XVIII PREFACE
habileté supérieure. Ce n'est pas son élément ni son goût. De là, cette clémence dont il a donné de si fréquents exemples, et qui, non moins que sa mission divine, a dû surprendre ses contemporains farouches. Il est clair qu'il répugne à répandre le sang, bien qu'il cède quelquefois, lui aussi, à la soif homicide dont tout son entourage est altéré; il tempère tant qu'il le peut ces frénésies, qu'il réprouve et qu'il voudrait éteindre. Il est magnanime et désintéressé, là où d'autres ne songent qu'au pillage et à la vengeance. Il pardonne les injures dont il a été abreuvé ; il tend une main bienveillante et protectrice à des ennemis qui ont voulu le tuer. Il leur donne la vie au lieu du mal qu'il a reçu d'eux ; parfois il les comble de richesses, pour lesquelles il n'a lui-même que du dédain. Il reste admirablement simple dans sa personne et dans toutes ses habitudes, même quand il est le maître de l'Arabie. Le triomphe ne l'enivre pas ; et s'il n'eût pas succombé à la seule passion qu'il n'a pas su vaincre en lui, il serait resté moralement aussi pur qu'il a été sincère, généreux et sage.
Que serait-il advenu si Mahomet n'eût pas joint la politique et la guerre à la religion, et qu'il se fût contenté, comme d'autres prophètes, de prêcher sans combattre? 11 est embarrassant de le dire ; et l'on peut juger que cette question est assez indi ffé-
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rente. En fait, Mahomela propagé l'Islam les armes à la main ; c'est par la force qu'il lui a élargi la route, aprèsl'avoir introduit par la discussion la plus moffensive, soit en secret soit en public. D'autres religions, comme celle du Christ ou celle du Bouddha, n'ont pas eu leur berceau ensanglanté, et elles ont pu, du moins à leur origine, se passer de cet affreux baptême, sans lequel le Mahométisme n'a pas pu vivre. Le peuple arabe est avant tout guerrier ; il ne peut même faire le commerce, qui l'enrichit, qu'en le protégeant par les armes. 11 est sans cesse militant. Les individus, dans leur isolement, se combattent, comme les tribus entre elles ; ils n'ont d'autre garantie que leur courage personnel. Chez un tel peuple, avec de telles nécessités et de telles coutumes, il n'est pas possible que des masses populaires se réunissent dans un intérêt commun, sans en appeler aussitôt à la violence. Les passions religieuses doivent surtout les y pousser, parce qu'elles sont les plus actives et les plus profondes de toutes. Parier de paix à ces foules désordonnées, c'était vouloir ne pas être entendu ; et le chef qui devait les diriger, eu les éclairant, ne pouvait être qu'un guerrier comme elles. Le Christianisme naissant ne rencontra pas en Judée ^des conditions aussi rudes. Le Bouddha s'adressait à des populations pacifiques jusqu'à l'inertie. La foi bouddhique
XX IMIEFACE.
et la foi chrétienne ont pu se développer et fleurir par la paix. L'Islam n'a pu échapper à Texigence atroce de la guerre. Il a subi cette frénésie des combats. Mais ce n'est pas lui qui l'avait créée. Elle régnait sans limite chez ces races, longtemps avant Mahomet ; il la restreignit, sans pouvoir la détruire. Quelque puissante qu'on suppose son action, elle ne pouvait aller jusque-là; et ce n'est jamais un homme qui peut inculquer aux peuples les instincts permanents el irrésistibles ; ils ne les reçoivent que de la nature. Seulement, avant le prophète, les Arabes, désunis comme ils l'étaient, ne pouvaient rien que se déchii'er entre eux; une fois réunis par la religion, ils ont répandu sur l'univers l'incendie qui les dévorait. Sans l'Islam^ ils n'étaient pas les conquérants du monde ; mais sans la guerre, l'Islam lui-même n'était pas.
Ainsi, nous n'avons point trop de reproches à faire à Mahomet; il faut absoudre en lui le prophète sous l'homme d'État et le politique. Ou son œuvre religieuse avortait, ou elle n'était possible que par les voies qu'il a employées. Tout impures qu'elles sont, il vaut encore mieux qu'il ne s'en soit pas abstenu.
Mais on doit l'avouer : ce mélange de la politique et de Lt religion a beaucoup nui au personnage de Mahomet. Il n'a plus cette auréole de sainteté dont