‹ Mahé de la Bourdonnais et la Compagnie des IndesChapitre 43 sur 71 · PIN DE LA COMPAGNIE DES INDES · texte numérisé non relu

PIN DE LA COMPAGNIE DES INDES

je suis convaincu qu'on fit une perte réelle, en n'attachant point au service de l'Etat le corps des officiers qu'elle entretenait : Labri, compagnon de la Bourdonnais ; Bouvet, son successeur à Tile de Bourbon, et qui battit l'amiral Barnet devant Madras ; les deux Surville... Thevenard, il vit encore, est chef d'escadre et commande la marine à Lorient, célèbre par ses talents dans l'architecture navale et dans la connaissance des ports, M. Bourde de Villehuet, auteur du Manœuvrier, qui lui mérita de partager le prix de l'académie...

« Voilà cependant ce qu'on a perdu, en supprimant l'ancienne Compagnie dont les officiers furent beaucoup plus utiles qu'elle ne fut jamais. Je répéterai toujours qu'ils auraient dû survivre à son naufrage, comme corps intermédiaire qui pouvait rendre de grands services dans les guerres de l'Inde. »

Ainsi s'exprimait, le 18 janvier 1788, Mallet de la Brossière, lors de l'éloge sur Mahé de la Bourdonnais, qu'il ^prononçait à la Société Royale.

Il nous reste à rechercher pourquoi, au cours de tous les événements ci-dessus, les échecs se suivirent si nombreux.

Ces échecs ne furent que l'inévitable et logique conséquence de l'incapacité de cabinet de Versailles.

Tandis que le gouvernement anglais, d'accord avec sa Compagnie des Indes, suivait avec méthode et ténacité une ligne de conduite sagement mûrie et arrêtée d'avance, la France de Louis XV, toujours indécise et ondoyante, consumait ses forces dans les intrigues ministérielles et les mesquines jalousies.

Sans doute, elle avait bien le désir, elle aussi, de posséder un empire colonial, mais, pour arriver à la réalisation de ce désir, elle n'avait aucun plan. Quant à la Compagnie des Indes, elle ne trouvait, dans la politique gouvernementale, ni secours financier, ni appui moral, ni même la simple conception des lois, nécessaire pour administrer et développer un pays nouvellement conquis. Non, cette conception

même, le Cabinet de Versailles ne Teut jamais. Jamais non plus, ne Teut notre Compagnie des Indes, dirigée par des administrateurs et des conseillers ignorants, jaloux, sans talent et sans scrupule, qui ne surent donner à leurs généraux que des ordres contradictoires et des pouvoirs insuffisamment précis.

Et c'est ainsi que naquit la jalousie entre Dupleix et la Bourdonnais ; c'est ainsi que Dupleix arriva à sacrifier ce dernier.

Et à son tour de même fit Godeheu, vis-à-vis de Dupleix ; de même firent Leyrit et Bussy, vis-à-vis de Lally. Joignez à cela, des conseillers se disputant des gains illicites, se souillant de prévarications continuelles. Avec de tels enjeux, le résultat n'était-il pas fatal ?

Aujourd'hui, la France a repris son expansion coloniale. Elle a, grâce à l'endurance et au courage tant de ses marins que de ses soldats, retrouvé un magnifique domaine colonial : Elle a repris Madagascar ; elle a conquis le Tonkin.

En présence de ce magnifique domaine, que doit-elle faire ? Doit-elle, pour le coloniser fructueusement, revenir à des compagnies à grandes concessions comme autrefois, ou persister dans les errements actuels ?

Certes, il y a cent ans, à l'époque où toutes nos villes maritimes et nos Chambres de Commerce adressaient au roi leurs doléances et réclamaient si vivement l'abolition des privilèges *de la dernière Compagnie des Indes, la liberté commerciale absolue était, on peut le dire, la seule solution jugée pratique.

Aujourd'hui, d'éminents économistes partagent toujours cette idée.

