CHAPITRE II
^a Compagnie dcA (fndeâ aux maiiiA des Malouinâ.
Désastreux état financier de la France et de la Compagnie des Indes. — Expédients de la Compagnie pour Ke procurer des fonds. — Le roi lui prête 850 000 livres. — Assemblée générale du 24 janvier 1702. — Arrêt du 1" août 1702. — Atermoiements. — Assemblée générale du 1" janvier 1709. — La Compagnie des Indes subroge les Malouins dans ses droits. — Merveilleuse prospérité de Saint-Malo. — Première expédition des Malouins à Moka (6 janvier 4708). — Deuxième expédition des Malouins à Moka (2 décembre 1711). — Troisième expédition des Malouins à Moka (21 mars 1714). — Guillaume Dufresne, au nom du roi, prend possession de l'île Maurice (20 novembre 1714). — La Compagnie du Sud, fondée par les Malouins. — Ils prêtent 30 millions à Louis XIV.
La prospérité croissante de Pondichéry n'était malheureusement qu'un fait isolé dans Thisloire de la Compagnie des Indes, dont les affaires, en réalité, étaient fort loin de réussir, malgré tous les avantages dont elle avait été comblée. Surtout depuis 1691, son négoce se trouvait interrompu parles différentes guerres entreprises par Louis XIV, contre la Hollande, l'Angleterre et l'Espagne.
Cette dernière guerre, notamment, avait fort endetté la caisse du roi.
« J'ai honte dans le temps présent, écrivait au ministre le célèbre corsaire Duguay-Trouin, de vous représenter que, depuis plus de quatre ans que je suis capilaine de vaisseau, je n'ai pas reçu deux mois d'appointements ; que la pension dont le roi m'a honoré ne m'a pas été payée.... Qu'allons-nous
14 MAHÉ DE LA BOURDœïNAIS
devenir, Monseigneur, après avoir tout sacrifié pour le service' et pour vous plaire, si vous ne nous protégez pas ? Je vous avoue que ces tristes réflexions me sont plus funestes que le mal dont je suis depuis si longtemps accablé (1).... »
Villars, dans ses mémoires, s'exprime en termes analogues sur la situation lamentable de la France, nous dépeignant les soldats sans solde, vivant de pain sec et surtout de rapine, sordides et couverts de haillons (2).
Or, si telle était la situation fînancière de la France, telle était aussi, par voix de conséquence, celle de la malheureuse Compagnie des Indes.
Du reste, ce n'étaient pas seulement les guerres de Louis XIV qui la faisait péricliter, en l'empêchant d'exercer librement son négoce. Sa situation précaire tenait aussi à l'insuffisance de fonds dont elle disposait, depuis son origine, d'autant que les directeurs en avaient gaspillé une partie en répartitions prématurées et en jetons de présence absolument excessifs.
Pour se procurer des fonds, il avait fallu emprunter à un taux allant jusqu'à 10 %. Il avait même fallu emprunter à la grosse aventure.
Ënfm, les Indiens se plaignaient amèrement au roi de ce que la Compagnie ne leur versait ni capital, ni intérêts, et n'avait, •depuis plus de 16 ans, envoyé un seul vaisseau à Surate.
En vain le roi faisait-il tous ses efforts pour la soutenir. Il lui avait même prêté 850.000 livres, sous la seule condition que les directeurs et les actionnaires consentiraient à augmenter de moitié leur part sociale.
Le 24 janvier 1702, eut lieu une assemblée générale, en présence du prévôt des marchands, et, dans cette assemblée, il fut décidé que l'augmentation demandée par le roi serait effectuée en trois versements.
(t) Archives de la Marine, à Paris, 8, 10. 23 décembre 1710. (2) Mémoires de Villars.
Pour les actionnaires, ces trois versements furent fixés aux 1*** avril, 1**" juin, V^ août 1702. Pour les directeurs, le premier versement fut déclaré payable au comptant et les deux autres furent reportés aux 1«' mars et l»*^ avril suivants. Il fut entendu, en outre, que les directeurs avanceraient mille livres, à la grosse aventure, sur les trois premiers vaisseaux que la Compagnie enverrait aux Indes, dans le cours de Tannée 1902.
L'époque du premier versement était échue depuis longtemps et les actionnaires, pour la plupart, ne s'étaient pas exécutés. Ne voulant plus faire la moindre avance, ils soutenaient même que Fart. 2 du décret du mois d'août 16&4 les dispensait formellement de tout versement ultérieur.
C'est pourquoi, après de longues procédures et différentes décisions plus ou moins contradictoires, intervint un arrêt du conseil, en date du 1®** avril 1704, qui décida que tous les actionnaires seraient intéressés dans le coipmerce de la Compagnie, tant pour l'avenir que pour le passé, proportionnellement à leur apport. L'arrêt décidait, en outre, que les directeurs rendraient immédiatement leur compte de gestion et que, désormais, tous les nouveaux emprunts seraient soumis à l'examen de cinq actionnaires délégués, et devraient être approuvés au moins par trois d'entre eux.
