‹ Mahé de la Bourdonnais et la Compagnie des IndesChapitre 44 sur 71 · CHAPITRE XDC · texte numérisé non relu

CHAPITRE XDC

Glocification poâihume.

La gloire, étemelle vlclime de l'envie. — GlorlflcaUon posthume de Uahé de la Bounlonnals. — Son nom esl donné à dlITérenlea volée publiques. — Son porlmll dans i la Salle de> {frtindi hommes >. ~ L'Ile de Fronce accorde une pension à sa flUc. — A propos du centième anniversaire de la prise de possession de nie Maurice. — H^cil de M. Cunat. — Manifestation du 26 Décembre 1827. — Inauguration de la statue de Mahc de la Bourdonnais OOJanvier 1853). — Fête du bl-centenaire (16 décembre 1SB9).

Si l'odyssée de la Compagnie des Indes forme une des pages les plus décevantes de notre histoire coloniale, elle doit an moins nous être une profitable leçon.

N'est-elle pas, en effet, douloureusement éloquente, toute cette longue théorie de victimes sacrifiées tour à tour au mécontentement public et à la satisfaction d'incontestables jalousies, pour être rendues ensuite — trop tardivement, hélas I — au glorieux rang qu'elles ont mérité dans l'estime de leurs concitoyens 7

Ainsi, c'est Mahé de la Bourdonnais qu'on sacrifie à la jalousie de Dupleix et c'est Dupleix ensuite qui, après avoir disposé des couronnes de l'Indoustan et rempli le rôle prestigieux d'un grand souverain et d'un tout puissant nabab, offrira au public étonné le lamentable spectacle de la plus profonde des disgrâces et de la plus accablante des infortunes.

Bientôt, voici le procès de Bussy et, en Angleterre, celui de

18Ô MAHJ^ de la fiOUHÛONKAlâ

lord Clives. Voici surtout Tinfortuné Lally-Tollendal, allant si injustement porter sa tête sur le billot.

Après tout, n'en a-t-il pas toujours été ainsi ?

Socrate, le plus grand sage de l'antiquité, ne fut-il pas condamné à boire la cigûe ? Marins, le vainqueur des Cimbres, ne dut-il pas aller chercher un refuge dans les ruines de Carthage auxquelles, les yeux en larmes, il comparait si justement sa fortune détruite ? Scipion, enfin, ne dut-il pas quitter Rome si profondément injuste à son égard, en lui lançant le célèbre anathème : Ingrate patrie, tu n'auras pas même mes os !

Et le pieux Christophe Colomb, lui-même, ne fut-il pas, lui aussi, chargé de chaînes, par les Castillans — chaînes infiniment glorieuses qu'il ordonnait de placer, après sa mort, dans son tombeau !

La cigûe de Socrate, les chaînes de Colomb, les fers de Dupleix et de la Bourdonnais, la hache du bourreau tranchant la tête deXollendal!...

« En vérité, dit un savant historien (1), quels tableaux pour l'œil qui peut saisir l'étonnante mobilité des révolutions humaines, et quel respect ils ajoutent à la mémoire de ces noms justement vénérés I C'est donc bien vrai que la haine cherche à perdre un grand homme ! Mais, ses vertiis et ses talents résistent à ces luttes cruelles et reparaissent brillant d'une nouvelle splendeur. :»

Pour le glorieux Mahé de la Bourdonnais, l'heure tardive de la réparation a fini aussi par sonner, et les persécutions dont il a été la victime, n'ont même fait qu'épurer sa gloire, rendre son souvenir plus touchant, sa physionomie plus attachante, son auréole plus glorieuse I

Paris a donné son nom à l'une de ses principales avenues

<1) Note 8, page 36. Eloge de Mahé de la Bourdonnais, lu le 18 janvier 1788, à la Société Royale, par Mallet de la Brossière.

et Sàint-Malo, sa ville natale, à Tune de ses pittoresques rues, chantée par Victor Hugo (1).