« Il est certain, dit une savante revue (1), que les Compagnies de l'ancien régime ont donné la preuve de leur impuissance et qu'il serait déplorable de voir renaître un pareil empêche-

(1) Revue des questions coloniales, £. Gamault.

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ment au développement du travail national : tout monopole portant toujours un coup funeste au commerce. »

D*autres, fort nombreux, rêvent au contraire le retour aux Compagnies de l'ancienne monarchie..

« Autrefois, dit Villebois Mareuil (1), Tindividu sollicité vers une entreprise ou un choix d'existence, rencontrait aussitôt Fassiyiation, corporation ou compagnie de' colonisation, force libre, issue du privilège royal, stimulée et protégée d'après la raison nécessaire des intérêts et grandeurs de la patrie française, association qui le saisissait dans son bien, l'entourait d'une protection, le rassurait au début de la lutte où il entrait; guidait ses vues dans les mille sentiers nationaux aboutissant à l'unité de gloire des destinées françaises. Aujourd'hui, l'individu se heurte à l'Etat qui le renvoie à une réglementation, car il ne dispose que de cela, obligé, par son omnipotente minutie, à ne rien promouvoir pour ne rien déranger, à ne créer que des fonctionnaires et à tout arrêter par eux, plutôt que de distraire la moindre parcelle de puissance qu'ils ne canaliseraient pas. L'individu s'en retourne donc, et comprenant que cette immense machine ne fonctionne pas pour lui, à moins d'en être un rouage, il rêve, il aspire, il délire du désir d'être fonctionnaire. »

Il est malheureusement incontestable que, jusqu'à présent, le magnifique domaine colonial, conquis sous la troisième République, ne semble guère servir qu'à caser des fonctionnaires.

Or, combien, au temps de Richelieu, ce tant merveilleux homme d'Etat, les choses se passaient de façon différente ! là couronne, certes, ne songeait pas alors, comme le fait aujourd'hui notre gouvernement, à conserver la gestion directe du mouvement colonial, à vouloir tout embrasser, tout diriger, tout faire fonctionner d'après un rouage administratif.

(1) Page 950, L'œuvre coloniale de la troisième République, par ViUebois Mareuil. — Voir la revue c Le Correspondant » 1889, 1. 197*.

Alors, au contraire, le principe du gouvernement était de se décharger, dans la plus large mesure possible, de tous ces détails d'administration et de ces services sans nombre, sous lesquels nos gouvernements plient et succombent aujourd'hui. Et cela, afin de pouvoir apporter toute sa lucidité d*esprit, tout son temps, la plénitude de ses fonds, aux seules préoccupations qui lui paraissent rentrer dan^a mission ; à savoir la défense, la grandeur et le développement du pays.

N'est-ce pas là le système à suivre ; n'est-ce pas Richelieu qui doit, en l'espèce, être notre guide ?

Quoiqu'il en soit, il est certain qu'il importe, avant tout, de modifier et simplifier aux colonies notre formalisme administratif.

Il est certain, qu'à peu près dans toutes nos colonies, tout est à créer, au point de vue équitable et pratique de la répartition du domaine territorial. Â qui s'en vont, par exemple au Tonkin, ces immenses terrains conquis avec le sang de nos soldats ? Ils retournent, trop souvent, à des étrangers auxquels l'Etat accorde les plus importantes concessions.

L'Etat doit protéger, d'une façon toute spéciale, dans un but agricole ou industriel, le Français qui, quittant la mère patrie, s'en va dans nos lointaines colonies y porter son expérience.

Rappelons-nous combien Colbert, à ce sujet, savait, lui, accorder d'avantages précieux. En réalité, que l'Etat dirige davantage notre éducation vers l'expansion coloniale, et surtout qu'il protège celui qui^ ainsi préparé par son éducation, s'en va porter aux colonies son expérience, ses efforts et ses ressources. C'est là, ce sera toujours là, un pas dans le progrès (1).

(1) Voir page 949, Le Correspondant, précité, t. 197. — L'œuvre coloniale de la troisième République, par Villebois-Mareuii.

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