‹ Mahé de la Bourdonnais et la Compagnie des IndesChapitre 7 sur 71 · ACTE DE POSSESSION DE L'ILE DE FRANCE · texte numérisé non relu

ACTE DE POSSESSION DE L'ILE DE FRANCE

DU 20 Novembre 1714

De par le Roy

Nous, écuyer, Guillaume Dufresne commandant le vaisseau le Chasseur et officiers, en vertu de la copie de la lettre de M^»" le comte de Pontchartrain, ministre secrétaire d'Etat, à Versailles, le 13 octobre 1714, qui m'a été fournie à Moka, golfe de la Mer Rouge, par le sieur de la Boissière, commandandant le vaisseau V Auguste, armé par Messieurs nos armateurs, de Saint-Malo, subrogés dans les droits et privilèges de la royale Compagnie de France, du commerce des Indes orientales, collationnée à l'original au dit Moka, le 27 juin

1715, portant ordre de prendre possession de l'île Mauritius,

(1) Page 306 et suivantes. Cunat, précité.

(2) Archives publiques de l'Ile Maurice. Greffe de la Cour suprême, reg. 1, n*l. (Les pointillés indiquent les mots qui ne peuvent plus être lus, le temps les ayant effacés.)

située par 20 degrés de lattilude Sud et par septante-huit trente-huit minutes de longitude, suivant la carte de Pitre- Goos, laquelle carte prend son premier méridien au milieu de risle Ténérif, dont je me sers, en cas que la dite isle ne fut point occupée par aucune puissance et comme nous sommes pleinement informés, tant de la part du sieur G..., mort capitaine du vaisseau le Succès et de ses ofQciers... à cette isle, le septième mai dernier et mouillé dans la baye nommée par les Anglais Browsbay, autrement nommée par nous baye de la Maison-Blanche, distante du port ou baye où nous sommes mouillés actuellement d'environ une à deux lieues, nommée par les Anglais N» W. Harbour, que cette dite isle et islots étaient inhabités, et, pour être encore plus informés du fait, j'ai dispersé partie de mon équipage dans tous les endroits qui pourraient être habités, en outre et afin qu'au cas qu'il y eut quelques habitants sur la dite isle, j'ai fait tirer plusieurs coups de canons par distances et différents jours, et après avoir fait toutes diligences convenables à ce sujet, estant pleinement informé qu'il n'y a personne dans la dite isle, nous déclarons pour, en vertu et exécution de l'ordre de Sa Majesté, à tous ceux qu'il appartiendra, prendre possession de la dite isle Maurice et islot et lui donnons suivant l'intention de Sa Majesté le nom de Vlsle de France, et y avons arboré le pTavillon de Sa Majesté, avec une copie du présent acte, que nous avons fait septuple à Vlsle de France, le 20 septembre 1715, et avons apposé le sceau de nos armes,

fait, contresigné par le sieur , écrivain les jours et an

susdits.

Signé : Dufresne R , Grangemont, de Ghapdelaine Gar-

nier, Litant.

Un savant historien local raconte à ce sujet une fort curieuse anecdote :

« La tradition, précieuse à plus d'un titre à une époque où

les données authentiques font presque absolument défaut, la tradition, menteuse parfois^ captivante toujours, veut, dit-il, que le jour même où Dufresne planta le drapeau fleurdelysé sur notre sol, un navire anglais se soit présenté*dans un but analogue, mais que, voyant la place prise, il se soit en^pressé de virer de bord (1). »

Nous voici arrivés à la fin dii règne de Louis XIV et, à cet endroit, il convient de jeter un coup d'ceil sur la situation générale de Saint-Malo, au point de vue commercial.

Au point de vue commercial, Saint-Malo est la première ville de France ; aucune autre ne régale par la hardiesse, la prospérité et la gloire de ses vastes entreprises.

Les Malouins, qui ont vu leurs aïeux partir à la découverte des pays les plus lointains, tels le Canada et les îles Malouines, viennent, au nom du roi et de la Compagnie des Indes, de prendre possession de File de France et d'établir des comptoirs à Moka, Calicut, Surate, Pondichéry.

Bientôt, la nouvelle Compagnie va reculer l'enceinte des remparts malouins, pour pouvoir bâtir tous ces beaux hôtels qui aujourd'hui tout au long de la rue de Toulouse dressent leurs somptueuses façades de granit et leurs monumentales cheminées.

C'est, pour Saint-Malo, l'ère des fricasscurs d'or qui commence, l'ère des piastres sautées dans la poêle et qu'on lancera, à la volée par les fenêtres, durant les repas épiques' qui célébreront le retour des Courses victorieuses et des fructueuses croisières au long-cours (2).

Du reste, les intérêts commerciaux des Malouins ne sont pas seulement groupés dans cette vaste entreprise dont ils

(1) Albert Pitot, Vile de France. Esquisses historiques, page 2. Port-Louis. Ile Maurice. Pozzani, éditeur, rue de la Poudrière, 1893.

(2) Lire « Un repas de Corsaires », par Cunat. Vigie de l'Ouest, ancien journal de Saint-Malo (bibliothèque municipale).

ont acquis le monopole et qui se nomme la Compagnie des Indes.

Pendant la paix de Ryswick, les principaux armateurs malouins oif! fondé en outre la Compagnie du Sud.

« Pour faire le commerce dans ces mers d'Amérique, dit le savant abbé Poulain (1), il fallait une permission du roi de France ; les Malouins surtout en profitèrent ; les négociants des autres villes venaient même leur vendre leurs concessions. Chaque année, ils envoyaient plusieurs grands navires au Chili, au Pérou ; la guerre ne les arrêtait pas, ils armaient leurs bâtiments ou les faisaient escorter par leurs corsaires ; ils tirèrent de ces contrées des richesses immenses. »

« Le commerce dû Sud est gras, dit un contemporain ; les grosses bourses y profitent au centuple, et quand les navires arrivent, il y a grande joie dans la ville (2). »

En 1708, le corsaire Alain Porée revint du Pérou rapportant sur sa frégate V Assomption, armée de quarante canons, une cargaison de huit millions.

L*année suivante, une flottille de sept navires, venant des mêmes parages, rentra avec trente millions.

Ce furent ces trente millions qui, rapportés du Pérou et du Chili, par la flottille de la Compagnie du Sud, furent prêtés à Louis XIV.

Cet emprunt de trente millions, contracté par le grand roi, envers les Malouins, au taux de dix pour cent, est demeuré justement fameux dans les annales de la ville de Saint-Malo.

Il y est demeuré fameux, non seulement parce qu'il démontre sa fabuleuse prospérité d'alors qui formait un si singulier contraste avec l'état du reste de la France, tant

(1) Page 228. Duguay-Trouin et la cité corsaire, par Tabbé Poulain, docteur és-lettres. 1882, Didier et C", éditeurs, Paris.

(2) Archives de Saint-Malo. Manuscrit CC. 380.

éprouvée par la famine et Thiver de 1709 ; il est demeuré fameux surtout parce que le remboursement n'en à jamais été effectué.

Si les intérêts stipulés étaient gras, suivant tk pittoresque expression du vieux Malouin que nous citions à Tinstant, fort i

maigre fut donc le résultat final de cette trop célèbre opération financière.

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