A Saint-Malo, aussi, dans ce curieux panthéon local qu'on nomme « la Salle des grands hommes », son portrait se trouvç accroché, aujourd'hui, à côté de celui de ses plus illustres concitoyens : les Jacques Cartier, Duguay-Trouin, Porcon de la Barbinais, Chateaubriand, Broussais, Robert Surcouf, Jean-Marie et Félicité de la Mennais...

 ce propos, un fin lettré, en face de ce portrait, posthume hommage rendu à ce grand génie persécuté, s'exprime ainsi :

« Une main dans son gilet, l'autre sur la garde de son épée, il vous sourit et ne songe plus aux injustices de la cour de Louis XV ; lui, Mahé de la Bourdonnais, qui a relevé le nom français dans les Indes, pris Madras, ruiné le commerce anglais, fondé la colonie de Tlle de France ; lui, pour qui Bernardin de Saint-Pierre a créé le délicieux roman de Paul et Virginie ; lui, Mahé de la Bourdonnais qui, prisonnier des Anglais, les a forcés par sa vie d'honnête homme à avoir foi en sa parole d'honneur ; lui qui, de retour en France, a été jeté en prison et est mort presque de misère, il sourit et ne songe plus à ses malheurs, car il est avec ses amis... (2).

Mais, c'est surtout la radieuse Ile de France qui s'est efforcée, la première, de réparer les injustices dont son glorieux fondateur avait été la victime.

Un jour, là bas — c'était en 1798 — une pauvre veuve, ruinée, dut solliciter du pouvoir public une petite pension pour ne pas mourir de faim.

Cette femme, née à Port-Louis, à l'hôtel du Gouvernement, le 3 décembre 1741, se nommait Françoise-Charlotte de la Bourdonnais, veuve du marquis de Montlezun.

L'Ile de France, qui a le culte de la gratitude et du souve-

(1) Les Travailleurs de la Mer.

(2) Histoire pittoresque de Saint-MalOf par Gaston de la Salle. Saint-Malo, imprimerie Hamel, 1860.

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nir, s'empressa de faire droit à sa supplique, et l'Assemblée Coloniale lui accorda à l'unanimité une pension annuelle et viagère de 3000 livres :

« Considérant les services rendus à la patrie par feu Mahé de la Bourdonnais, et particulièrement à cette colonie dont il est regardé comme le fondateur et le père.

« Considérant que les colons de llle de France ne font qu'acquitter une dette, en donnant à la fille de Mahé de la Bourdonnais, un témoignage public de leur reconnaissance et de la vénération qu'ils ont pour son nom... (1). »

D'ailleurs, ils sont aussi nombreux que touchants, les superbes témoignages de reconnaissance que Maurice a voulu, depuis lors, toujours prodiguer à son si glorieux et si infortuné fondateur.

L'un des plus éloquents, parmi ceux-ci, fut la fête séculaire organisée en mémoire du centième anniversaire de la prise de possession de l'île Maurice, par le glorieux Malouin, Guillaume Dufresne, devancier de la Bourdonnais.

A propos de cette fête, voici comment s'exprime un savant historien originaire de l'Ile de France (2) :

« C'était un vendredi que se chômait le centième anniversaire de la prise de possession qu'en fît Guillaume Dufresne, de Saint-Malo...

« ... Pour moi, enfant de Saint-Malo, poussé par les événements sur cette île lointaine que mes ancêtres avaient vue, dans sa condition primitive, couverte de ses forêts vierges, cette journée rappelait une époque glorieuse à laquelle se rattachaient, en raison de sa perte récente, de déchirants souvenirs. N'était-ce pas de ma ville natale qu'étaient sortis, en majorité, ces hommes résolus et dévoués qui, en s'y expatriant, l'avaient retirée de l'état sauvage et désert, pour

(1) Archives de Tile Maurice.

Ô!) Bibliothèque Municipale de Saint-Malo. Article, par Charles Cunat, dans la Vigie de VOuest, ancien journal de Saint-Malo, n- 503, 23 Juillet 18^<

lui donner l'existence et la civilisation ? N'avaient-ils pas encore contribué, par leurs persévérants eflForts, à lui créer le rang élevé dont elle jouissait, entre les autres colonies, à cause de sa politesse, de son industrie et de ses richesses.

« Dans une des vastes salles du Collège colonial érigé par le général Decaen, la Société d'Emulation, avec l'autorisation du gouverneur, Farqhuar, s'assembla à 11 heures 1/2, à l'effet d'y tenir, aux termes de ses règlements, sa séance annuelle. »

Au cours de cette séance, qui a lieu en présence de toutes les' notabilités de l'île, au son du canon et des musiques militaires, l'archiviste de la colonie, après différents discours, donne solennellement lecture de l'acte de prise de possession, rédigé par le capitaine Guillaume Dufresne au nom du roi (1).

