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XXXVI PREFACE

C'est là aussi ce qui explique la fureur implacable des guerres religieuses, sans la justifier, soit entre des peuples différents, soit dans le sein d'un même peuple où la foi se divise. La politique a bienmoinsd'acharnement, toute sanguinairequ'elle est. Cela se conçoit sans peine. Les peuples ont une conscience, comme les individus; pour y obéir, ils sont toujours prêts aux sacrifices les plus héroïques. La passion des conquêtes, le soin même de la défense matérielle ne leur inspirent pas toujours ces dévouements extraordinaires où il s'agit de tout immoler pour sauver son âme; les nations ne les marchandent jamais à leur religion; de même que l'homme vertueux sait périr pour le devoir, quand la voix intérieure lui demande une existence dont le devoir fait le seul prix.

Le scepticisme, cetle maladie ou cette faiblesse de quelques esprits trop amoureux d'eux-mêmes, peut plaisanter plus ou moins agréablement de cette superstition des peuples et de cette duperie qui calcule si peu. Mais l'humanité n'entend pas raillerie sur ces sentiments-là, et elle se dévoue toujours avec une énergie indomptable au Dieu qu'elle adore, que ce Dieu soit une idole ou le vrai Dieu. Quanta moi, en présence de ces prodigieux mouvements de la conscience humaine dans les nations, en présence de ces flols tranquilles ou soulevés d'une foi et

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d'iinc piété même peu intelligenlcs, je me sens pénétré de vénération et de sympathie ; et tout ce que je demande, c'est de pouvoir mettre au service des croyances que me donne ma raison autant de courage, d'enthousiasme, d'abnégation et de constance. 11 faudrait pLnindre ceux qui restent froids ou qui même sont ironiques devant ces nobles spectacles. Leur vanité les sert bien mal de se mettre ainsi hors la loi du genre humain; leur science est bien courte de comprendre si peu ces grandes inspirations, ces orages et ces luttes. Ce n'est pas là faire acte de raison et de philosophie ; c'est simplement faire acte d'indifférence, on pourrait presque dire, d'inhumanité.

Mais comment l'âme du philosophe peut-elle s'émouvoir ainsi en faveur des religions vulgaires? La raison et la foi, la philosophie et la religion ne sont-elles pas nécessairement des ennemies? Ne l'ont-elles pas toujours été, ne le seront elles pas toujours? Je déclare que je n'en crois rien; et quand j'essaye de me rendre compte de ce que sont la religion et la philosophie, je suis bien plus porté à les réunir qu'à les diviser. Je n'ignore pas tout ce qui les a séparées et tout ce qui les sépare encore, quoique la distance tende sans cesse à se rapprocher. Je sais que la philosophie a eu ses martyrs, frappés au nom de la religion, quelquefois même

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par les mains de ses ministres, et qu'elle est loujours suspecte à l'autorité religieuse. Je sais qu'en sens contraire la foi est trop souvent décriée par la libre pensée. Mais ces dissentiments, quoique fréquents, semblent peu justifiables ; ce sont les passions humaines qui surtout sont en jeu, avec leurs aveuglements* et leur égoïsme habituels.

Au fond, la religion et la philosophie ont le même but. La philosophie a-t-elle d'autres problèmes à résoudre que ceux dont la religion s'occupe? Se pose-t-elle, peut-elle même se poser d'autres questions? Contempler le monde et l'homme et se les expliquer, que peut-on faire de p] us? Une seule chose : c'est de prendre une autre route pour satisfaire un même besoin ; les méthodes et les conclusions varient ; mais l'objet est identique. La différence la plus grave et la plus apparente, c'est que d'une part ce sont les peuples qui résolvent les questions, et que d'autre part ce sont des individus. De là, des divergences de plus d'un genre, inévitables, quelquefois funestes, mais qui n'ôtent rien à l'identité fondamentale. Il faut déplorer les victimes, quand il y en a, et détester la cruauté de ceux qui les font , de quelque côté qu'elles tombent. Le philosophe détourne ses regards attristés de ces faits lamentables et trop communs ; et s'il doit par hasard être atteint personnellement, il se résigne

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sans trop de regret à mourir, avec Socrate, pour la cause de la vérité. Mais nous qui, dans des temps meilleurs, n'avons rien à craindre, il semble qu'il nous doit être bien plus aisé de rester équitables, précisément parce que notre sécurité n'a point à s'alarmer. Tâchons donc de voir, sans rancune et sans colère, ce que sont les religions et les philosophies, dans leurs rapports et dans leurs dissemblances.