Cependant la situation devenait, chaque jour, plus perplexe, et les directeurs, accablés de dettes, se voyaient à la veille de tomber entre les mains de leurs créanciers.
L'Assemblée générale ayant été fixée au l*"" janvier 1 709, ils obtinrent toutefois un atermoiement jusqu'à cette date, laissant espérer à leurs créanciers qu'on trouverait quelque moyen pour liquider les dettes les plus pressantes.
Sur ces entrefaites, un négociant nommé Croizat ou Creuzat, demanda l'autorisation d'envoyer aux Indes deux vaisseaux, au nom de la Compagnie, promettant à celle-ci 15 V»» sur le montant des marchandises que rapporteraient ces vaisseaux,
et 2 Vo sur le montant des prises qu'ils pourraient faire au delà de la Ligne.
Ainsi, on gagna encore du temps. Cependant, l'Assemblée de 1709 n'ayant encore donné aucun résultat, la Compagnie se vit dans la nécessité de céder ses droits, sans plus de retard.
Elle jeta les yeux sur les Malouins qui, depuis fort longtemps, connaissaient la route des Indes.
En effet, dés le 11 mai 1601, deux hardis navigateurs, Michel Protêt et Grout, avaient entrepris une brillante expédition vers ce lointain pays, avec deux vaisseaux, le Croissant et le Corbin, frétés par une société particulière qui, depuis une époque fort reculée, avait été fondée à Saint-Malo, en vue du commerce des Indes, où déjà les Portugais exerçaient leur industrie (1).
D'autres, fort nombreux, avaient suivi, depuis lors, la route que leur avaient ouverte les Grout et Protêt. Ainsi Truchot de la Chesnais, Géraldin, Dessaudrais (2)... Du reste, en réalité, depuis ses débuts, l'histoire de la Compagnie des Indes se liait déjà intimement avec celle de Saint-Malo. Ainsi, lorsque, sur l'initiative de Colbert et de Louis XIV, se réunirent à Paris les notables commerçants qui jetèrent, en dix articles, les bases de « la nouvelle Compagnie des Indes », Saint-Malo fut une des premières villes du royaume qui fut pressentie à cet effet, et les douze syndics provisoires s'empressèrent d'écrire à la Communauté de ville, présidée par le marquis de Goyon, afin d'obtenir l'adhésion de Saint-Malo. A la lettre des syndics est même annexée une lettre du roi tendant au même but (3).
(1) Statistique illustrée de la ville et de l'arrondissement de Saint-Malo, par Charles Le Coq, Saint-Malo, chez Coni, libraire, 1850 (passim). — L'abbé Manet. Biographie des Malouins célèbres, 1824, chez Tauteur, rue des (Umetiéres. — Charles Cunat. Saint-Malo illustré par ses marins. Rennes 1857, imprimerie Pcalat.
(2) B. B. Registre in-f* 1659 à 1673. Archives municipales de Saint-Malo. (Registre de délibérations de la Communauté de Ville). Voir notre 4* pièce justificative et notre pièce jusUficativc 4 *'•.
(3) Ibidem.
LA COMPAGNIE DES INDES AUX MAINS DES MALOUINS l7
« Le roi, leur disait-il dans une lettre du 15 mars 1669, ayant eu la bonté de me pourvoir à la charge de secrétaire d*Etat, a bien voulu en même temps joindre à mon département les soins de tout ce qui peut concerner le négoce. C'est ce qui m'oblige à vous écrire ces lignes, pour vous dire en même temps de vous mettre en état de profiter, en toutes occasions, de l'extrême bonté que Sa Majesté a pour vous, et de ressentir les marques avantageuses de la puissante protection qu'EUe veut bien vous donner (1). »
Mais comment au juste s'opéra la transformation de la Compagnie des Indes en société malouine ? Tout d'abord, la Compagnie des Indes se borna à autoriser les Malouins à opérer dans la Mer Rouge, à leurs risques et péril^ moyennant une redevance de 7.000 livres, plus 15 Vo sur les marchandises importées en France.
L'année suivante, après avoir fait proroger son privilège jusqu'en 1724, elle le céda définitivement à MM. de Saint- Malo (Magon Saint-Elîer, Guet, A. Lepinay), avec liberté de négocier dans tous les pays de sa première concession, à l'exception cependant des mers de la Chine, pour le commerce desquelles avaient été établies, depuis 1700, différentes compagnies particulières.