« En achevant sa lecture, il ajoute que cette pièce originale, qu'il fait passer sous les yeux des principales notabilités, se trouve dans un tel état de vétusté, et l'encre en est si pâle qu'elle sera certainement illisible avant peu de temps. »

Puis, le président de l'association d'Emulation se lève et, dans un magnifique discours, il retrace l'histoire si navrante et si séduisante de la charmante et si belle Ile de France. Enfin il arrive aux malheurs de la Bourdonnais. «

« Alors, dit M. Cunat, devant cette peinture si terrible de l'ingratitude des rois, les poitrines s'oppressèrent, les yeux se remplirent de larmes, et l'orateur, attendri lui-même, ne pouvant continuer sa narration, laissa son manuscrit, imprégné de pleurs, lui échapper des mains. Un silence morne, une sorte de stupéfactioa succédèrent à ce lugubre épisode, et devinrent la plus belle comme la plus touchante des oraisons funèbres que pouvaient inspirer l'amour et la reconnaissance d'une population entière, représentée par l'élite de toutes les classes.

« Voyant sur les visages vénérables des vieux colons, dont

(1) Voir, supra, cet acte de prise de possession.

quelques-uns avaient été contemporains du grand homme, les traits d'une vive affliction qu'aut^un d'eux ne cherchait à dissimuler, je donnai un libre cours à ma sensibilité. »

Cette sensibilité se manifesta encore plus vivement quand un poète de l'assemblée, M. Arrighi, lut une poésie qui, intitulée La Vieillesse, débute ainsi :

O grand homme, du haut de la voûte éternelle. Contemple, en ce moment, l'enceinte solennelle Où de nos vieux colons les cœurs reconnaissants Elèvent, jusqu'à toi, leurs vœux et leur encens. Revois ces bords si chers que ton œil considère, Une île dont tu fus et le chef et le père !

Je vois pâlir l'éclat de ton front radieux.

Des larmes de regret semblent mouiller tes yeux... Je devine ton cœur... Cette couleur chérie.

Jadis emblème heureux de ta belle patrie.

Tu ne l'aperçois plus flotter dans notre port I Il est trop vrai !... le sort, Tinexorable sort, Â qui rien ne résiste, en changeant nos bannières. Est venu nous ranger sous des lois étrangères. Ce moment fut cruel... Eh ! qui pourrait jamais D'un fils qui perd sa mère accuser les regrets ?...

Mais, suivons le cours des années qui se précipitent, et continuons à relater les témoignages si touchants de gratitude que rile de France s'est plue à prodiguer à la Bourdonnais.

Le 16 février 1738 (1), le pieux fondateur des îles de France et de Bourbon avait eu la douleur de perdre un de ses enfants, François, âgé de 22 mois. Le 9 mai suivant, c'était la mère, Anne-Marie de la Franquerie, qui suivait son fils dans le tombeau.

(1) Registres de r£tat-Civil, à Port-Louis (île Maurice).

Les restes de la mère et de l'enfant, inhumés d'abord dans l'église paroissiale, furent bientôt réunis dans le même cercueil et, le 9 mai 1739, transférés dans la chapelle du Conseil, chapelle placée sous le vocable de sainte Anne, en souvenir de M<"® de la Bourdonnais qui portait ce nom et avait pour la patronne de la Bretagne une confiance toute particulière (1).

Là, le vendredi de chaque semaine, une messe était célébrée à la mémoire de M<°« de la Bourdonnais, en vertu d'une fondation à perpétuité acquise par son pieux mari.

Il en fut ainsi jusqu'à la Révolution, époque à laquelle la chapelle fut désaffectée.

Cependant, le 21 décembre 1827, en faisant des fouilles à cet endroit, on découvrit les précieux ossements.

Immédiatement, s'organisa une grandiose manifestation et, le 26 décembre suivant (2), avec toute la pompe que comporte le pays, ces ossements furent transportés dans l'église paroissiale actuelle, dont la Bourdonnais lui-même avait jadis choisi l'emplacement.

« Une garde d'honneur (3) formée de toutes les troupes de la garnison et précédée de la musique militaire, ouvrait la marche. Suivait le Vicaire apostolique, curé de Port-Louis, à la tête du clergé de la paroisse ; puis, le cercueil que portaient des marins du navire français la Bonne^Mère, capitaine Angenard, de Saint-Malo, patrie de la famille de la Bourdonnais, qui avait demandé et obtenu cette faveur...