Les origines des religions sont en général ensevelies dans des ténèbres. Même de nos jours, la science désespère de jamais dissiper cette obscurité, qui s'épaissit avec le temps, et que toute notre pénétration ne pourra jamais percer. Il y a bien quelques exceptions. Le Mahométisme en est une. Nous savons précisément l'heure où il est né, comment il s'est formé, et comment il est devenu la conscience de tout un peuple, bientôt imité par une foule d'autres. Mais cet exemple ne tire pas à conséquence ; l'Islam est peut-être la seule religion dont le berceau soit si clair, non pas seulement parce qu'il est le plus voisin de nous, mais en outre parce qu'il s'est trouvé dans des conditions toutes spéciales. Les débuts du Christianisme, né six siècles à peine auparavant, sont restés historiquement obscurs; TFjvangile lui-même, dans ses quatre témoins, ne nous parle guère que de la

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naissance cl de la mort du divin fondateur de la foi nouvelle ; il nous laisse ignorer presque tout le reste de sa trop courie carrière ; et les tentatives qu'on a faites souvent pour la reconstruire ont été vaines, quand elles n'élaient pas impies. Les origines du Bouddhisme, assez nettes à quelques égards, sont, à d'autres, tellement confuses, qu'on ne sait même pas la date exacte où le Bouddha est né et celle où il est mort; Ihisloire n'est pas fixée sur ce point essentiel. Quant à la religiou brahmanique ou au Paganisme grec et romain, il n'y a pas d'érudition, quehjue sagace qu'on la suppose, qui puisse se flatter de nous dire comment ces deux croyances, semblables sur tant de points, ont pu naître, ni même comment elles se sont développées. Le culte des. dieux, tel qu'il est dans les Védas ou dans Homère, est pour nous une indéchiffrable énigme ; il répond à un état de la conscience humaine que l'imagination la plus puissante ne peut ressusciter.

Pourquoi l'histoire des religions est-elle si douteuse et si incomplète à leur début? C'est qu'elles sont l'œuvre collective de peuples entiers. Même quand elles se personnifient dans un homme, Moïse, Bouddha, Mahomet, ces 2frandes individualités ne sont que l'expression et le reflet de tout ce qui les entoure et les soutient ; leur voix serait méconnue

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et mourrait étouffée, si tous les échos n'étaient pas prêts à la répéter. L'exemple unique de Mahomet nous fait deviner en partie ce que d'autres ont pu être, aussi écoutés, aussi utiles que lui, dans les temps où ils ont parlé. Mais encore une fois il serait impossible d'appliquer à toutes les religions la mesure de l'Islam.

Rien au contraire de plus clair, de moins incertain que la naissance d'une philosophie. On sait, pour la plupart des philosophes, quelle a été leur vie, et quelle a été leur doctrine. Ceux qu'on ignore ne peuvent compter parmi les plus importants et les plus instruits. Quand ces souvenirs sont abolis ou mutilés, ce sont de purs accidents, comme pour tant d'autres ; le hasard ou la négligence de la tradition en est la seule cause. Mais il n'v a rien dans les philosophies qui se dérobe essenliellement à notre connaissance. Elles sont individuelles; on sait toujours à qui on les doit, et qui en est responsable. Elles sont relativement récentes, et avoisinent par conséquent l'époque où les peuples sont capables d'écrire l'histoire de leurs actions et celle de leurs pensées. Quand l'origine de la philosophie est obscure chez un peuple, c'est que ce peuple a laissé aussi tous ses autres développements dans l'ombre ; tel est le cas de l'Inde, où cette nuit qui couvre tout ne sera jamais dissipée, aussi épaisse

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pour la poésie et la politique que pour la religion et la philosophie.

Bien plus, les œuvres des philosophes, quand on a pu les conserver, sont des monuments plus authentiques que tous le^ autres. On sait mieux la pensée de Platon ou d'Aristote qu'on ne sait les campagnes d'Alexandre ou celles d'Annibal. Ce n'est pas que les religions n'aient aussi leurs livres ; mais comme ce sont des peuples qui les ont écrits, ces livres, tout sacrés qu'ils doivent être, ne peuvent avoir ni l'ordre ni la clarté des œuvres individuelles. Parfois ce ne sont que des amas confus comme les hymnes des Védas, les Soûtras bouddhiques, ou même les ouvrages si disparates de la Bible. Parfois même il n'y a que des traditions et pas de livres, comme dans le Paganisme ancien. Ces dernières religions n'en sont pas moins vivantes dans l'àme des nations ; seulement, il est plus difficile de les comprendre, puisqu'on ne peut pas remonter à leur source, et interroger les documents primitifs d'où elles ont découlé.

