lui (2), il n'a pas l'esprit poli-
Ci) Michaux. Bulletin de la Société archéologique de Soissons, t. XIII, 1882. (2) Page 123. La fin d'un empire français, aux Indes, Lally-Tollendal, par Tihulle Hamont, 1887, librairie Pion.
tique et n*est rien moins qu*un diplomate, c'est un tempérament de soldat, un caractère tout de fougue et de passion ; il ne sait ni séduire ni caresser ; un ton impérieux, des manières cassantes, un sourire sarcastique, des mots qui cinglent l'homme visé, comme d'un coup de fouet, en emportant le morceau, des colères froides, un orgueil incomparable, une morgue et une hauteur à se faire détester de l'univers, enfin, ombrageux, défiant, porté par nature à rechercher toujours une arrière-pensée, chez celui qui parle. De l'intelligence, il en a ; mais c'est un esprit absolu, étroit, entêté, jusqu'à se casser la tête sur un fait... »
Bien vite, entre Bussy et Lally, va naître la désunion.
Elle va naître, à propos de l'évacuation du Dékan, voulue par Lally, contre l'opinion de Bussy qui en est le glorieux conquérant.
« L'armée était en pleine marche, quand, le 27 septembre, Lally et Bussy se rencontrèrent sur la route d'Arcate. L'attitude du conquérant du Dékan fut simple et cordiale ; on remarqua la froideur et l'air guindé du général en chef, dans les premiers échanges de politesse habituelle. Sa calèche s'était arrêtée sur la route ; il invita Bussy à y monter et l'entretien tomba bientôt sur les affaires du Dékan. Bussy parla le premier. Il rappela d'abord qu'il n'était qu'un simple officier d'infanterie, lorsque Dupleix lui confia la mission de conquérir le Dékan et de placer sur le trône de cette immense contrée, le protégé de la France, œuvre difficile s'il en fut.
Lally, à demi couché sur les coussins de la calèche, conservant sur les lèvres son éternel sourire sarcastique, écouta sans mot dire, en regardant du coin de l'œil son interlocuteur. Bussy s'animait, entrant dans le vif de la question : « Le Délcan, dans nos mains, nous assure la possession de l'Inde, disait-il. M. Dupleix déclarait que c'était là la clef de voûte de tout son système... (1). »
(1) Ibidem, page 128.