« Le cortège était composé des magistrats de la Cour d'appel et de première instance, de MM. les employés civils et militaires de tout rang, des membres composant le Conseil de Fabrique de la paroisse, des notables de la ville et d'une grande

(1) Maurice reconnaissante, page 123. Ile Maurice, 1899. Pezzani, imprimeur.

(2) Page 119, ibidem.

(3) Ga!fette de M^wrice, 12 janvier 1828^ article si^né FrobervUle» pérç.

multitude qui put à peine trouver place dans l'église déjà occupée par une foule de personnes qui Ty avaient devancée.

c La même pompe avait été prodiguée dans l'église. Les murs, depuis quelque temps nus et dépouillés, dans les cérémonies funèbres, avaient été couverts de draperies, emblèmes de deuil....

« Cet hommage était dû, après quatre-vingt-neuf ans, aux cendres de M'"« de la Bourdonnais. »

Au héros de Madras, il fallait une statue.

Cet homme illustre, dit à ce sujet VAlmanach de Maurice (1), doit être regardé comme le véritable fondateur de notre île ; son nom devrait être, ici, dans tous les cœurs, son portrait dans toutes les maisons, ses intéressants mémoires dans toutes les bibliothèques, et sa statue sur notre place d'Armes, à l'entrée de la ville créée par lui.

Dans son numéro du 30 mars 1832, le Cernéen s'exprimait dans le même sens, réclamant, pour la Bourdonnais, une statue « qui apprenne au moins à l'étranger que, chez nous, les cœurs ne sont pas ingrats (2). »

La statue projetée fut solennellement inaugurée, sur la place d'armes de Port-Louis, le 30 janvier 1853, au milieu d'une pompe magnifique et d'un indescriptible enthousiasme, partagé aussi bien par les Anglais que les Mauriciens.

Il résulte des intéressants comptes-rendus de l'époque, que cette statue, sans doute, fut érigée à celui qui fut, pour MauricjS, ce que fut Pierre le Grand pour Saint-Pétersbourg ; à celui qui fut, au dire de Voltaire, « le Duguay-Trouin de son époque, mais lui fut supérieur par l'intelligence et égal par le courage. »

Mais, surtout, cette statue fut destinée à magnifier et

(1) Âlmanach de Maurice, page 4, année 1837.

(2) Le Cernéen, journal de TUe Maurice, numéro du 30 mars 1832, arUcle de M, d*£pinay.

honorer le bienfaiteur plein de mansuétude, le civilisateur par excellence « bon, humain, généreux, économe des ressources du peuple, et prodigue, jusqu'à l'excès, quand les souffrances de l'humanité ou le bien-être public faisaient appel à ses sympathies (1). »

« Savez-vous de quelles créations M. de la Bourdonnais s'enorgueillissait le plus ? dit à ce sujet un érudit historien de Maurice (2).

a Tournez vos yeux du côté de la mer et voyez d'ici cet hôpital qui, malgré l'accroissement immense de cette ville et de sa population, n'est pas encore disproportionné à ses besoins. Voilà l'institution à laquelle M. de la Bourdonnais donnait, chaque jour, trois heures les plus précieuses consacrées à son gouvernement.

4 A deux pas de cet hôpital, jaillit, dans la mer, une source abondante et pure, qu'un aqueduc de plusieurs milliers de toises va chercher dans les courants lointains et battus de la Grande-Rivière. Est-il un seul de nous, ici, qui ignore que l'eau la plus salubre dont il se désaltère, il la doit à la sollicitude paternelle du héros ? »

J'aimerais, surtout, pouvoir citer toutes les touchantes cantates et les éloquentes poésies qui saluèrent la statue, si longtemps attendue. Ecoutons, au moins, quelques strophes de l'une d'elles (3) :

Ta fille, ô grand Mahé, ta Maurice inaugure Au nom de ses enfants, ta statue, en ce lieu, Et nos neveux viendront voir ta noble figure. Puis, d'orgueil et de joie, il remercîront Dieu.

(1) Maurice reconnaissante, ouvrage précité, page 155.

(2) Ibidem. Résolution de M. Piston, page 155.

(3) Cantate choisie par le Comité pour être chantée à l*lnauguraUon de la statue. Paroles de M. Jérémie Basset, musique de M. Emmanuel, chef d'orchestre du tlléàtrç dç Port-I^ouis (Ue Maurice).

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