Mais il faut que le philosophe se le dise : ce n'est certainement pas une œuvre antisociale qu'il essaye; mais c'est une œuvre qui est en dehors du courant de la société où il se trouve et où Dieu l'a placé. Le peuple accepte, et il fait bien, la foi traditionnelle de ses pères, qu'il entoure d'un juste

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respect, souvent superstitieux et peu éclairé, souvent même très-intolérant. Quant au philosophe, il ne s'enquiert pas de la tradition, ou du moins il ne s'y soumet qu'à bon escient. C'est à sa raison qu'il s'adresse; c'est la raison qui est son inflexible règle. Tandis que le vulgaire suit le torrent, qui d'ailleurs peut le conduire assez sûrement , le philosophe s'abstrait, autant qu'il le peut, de tout ce qui l'environne et de tout ce qui Ta précédé. 11 s'interroge lui même; il interroge la nature, dans laquelle il est plongé ; et quand il a suffisamment médité, il se donne par ses propres forces, à ses risques et périls, l'explication de la grande énigme. Cette explication vaut alors mieux pour lui, et pour ceux à qui il la communique, que l'explication populaire. Il l'a puisée à la vraie source; il l'a entourée de la vraie lumière, celle de l'intelligence, sans laquelle la tradition même n'aurait aucun sens et ne subsisterait point.

Voilà l'œuvre du philosophe, simple, mais supérieure ; légitime, mais pouvant être dangereuse pour lui ; bienfaisante à la longue pour la société, qui parfois la punit, parce qu'elle croit avoir à s'en défendre ; sacrée elle aussi, mais à un autre titre que l'œuvre religieuse ; admirable et sans prix entre les mains d'un Socrate ou d'un Platon, d'un Aristote ou d'un Descartes, mais douteuse et sus-

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pecle, quand elle devient l'instrument des passions, au lieu d'être un pur instrument de vérité ; en un mot, le sommet de la raison de l'homme, imparfaite encore, sans doute comme tout ce qui est humain, mais son honneur, son privilège et son salut.

Tels sont le rapport et la dissemblance générale de la religion et de la philosophie ; telle est la cause de leurs querelles, malgré l'identité de leur objet. Socialement, la religion doit occuper la première place. La philosophie qui prétendrait la supplanter sur le théâtre du monde serait toujours impuissante, quand même, pour prévaloir dans cette compétition impossible, elle userait de moyens violents, qui pourraient la déshonorer. La religion a toujours pour elle l'adhésion des masses populaires. Elle a de plus l'antériorité des temps, qui la rend profondément vénérable, comme tout ce qui a duré au sein de la mobilité incessante des choses humaines. La philosophie, au contraire, ne vient qu'en dernier I ieu , comme la réflexion ; quelquefois, très-tard ; même dans certaines races, elle ne nait jamais. Plus jeune que la religion, d'où elle sort ordinairement, elle est beaucoup moins écoutée, parce qu'elle est bien moins accessible. Les nations se reconnaissent elles-mêmes dans les croyances qu'elles ont faites ; elles ne se retrouvent pas dans.

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des systèmes, qui ne sont que des élaborations solitaires, ne répondant souvent à rien de leur passé, rien de leurs traditions, rien de leurs préjugés, rien de leurs ignorances involontaires et fatales. Les religions satisfont toujours à une nécessité sociale et commune, placées d'ailleurs plus ou moins haut dans le jugement de la raison, qui plus tard les étudie et les classe; pour les peuples qui les ont créées et qui les gardent, elles sont la vérité même, telle qu'ils peuvent la concevoir au point de lumières où ils sont arrivés. La philosophie, précisément parce qu'elle est tout individuelle, peut enfanter des chefs-d'œuvre. Mais elle peut produire aussi des doctrines inacceptables, à la fois pour l'époque où elles surgissent, et pour la postérité. Le système de Spinosa a indigné le dix-septième siècle, et il n'est guère mieux reçu par le nôtre. L'auteur seul s'y est complu, suivi de quelques rares adeptes. Voilà encore pourquoi la religion a partout un culte, et comment la philosophie n'en doit pas avoir. Il faut organiser régulièrement les manifestations extérieures de la croyance, quand ce sont des multitudes qui la partagent et qui se réunissent dans un acte public et solennel. Le philosophe au contraire n'a point à sortir de sa pensée individuelle ; tout au plus forme-t-il une école, destinée à vivre souvent moins que lui, et qui