La cession était faite moyennant 10 % du produit des ventes en France, et 5 o/^ de celui des prises. Elle était faite, en outre, moyennant la retenue de 50 livres par tonneau de marchandises importées.
Que firent les négociants malouins, lorsqu'ils furent ainsi les seuls commanditaires de la Compagnie des Indes ?
Ce fut pour eux une ère d'incroyable prospérité, comme en témoignent encore les remparts et les somptueux hôtels
(1) Archives municipales de Saint-Malo (non cataloguées). Sous la date précitée, voir la suite de cette curieuse correspondance entre Golbert et les Malouins, Voir aussi notre étude la Compagnie des Indes aux mains des Malouins (Anna' les de la Société historique et archéologique de l'arrond* de Saint-Malo, 1901).
de granit qu'ils édifièrent alors, avec les bénéfices réalisés. Ce fut aussi une glorieuse période durant laquelle, à mainte reprise, leur pavillon s'immortalisa par ses magnifiques conquêtes et ses lointaines expéditions.
A la date du 6 janvier 1708, ils entreprirent une première expédition, à Moka. Ils partirent de Brest sur deux vaisseaux de 50 canons, armés tant en guerre qu'en marchandises, et commandés par les sieurs de la Merveille et de Champloret. Ces deux vaisseaux arrivèrent dans le mois de décembre 1708 au port d'Aden, à l'entrée de la Mer Rouge. Ayant obtenu du gouvernement de cette ville une lettre de recommandation pour celui de Moka, les deux capitaines Malouins cinglèrent vers ce dernier port, où ils arrivèrent le 3 janvier 1709. Là, raconte l'abbé Manet (1), ils trouvèrent sur le quai douze chevaux bien harnachés et deux cents soldats, avec des timbaliers à leur tête. On les conduisit en cette pompe au palais dudit gouverneur où, dès les premiers jours, fut conclu un traité par lequel toutes les conditions et tous les droits de commerce furent réglés à trois pour cent.
Leur retour eut lieu le 12 mai 1718. Le savant historiographe malouin ajoute : « On sait qu'un autre navire de Saint-Malo, revenant quelque temps après de Moka, d'où il rapportait des branches de caféier ordinaire chargées de feuilles et de fruits, donna occasion aux habitants de l'île Bourbon de reconnaître qu'ils avaient dans leurs montagnes des arbres tout pareils. On en fit la confrontation. Le fruit de cette île se trouva seulement plus long, plus menu, plus vert et plus amer ; mais il eut bientôt lui-même une vogiie considérable, et ce fut, pour le royaume, un bonheur d'avoir une colonie qui lui permit de se passer de l'Yémen (2). »
(i) Archives municipales de Saint-Malo, non cataloguées. Manuscrit de l'abbé Manet, fort apprécié sous le nom de « Grandes Recherches ». (2) Ibidem.
LA COMPAGNIE DES tNDES AUX MAINS DES MALOUINS . Id
A la date du 2 décembre 1711 partit, pour Moka, une nouvelle expédition malouine composée de deux vaisseaux commandés par les capitaines de la Briselaine et de la Lande. Ceux-ci reçurent du gouverneur de la ville le plus bienveillant accueil. Quant au chirurgien du bord, il eut même la chance de guérir, à Morrab, le monarque du royaume d'Yémen qui souffrait d*un abcès dans Toreille. En reconnaissance, les Malouins reçurent de magnifiques présents, et notamment cinq cents balles du meilleur café du pays.
« Nos navigateurs, dit ici Tabbé Manet (1), outre les diverses marchandises qui avaient été Tobjet spécial de leurs voyages, rapportèrent de TÀrabie-Heureuse quelques lumières géographiques, historiques et nautiques, dont ont su profiter plusieurs écrivains modernes qui ne se sont même pas donné la peine d'indiquer les sources où ils les avaient puisées.
« Nous leur devons, en particulier, des observations exactes sur Tarbre et le fruit du caféier de Moka, le meilleur que Ton connaisse. Cet arbre, selon eux, s'élèye ordinairement depuis six pieds jusqu'à douze et dix-huit pieds de hauteur, et sa grosseur est d^ douze à quinze pouces de circonférence. Dans son état de perfection, il fait à peu près le parasol comme nos pommiers de huit à dix ans, excepté que ses branches sont rangées le long du tronc, Tune presque à Topposite de l'autre, ainsi que les feuilles sur chacune de ses branches. Le bois en est fort tendre et si pliant que le bout de la plus longue branche peut être amené jusqu'à deux ou trois pieds de terre. L'arbre ne se dépouille jamais de toutes ses feuilles à la fois et, dans presque toutes les saisons de l'année, on y voit des fieurs et des fruits. Ces fleurs sont blanches, approchant de celle du jasmin et d'une odeur agréable. Elles naissent dans la jonction de la queue des feuilles avec les branches. Aussitôt qu'elles sont tombées,
(1) Grandes recherches, manuscrit de Tabbé Manet précité.
il naît en leur place un petit fruit fort vert d'abord, mais qui devient rouge en mûrissant, et de la forme à peu près d'une grosse cerise... »
Telles furent les deux brillantes expéditions des Malouins, à Moka.
