‹ Mahé de la Bourdonnais et la Compagnie des IndesChapitre 39 sur 71 · PIN DE L*EMPIRE FRANCO-INDIEN · texte numérisé non relu

PIN DE L*EMPIRE FRANCO-INDIEN

Obéissant à son esprit soupçonneux, Lally s'imaginait, lui, que de Bussy en parlant ainsi, n'était guidé que par l'intérêt et l'imagination, et quand ce dernier descendit de la calèche de son général, il était d'ores et déjà son rival.

Alors, c'est le siège de Madras tenté par Lally, mais, moins heureux que jadis la Bourdonnais, il est obligé, après les plus dures fatigues, d'en lever le siège, au moment où, les troupes allant se mettre en mouvement pour une suprême attaque, on aperçut l'escadre anglaise qui, là bas à l'horizon, arrivait à la défense de la ville assiégée.

Déjà, était ouverte la brèche pour passer dans la place ennemie, mais, à ce moment suprême, ses officiers refusèrent de marcher, lui disant, qu'en raison du renfort qui arrivait à l'ennemi, un assaut causerait sans profit la mort de trop nombreux soldats.

Ces ofQciers en même temps répandirent le bruit parmi leurs troupes, que tenter l'assaut était courir à une mort certaine.

Cependant, Lally persuadé que malgré tout ses soldats le suivraient, se contenta d'attendre, pour commencer l'attaque, le déclin de la lune.

Hélas I au déclin de la lune, il aperçut l'escadre anglaise qui déjà naviguait en rade de Madras. C'est ainsi qu'échoua l'importante entreprise à laquelle il avait voué tous ses efforis et rattaché toute son espérance.

€ On dit que cet échec était dû plus à ses défauts de caractère et à la manière hautaine dont il traitait ses subordonnés, qu'à toute autre cause. Cependant, cela n'excuse pas les ofQciers coupables qui ne devaient écouter que la voix du devoir (1). »

A la suite de cet échec, le désordre et le mécontentement jusqu'alors contenus éclatèrent, au grand jour, à Pondichéry.

(1) Page 450, Colonel MaUeson.

164 MAKÉ DE LA BOCBDOSSJklS

Si ropink» publique citait jastcmcnt pdace du rercrs soIm par nos amcs, elle était raTÎe da moins que ce rercrs eût été soIm par on général détesté.

On se mit à raiDa- les termes même de sadoolenr. Jamais, disait-on, fl n'a seolement Tcmln prendre Hadras. En notre, entre Ini et de Bossj, alors retiré à PondidiérT, la diYCfgence de mes devint pins complète que jamais.

Chaque jour, pourtant, la situaticm aussi dcTcnait plus critique.

Enfin, Toici, un beau jour, rennemi commandé par le général Coote qui approche. Son but est de mettre le siège devant Pondidiéry.

Lally va à sa rencontre, mais, quoique décidé à prendre Tofiensive, il est bientôt obligé de reculer. Enfin, le 22 janvier 1760, à Vandavachy, après des alternatives diverses, U se décide à jouer, dans une suprême bataille, le sort de notre empire indien. A la tête de ses troupes, il se rue sur les grenadiers anglais qui, à deux <:eot mètres, raccneiUent à coups de canon. Alors, ses cavaliers pris de panique, tournent bride, affolés. LaUy, seul, avec son aide de camp, fonce toujours. Ses habits sont criblés de balles.

— Vous êtes blessé, lui crie son aide de camp.

— Plût au ciel ! lui répond Lally, mais je ne le suis que de la jean-foulrerie de ces gens là.

A ce moment, il voit avec terreur son autre régiment — le régiment de Lorraine — en plaine, sans abri, qui se précipite sur l'ennemi avec une ardeur inconsidérée.

— Fonçons ! fonçons ! crient les soldats.

— Tout est perdu I s'écrie Lall3% A ce moment, en effet, il aperçoit Coote qui accourt sur eux. A ce moment aussi, un chariot de munitions saute. 80 hommes sont tués. Le désordre est à son comble. Bussy, à plusieurs fois différentes, essaie de maintenir ses positions et se précipite à la charge. Vains efforts I Les Anglais débordent de partout. Bussy s'entête. D

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est seul à cheval, avec deux soldats seulement, demeurés à ses côtés. Bientôt, il sent son cheval chanceler. Un des soldats qui l'escorte tombe blessé. Il le prend sur son dos. Il fuit. Les Anglais l'entourent. Il se rend à un ofïicier. On le conduit à Coote, qui consent à le laisser prisonnier sur parole.

Alors, les Anglais marchent sur Pondichéry, où Lally a pu se retirer avant leur arrivée. C'est le siège qui commence. Le commandant anglais va, peu à peu, en réduisant les places secondaires qui l'entourent, en bloquer de plus en plus étroitement les défenseurs. Tristes défenseurs ! Du reste, la sédition, la cabale fomentent de tous côtés. Les vivres s'épuisent rapidement. Quant à la mère-patrie, elle se désintéresse de tout.

EnOn, il ne reste plus à Lally qu'un seul jour de vivres. On est au 15. Il envoie au camp ennemi une députation pour traiter des conditions de la reddition et, le lendemain, les troupes ennemies entrent en ville par la porte de Villenour. Sur l'esplanade, en face de la citadelle, sont rangées les troupes françaises : le régiment de Lally et le régiment de Lorraine. Nos grenadiers portent toutes les empreintes de la maladie, de la faim et de l'épuisement. A leur vue, le vain' queur ne peut contenir un soupir de compassion.

Lally, porté sur un palanquin et entouré d'une escorte anglaise, va partir pour Madras, sur l'ordre de Coote.