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périt toujours au bout de quelque temps, tandis que les religions vivent des milliers d'années sans vieillir et sans déchoir. La pensée de Platon est immortelle; mais où est aujourd'hui l'Académie? Là pensée d'Aristole ne l'est pas moins; mais où est le Lycée ? Le Paganisme a duré vingt siècles, tou faux qu'il était ; le Christianisme, qui a déjà subsisté presque autant, sans même compter le passé qu'il emprunte à la Bible, peut se flatter désormais de vivre aussi longtemps que le genre humain. Après la portion de vérité que les religions renferment, c'est le culte qui les maintient, par le respect qu'il leur assure et par les services incomparables qu'elles rendent. Mais imagine-ton un philosophe se faisant à lui seul un culte particulier et personnel, en vertu des principes de son système? Y aurait-ft assez de risées pour cette entreprise extravagante? Et celui qui la tenterait ne semblerait-il pas renoncer, par cela même, à la raison, qui n'est pas le monopole de la philosophie, mais qui est son vrai titre? Pouvons-nous songer, sans sourire et sans dédain, aux naïvetés de nos théophilanthropes, ou à cette théurgie avortée qui a fait scandale dans notre temps? Sans culte, la philosophie doit se résigner à n'avoir aucune influence directe sur la foule. Elle se contente de quelques intelligences, qu'elle dirige dans les che-

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mins sévères de la science et de la pure raison, et qu'elle recrute dans tous les rangs, sans initiation et sans sacerdoce, depuis les esclaves jusqu'aux empereurs, satisfaite de semer des germes que l'avenir récoltera.

Ajoutez que le culte est indispensable à la foule, tandis que le philosophe peut s'en passer, sans d'ailleurs le blâmer ni le fuir. Livrée à tous les travaux matériels qui font subsister la société, la foule n'a pas le temps de penser chaque jour au dieu de sa croyance. Ce qu'il lui faut chaque jour, c'est de. gagner sa vie à la sueur de son front; noble condition à laquelle l'homme est soumis, dont il doit se glorifier et non se plaindre. Mais cette condition courbe ses regards vers la terre, bien plutôt qu'elle ne les élève vers le ciel. L'idée religieuse peut donc sans cesse s'effacer dans les âmes, non par impiété ni même par oubli, mais par une nécessité de tous les instants, toujours renaissante et toujours inexorable. Pour compenser ce mal et le vaincre, il faut qu'à certains jours, à certaines époques, le culte vienne avertir les hommes et les ramener des rudes occupations de la vie à des pensées plus hautes et non moins utiles. Il entretient une ardeur qui pourrait s'éteindre ou se ralentir; il ranime, par le contact, le feu qui couve dans tous les cœurs ; il établit un lien de

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plus entre les citoyens réunis ; et en même temps qu'il les provoque à monter à Dieu, il resserre tous les nœuds de la communauté sociale.

Pour le philosophe, il n'a guère besoin qu'on le rappelle à des pensées qui jamais ne lui manquent. Mais pour cela il ne repousse pas des manifestations qu'il comprend et qu'il approuve; il les accepte dans la mesure où il peut le faire sans compromettre sa franchise ni montrer une hypocrisie indigne de lui. Les pompes extérieures d'un grand culte peuvent même l'émouvoir plus vivement que le reste des hommes. Dès lors, par sympathie pour ses semblables et aussi par estime pour d'admirables doctrines, pourquoi ne prendrait-il point part à la prière commune? 11 y sentira toujours, dans quelque religion que le sort le jette, sous les formules les plus variées, une partie de ses propres aspirations. C'est une occasion de plus pour lui, et même une occasion plus touchante, de penser à Dieu. Mais il n'a point à réparer dans son cœur un oubli qu'il ne commet pas, une négligence qui ne peut être la sienne. Par la nature propre de ses labeurs et de ses méditations assidues, c'est comme un culte perpétuel qu'il porte en lui-même. L'expression du dehors n'y ajoute rien peut-être ; mais comme elle ne peut rien non plus en retrancher, le philosophe, quand

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il entre dans le temple, d'accord avec la foule, y retrouve le dieu qui ne le quitte pas et qui vit dans le fond de son intelligence.