Ce furent ceux-ci qui, avec leurs vaisseaux tout fleuris de branches de caféier, se rendirent de là à Bourbon, et découvrirent les caféiers que contenait aussi le sol de cette colonie française.
Ce furent eux qui passèrent, à Moka, les premiers traités autorisant l'exportation directe du café en France. Et en souvenir de ces deux glorieuses et fructueuses expéditions auxquelles est due véritablement la vulgarisation du café dans notre pays, tout un quartier de Saint-Malo conquis sur la mer, fut baptisé du nom de Moka (1). Une troisième expédition malouine eut lieu à Moka, le 21 mars 1714.
A la tête de cette expédition, était Guillaume Dufresne, sieur d'Arsel, né à Saint-Malo, le 21 avril 1668, de Bertrand Dufresne, sieur de Bois-Sauvage, et de Françoise Auffray. « Il était parvenu par son mérke, dit Cunat (2), au grade de capitaine de vaisseaux de la Compagnie des Indes, après s'être signalé dans les deux dernières guerres du règne de Louis XIV. Le 21 mars 1714, il partit sur le bateau le Chasseur, qu'il commandait, ayant pour conserve le vaisseau la Paix, capitaine de la Mancelière. »
Dufresne, heureusement arrivé à Moka, terme de son voyage, reçut un beau matin la mission d'aller prendre, au nom du roi, possession de l'île Maurice.
La prise de possession de l'île Maurice par les Malouins est assurément l'acte le plus glorieux de leurs annales maritimes, à l'époque que nous étudions ici.
(1) Ce nom a été fidèlement conservé jusqu'à nos jours.
(2) Charles Cunat, précité, page 306 et suivantes (Bibliothèque municipale de Saint-Malo).
Les îles de France et de Bourbon, qu'on nomme du joli vocable • les deux îles sœurs », sont situées entre les 19® et 20'' degrés de latitude Sud.
Elles furent découvertes par les Portugais, au temps de leur première navigation dans Tlnde ; mais ceux-ci ne songèrent à y former aucun établissement.
En 1640, les Hollandais occupèrent à leur tour la future île de France — l'île Maurice — qu'ils ne purent non plus arriver à coloniser, et durent même finalement abandonner, devant une redoutable invasion... de rats ou de singes : les historiens locaux ne sont point d'accord sur ce grave point d'histoire (1).
Alors commence pour l'île Maurice une nouvelle période de brouillards et d'oubli. Désormais, l'île Maurice n'est plus habitée que par des Noirs Marrons qui vivent en maîtres dans ses montagnes désertes et ses forêts impénétrables.
Un siècle se passe.
Voici les armateurs de Saint-Malo qui se voient subrogés dans tous les privilèges de la Compagnie des Indes.
Alors M. de Pontchartrain , ministre de la Marine, les invite à aller prendre possession de l'île Maurice, au nom du roi, pour le cas où cette île serait inhabitée.
Réunis en grand* conseil, en leur siège social de la rue Saint-François (2), les armateurs malouins décident de confier la mission dont le roi vient de les charger, à Guillaume Dufresne qui est certes un de leurs plus habiles capitaines.
Dufresne, comme nous le disions à l'instant, était alors à Moka.
C'est pourquoi la Compagnie lui fait porter par un autre Malouin, le capitaine de la Boissière, montant le vaisseau
(1) L'Ile de France, par AU>ert Pitot, 1899. Port-Louis (ile Maurice) Pozzani, éditeur.
(2) Cet hôtel, d'une grande richesse architecturale, est orné de magnifiques plafonds sculptés qui font l'admiration des connaisseurs.
V Auguste, la lettre de M. de Pontchartrain, datée du 31 octobre
1714, et confiant aux Malouins la prise de possession de Tîle Maurice.
Se conformant à Tordre reçu, Dufresne se dirigea aussitôt vers cette île, où il aborda au port Nord-Ouest, après une pénible traversée (1).
Aussitôt débarqué, il envoya son équipage à la découverte, et fit tirer plusieurs salves de coups de canon. Les Noirs Marrons, abrités dans les montagnes et les forêts, se gardèrent bien de répondre à cette bruyante démonstration qui leur causa un vif émoi, et, le 21 septembre 1715, Dufresne prit solennellement possession de Tile à laquelle, suivant Tordre du roi, il donna le joli nom d7/e de France.
Dans les termes suivants, acte fut dressé de cette prise de possession :