Alors, 80 misérables, soudoyés par Leyrit, essaient de l'assassiner. Ils sont repoussés par l'escorte anglaise. Un vieillard de 70 ans qui est presque aveugle, Dubois, l'intendant général, écœuré de ce qui se passe, veut alors rejoindre Lally. Il aime encore mieux être prisonnier des Anglais que demeurer à Pondichéry, au milieu de tant de hontes. Mais les conspirateurs le poursuivent. Il se retourne pour les invectiver. Alors l'un deux, nommé Defer, s'avance sur lui, et Dubois tombe percé de coups.

Avec quelle raison Lally a-t-il pu dire, en rapportant ce fait, douloureux de deux Français croisant ainsi Tépée sur le seuil même de Pondichéry, dernier lambeau de notre empire indien perdu, par nos dissensions intestines : « C'est une image et un résumé frappant de l'histoire de ces trois dernières années dans l'Inde. »

Et maintenant, suivons Lally, jusqu'à la fin de sa douloureuse carrière. Quels qurieux rapprochements avec la Bourdonnais et Dupleix !

Lui aussi, comme le vainqueur de Madras, il obtient du gouvernement anglais l'autorisation de se rendre sur parole à Paris, car, lui aussi,, il veut se laver des accusations portées contre lui.

Hélas ! tout le monde l'accable : de Bussy, de Leyrit, et, sans exception, tous ces messieurs de Pondichéry.

Comme la Bourdonnais, il passe les longues journées de sa détention à écrire un mémoire justificatif qu'il intitule : t Tableau historique de V expédition de Vlnde. »•

Mais ce mémoire où il raconte les faits, sans oser attaquer les hommes, ne produit aucune impression sur ses juges. Il en publie alors un second qui, sous le titre : « Vraies causes de la perte de Vlnde », constitue un véritable réquisitoire contre de Bussy, Leyrit et les conseillers.

Mais la procédure suit toujours contre lui son cours implacable, avec la plus angoissante lenteur. Alors, livrant la dernière bataille, sachant que c'est sa vie et son honneur qui sont en jeu, il veut, par des preuves littérales, établir son innocence. Dans trois volumes in'4<', il publie toute sa correspondance militaire et administrative ; toutes les délibérations du conseil de guerre l'obligeant à rendre Pondichéry ; les instructions du roi auxquelles il n'a que trop consciencieusement obéi.

Pauvre Lally ! Ses juges ne liront même pas ces pièces, cependant si éloquentes et si justificatives. Remises entre

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leurs mains, le samedi 3 mai, à 10 heures du soir, il passait à l'interrogatoire le 5 mai au matin, et, le 6 mai au matin, le jugement était rendu.

Sans avoir pu seulement se faire assister d'un conseil, malgré le réquisitoire si loyal et si honnête de Pierron, il fut condamné, le 6 mai 1766, à avoir la tête tranchée, en place de Grève, pour avoir trahi les intérêts du roi, de l'Etat et de la Compagnie des Indes.

Le 9 mai, bâillonné, il fut conduit de sa prison à l'échafaud.

Arrivé à la place de Grève, il promène un regard tranquille sur la foule qui applaudit à ce spectacle d'un grand seigneur qu'on va décapiter.

— Je meurs innocent I murmure-t-il une dernière fois. Et s'adressant au bourreau :

— Otez-moi ces liens ?

•— Monsieur, c'est l'usage, reprend celui-ci.

— En ce cas; faites !

Alors on lui ôte son bâillon.

— Attends que j'aie flni de prier et ne frappe que quand je te dirai.

Et le bourreau, ne lui accordant même pas cette suprême satisfaction, abat sa hache qui porte à faux. Alors, un des aides saisit Lally par les oreilles, un autre par les jambes, pendant que le troisième lui scie le cou.

A ce moment, accourt un joli enfant de 14 ans ; c'est Gérard, son fils, qui vient pour l'embrasser sur l'échafaud.

Ainsi mourut celui qui, avec son propre argent, acquittait la solde des soldats révoltés et des matelots qu'on ne payait plus ; celui qui, en face de l'ennemi, creusait lui-même les tranchées.

Honnête citoyen, vaillant soldat, son tort fut de ne pas comprendre la situation de Tlnde, et, au lieu d'obéir si consciencieusement aux ordres d'un gouvernement incapable

et égoïste, de ne pas reprendre la géniale politique de Dupleix (1).

Quant à Bussy qui, de son côté, a eu le tort de s'éloigner de Dupleix au temps de ses malheurs, et de se joindre à la cabale montée contre Lally, parce que Lally n'avait pas suivi ses conseils, à lui aussi l'Inde fut fatale.

Après avoir vécu au sein d'une immense fortune, il ne retourna dans le Carnate, que pour y perdre sa réputation et y mourir.

Ne dirait-on pas vraiment qu'une étrange et mystérieuse fatalité avait marqué de son sceau tous ceux-là qui voulurent conquérir à la France cet immense et superbe empire dont la couronne brille-aujourd'hui sur le front du roi d'Angleterre, empereur des Indes ?

La Bourdonnais enfermé à la Bastille, et sa veuve allant dans une chaumière de village cacher sa misère et ses larmes !

Dupleix poursuivi pour dettes, mourant sur un grabat ! Lally allant, comme un assassin, porter sa tête sur l'échafaud I

La ville de Madras rendue aux Anglais, sans qu'ils aient besoin d'en payer la superbe rançon ; la ville de Pondichéry ruinée et détruite I

Quelle triste fin, après un si prestigieux début !!!

(1) Voir pour plus amples détails, Lally -Tollendal, par Tibulle Hamont 1887, Pion, éditeur.

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