Ainsi donc, la philosophie ne s'astreint pas ligoureusement au culte public, quelque respectable qu'il soit; et elle doit s'abstenir d'un culte privé, qui ne serait qu'une puérilité, s'il n'était pas un sacrilège. Tout au contraire, le culte régulier est nécessaire et bienfaisant pour les peuples qu'il soutient, qu'il éclaire et qu'il fortifie.

Ce sont là des dissemblances entre la religion et la philosophie; mais il est des points par lesquels elles se rapprochent. Issues l'une et l'autre de l'esprit humain, pour connaître et servir Dieu, ayant en dernière analyse le même objet, ne serait-il pas bien étonnant qu'elles n'eussent que des différences? Voici un rapport sous lequel elles sont identiques. C'est que l'une et l'autre également sont trèsdiverses , ici selon les peuples , et là selon les esprits. L'histoire nous atteste qu'un grand nombre de religions ont régné dans le passé, avec plus ou moins d'éclat, plus ou moins d'influence, grossières ou raffinées, morales ou corrompues, suivant les temps et les lieux, se modelant sur les nations qui les produisent, et portant l'ineffaçable cachet des mœurs, des traditions et des croyances vulgaires. Il n'en a pas été autrement des philosopliios;

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les systèmes se sont multipliés, non moins nombreux et non moins opposés. En cherchant à les considérer dans leur ensemble, l'histoire, si justement aimée de notre âge, a pu les réduire, comme il serait facile aussi de réduire la quantité des religions, en les rangeant sous quelques classes générales. Mais, en réalité, les systèmes ont surgi tout autant de fois qu'il s'est trouvé des individus capables de les concevoir. Qu'on parcoure leur succession, et Ton verra qu'ils n'ont pas fait défaut à l'esprit humain, fécond pour ces enfantements isolés, tout aussi bien que pour les enfantemenls communs. Ce spectacle du passé se renouvelle sans relâche et pose devant nous, pour nous apprendre qu'à cet égard rien n'est changé, et que les religions sont toujours aussi différentes entre elles que le peuvent être les philosophies. La religion chrétienne, par les vérités sublimes qu'elle prochime, par les nations puissantes qui la professent, par la civilisation qui la répand, peut être destinée à l'empire du monde entier, et je lui souhaite cet utile et glorieux avenir; mais, à l'heure qu'il est, elle tient peut-cMre sur le globe moins de place que d'autres croyances, qui ne paraissent pas disposées à se retirer devant elle. Il y a tout au moins encore quatre ou cinq grandes religions sur la terre. Quant aux philosophies, nous n'avons qu'à regarder autour

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de nous pour être convaincus qu'elles ne manquent pas plus qu'autrefois, si d'ailleurs elles ont moins de retentissement et peut-être moins d'action.

Notons bien cette ressemblance de la philosophie et delà religion. On l'a méconnue très-souvent; et, pour démontrer la prétendue impuissance des philosophes, on leur a mille fois reproché leurs dissensions et leurs controverses. Les religions n'en ont pas moins. Ce n'est pas là un triomphe pour la philosophie. Elle pourrait aisément retrouver dans autrui la faiblesse qu'on lui impute; mais elle n'en fait rien, et elle reconnaît pour tout le monde la profonde sagesse de ce mot : « Tradidit mundum disputationibus eonim. » On peut concevoir et même approuver l'intention qu'a eue la grande Eglise catholique de maintenir l'unité de la foi et de défendre l'orthodoxie, bien que les moyens employés par ses chefs n'aient pas toujours répondu à l'esprit de son fondateur. Ce pouvait être là une œuvre trèslouable et une politique digne des traditions de l'empire romain. Mais je ne puis m'empêcher de voir que ces efforts, tout convenables qu'ils pouvaient être, ont été inutiles, ainsi que tant d'autres. Le Protestantisme a échappé avec ses sectes innombrables au giron commun; l'Eglise grecque n'a jamais voulu y rentrer; il n'est pas très-sûr que l'Eglise d'Orient y soit renfermée tout entière. Le

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Christianisme a donc aujourd'hui encore plusieurs branches ; et, en regardant bien dans le sein même du Catholicisme, on pourrait y trouver plus d'une infraction à l'unité.

Ainsi, telle religion en particulier peut se vanter d'être plus unie que la philosophie ; mais la religion, prise dans sa généralité, ne peut élever un instant une telle prétention. Elle se diversifie comme la philosophie et par les mêmes motifs. L'esprit humain ne s'est pas plus contenté d'un seul, dogme que d'un seul système. 11 n'est pas présumable qu'il eût mieux valu qu'il en fût autrement. Acceptons donc la réalité telle qu'elle est; et, puisque Dieu l'a permise, ne songeons pas à changer les lois de l'intelligence humaine. Que les religions se divisent, que les philosophies se divisent comme elles, puisque telle est leur loi. Plus uniformes, elles seraient sans doute moins fécondes.

De là, il ressort aussi une grande leçon : c'est que la philosophie, pas plus que la religion, ne peut présenter la vérité d'une manière absolue et définitive. Si un système ou un dogme la démontrait complètement, il n'y aurait eu qu'un système et un seul dogme, auxquels les individus et les nations se seraient soumis, par la force même de l'évidence et l'attrait souverain de la vérité. Mais, puisqu'il n'en est pas ainsi, il faut que la religion et la philoso-

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phie aient, à l'égard l'une de l'autre, une tolérance réciproque. Attachées toutes les deux à la démonstration si laborieuse du vrai, qu'elles le cherchent chacune de leur côté ; qu'elles se persuadent chacune à part l'avoir trouvé; mais qu'elles ne prétendent pas se l'imposer mutuellement. Les religions, acceptées parles peuples qu'elles gouvernent, n'ont à craindre quoi que ce soit de quelques philosophes, qui se séparent obscurément des croyances populaires. D'un autre côté, il semble que les philosophes n'ont point davantage à attaquer la religion ; et, ne fût-ce que par respect pour des concitoyens, ils n'ont le plus souvent qu'à se taire sur la foi nationale, sans l'insulter, sans la critiquer même, quand ils ne la suivent pas. La paix n'est donc pas impossible, et elle a souvent régné.

Chez bien des peuples, le conflit n'a jamais eu lieu . Dans l'Inde, ce pays de dévotion religieuse poussée jusqu'cà la frénésie, la religion n'a jamais inquiété la philosophie, née dans son sein. Cependant, le dépôt de la foi était confié à une caste, dominatrice de toutes les autres, et placée à une distance qu'aucune société n'a marquée aussi énorme et aussi peu franchissable. Les brahmanes, néanmoins, s'ils ont soutenu entre eux de vives discussions, s'ils ont formé des écoles rivales et ennemies, n'ont jamais g^^'ué les philosoplies. Ils leur ont laissé pleine

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carrière; et la philosophie en a usé sans scrupule. Kapila a pu nier l'efficacité du Véda pour sauver l'homme; il a pu nier l'existence même de Dieu. Kanada , non moins audacieux et non moins aveugle, a soutenu le système des atomes. Ni Kanada, ni Kapila, ni tant d'autres, ne furent jamais persécutés, bien que leurs opinions fussent en contradiclion flagrante avec toutes les opinions reçues. Bien plus, le Bouddhisme, sorti peut-être du système athée de Kapila, et détruisant par ses principes, non-seulement l'édifice religieux, mais aussi l'édifice social, a été libre de propager ses doctrines nihilistes et d'enseigner l'égalité de tous les hommes devant le Nirvana. Il a promené douze cents ans de suite ses prédications hérétiques dans la presqu'île indienne, sans que ses antagonistes recourussent à la violence contre lui. Quand il fut chassé de l'Inde, et qu'il émigra vers le nord et vers l'est, c'est par des causes qui nous sont peu connues, mais où certainement l'intolérar.ce n'entra pour rien, puisqu'on l'avait souffert durant tant de siècles, puissant, honoré, actif, et enlraînant à sa suite des provinces entières. A l'imitation des brahmanes, le Bouddhisme non plus n'a jamais été persécuteur. C'est peut-être par esprit de justice; mais ses dogmes mêmes lui faisaient une nécessité de la douceur qu'il a toujours montrée; quand on place son espoir dans

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le néant, il n'est pas en effet de doctrine extrême et dissidente dont on ait le droit d'être choqué.

Le conflit éclata pour la première fois dans la Grèce, où il aurait dû naître moins que partout ailleurs, puisque la Grèce n'avait point de livres sacrés et que le sacerdoce n'y formait pas une corporation très-puissante. Le monde retentit toujours du bruil de la catastrophe, et l'on dirait que c'est hier que Socrate a bu la ciguë, tant la sympathie est encore vive, tant la douleur est encore poignante. 11 n'est pas prouvé, à mon sens, que le maître de Platon îùt aussi coupable qu'on l'a dit^; pour l'absoudre, même comme citoyen, il n'y a qu'à se rappeler la faible majorité qui le condamna, et dont il fut luimême étonné. Quoi qu'il en puisse être, ce procès, qu'Athènes repentante a bientôt maudit, montre sous le vrai jour les rapports de la philosophie et de la religion. Tout est net dans la Grèce, et avec elle on n'hésite jamais, quoiqu'on puisse ignorer encore de ses mœurs bien des choses qu'on désirerait en savoir. Il est défendu au citoyen de penser, en religion, autrement que l'État; ou, du moins, s'il ne partage pas la foi nationale, il lui est interdit de la troubler par l'expression publique de ses dissentiments. C'est ce que signifie la condamnation pro-

* Voir I argumont de M. Victor Cousin, en tête de V Apologie de Socrale.

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noncéepar l'Aréopage. Mais c'était une application excessive d'un principe vrai. Le génie grec, qui a su éviter l'excès en tout, ne commit pas longtemps celui-là. Le disciple de Socrate put répéter bientôt les doctrines de son maître sans aucun péril ; et la philosophie absoute continua ses travaux, on sait avec quelle vérité et quel avantage pour l'esprit humain, sans avoir à répondre devant le magistrat, si ce n'est dans des cas tout exceptionnels, où l'on ne peut découvrir une véritable persécution.

On n'en voit guère davantage dans les dix premiers siècles du Christianisme. Alors il est désolé par les hérésies ; mais les conciles les apaisent ou les étouffent pour conserver intacte l'unité de la foi, qui ne court plus de sérieux dangers depuis la grande assemblée de Nicée. La foi règne sans contestation, et avec d'immenses bienfaits, au milieu des désordres de l'invasion qu'elle tempère, et de la féodalité qu'elle essaye de régler. La lutte ne renaît qu'au temps d'Abélard, dans le douzième siècle. Mais ce n'est pas encore la philosophie pure; c'est une sorte de théologie bâtarde, qui veut rester orthodoxe tout en aspirant à être indépendante. Le temps de la libre pensée n'est pas venu. Ce senties plus illustres théologiens de l'Eglise, ce sont des Saints qui seuls sont philosophes : les Albert, les saint Thomas et leurs disciples. Par 4a nécessité des

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temps, la philosophie est la servante, ancilla^ de la théologie. La Somme de saint Thomas n'est presque qu'un mélange du Christianisme orthodoxe et des formes péripatéticiennes. Ce rôle de la philosophie nous paraît bien humble aujourd'hui; nous le regarderions, depuis Descartes et le dixseptième siècle, comme une abdication. Notre fierté est légitime. Mais ce rôle, tout subordonné qu'il était, fut à ce moment très-utile, et même trèsdigne. La philosophie organisa, dans le treizième siècle, l'enseignement régulier du dogme avec tous ses détails, de même que dans l'origine, aux troisième, quatrième et cinquième siècles, c'était elle qui fournissait à la foi naissante les armes d'une polémique victorieuse. L'Eglise ne se montra pas très-reconnaissante du service qu'on lui rendait; et la philosophie elle-même n'eut pas la moindre confusion de sa docilité. Alors la philosophie ne songeait pas à revendiquer ses droits; car elle était satisfaite, comme le monde entier; la foi chrétienne inondait les esprits de sa lumière, embrasait les cœurs de ses feux, et il ne se trouva pas une intelligence assez audacieuse pour rompre ce concert unanime d'adoration et d'enthousiasme. Des hérésies douteuses et timides furent violemment proscrites ; et ce n'était pas aux siècles, qui s'enflammaient de la sublime et stérile passion des Croisades,

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de produire la philosophie; elle eût alors semblé un crime, et personne ne l'aurait acceptée. Les tentatives de Roger Bacon et ses malheurs le prouvent assez, plus de cent ans encore après ceux d'Abélard.

C'est vers la fin du quinzième siècle que commence à se montrer plus nettement l'esprit d'indépendance, qui, secondé par l'imprimerie et par l'étude de l'antiquité, éclate à la fois dans la Réforme et dans un essaim de systèmes individuels. Mais, par suite de ces désordres'et de cette fièvre des intelligences, que de faux pas et que de victimes! C'est notre Descartes, au milieu du dixseptième siècle, qui inaugure de nouveau la vraie philosophie, celle qu'avait connue la Grèce dans ses meilleurs temps. Mois il a cette incomparable supériorité d'une méthode qui a pleine certitude d'elle-même, et qui a découvert enfin le seul et inébranlable fondement de la vérité. On admire beaucoup Descartes ; on ne l'admirera jamais trop ; dans l'histoire de la philosophie, il ne peut pas y avoir de figure plus grande, ni de maître plus autorisé. Ce qui doit peut-être nous frapper plus particulièrement en lui, c'est que, aussi indépendant qu'on puisse l'être, il ne se sépara point de la foi de son temps. Par un secret que le nôtre ne saurait plus avoir , il unit dans une sage m.esure

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la philosophie et la religion. Libre penseur, il ne cessa pas d'être croyant, comme ses disciples Fénelon, Bossuet et Leibniz. Plus tard, le divorce devait se faire avec une sorte de scandale. A cette époque, il n'éclata pas, parce qu'il n'eût été que nuisible. Mais Descartes, en dépit de son courage et de sa parfaite sincérité, dut par prudence se condamner à l'exil. Dans sa patrie, qui allait applaudir à la révocation de l'édit de Nantes, il n'eût pas été à l'abri; la liberté de son esprit y aurait été entravée. C'est à la France, sans doute, que le monde doit Descartes; mais, sans l'asile de la Hollande, il est douteux que Descartes eût été tout ce qu'il pouvait être.

Depuis le temps de Descartes, grâce au dixhuitième siècle, et surtout à la Révolution française, la situation de la philosophie est désormais indépendante et sûre. Nous jouissons à cette heure d'une absolue liberté, que rien ne menace, si ce n'est ses fautes et ses propres erreurs. Après un long circuit, nous voilà revenus en quelque sorte au point de départ. Chez nous, la philosophie a la puissance, la sécurité même dont elle a usé longtemps en Grèce et dans l'Inde , avec les lumières que trente siècles de plus lui ont acquises. Le conflit, longtemps soulevé, n'existe plus; ou, du moins, il n'a plus rien de redoutable. Mais les devoirs réci-

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proques subsistent toujours ; et, de part et d'autre, on ne pourrait y manquer qu'en se faisant à soi-même le plus grand dommage, ainsi qu'à la société.

Par leur nature propre, la religion et la philosophie ont une vie très-différente, quoique ayant un même objet. La religion ne peut vivre que d'autorité; la philosophie ne vit que de liberté. Ce n'est pas despotisme ou ignorance de la part de l'une , pas plus que ce n'est révolte ou dépravation de la part de l'autre. Pour peu qu'on veuille y arrêter un instant son attention impartiale, on verra d'où vient cette différence, source de tant de récriminations également peu équitables des deux côtés.

11 n'est pas possible à un peuple de remettre tous les jours sa foi en question ; car ce serait remettre en question son existence, dont la foi, quelle qu'elle puisse être, est le plus essentiel élément. Sans croyance religieuse, qui la constitue et qui la dirige, une nation n'est pas ; elle flotte à tous les hasards. Le scepticisme, déjà si difficile et si dangereux pour les individus, est impraticable pour ces vastes agglomérations, qui n'ont jamais pu l'accepter, et qui, à leur grand honneur, ne l'accepteront jamais. Une fois que la croyance nationale est fixée, soit dans des traditions, soit dans des livres surtout, il est tout simple qu'elle ne varie plus. On

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l'approfondit, on la développe socialement; on en modifie les formes avec le temps, qui altère tout, même les religions. Mais ces modifications sont superficielles et bien lentes. Quand on veut les brusquer, les déchirements sont affreux. La Réforme a coûté à l'Europe près d'un siècle et demi de guerres acharnées. La foi n'en subsiste pas moins ; et, par exemple, le Christianisme, partagé en deux camps ennemis, loin de perdre de sa ferveur, en a peut-être alors gagné. Mais ces crises et ces secousses doivent être fort rares dans l'existence des nations; si elles se répétaient un peu souvent, ce n'est pas la religion seule qui y périrait; ce serait le peuple lui-même.

Il y a donc pour la religion un besoin constant de recourir à l'autorité. Quelque distincte qu'elle soit de l'État, elle ngit toujours un peu comme lui. Ce sont également des masses qu'elle gouverne; il lui faut aussi une règle, et un ordre permanent et à peu près invariable. De là, une nécessaire tendance à l'immobilité. Le symbole déposé dans le livre saint, ou celui qu'on en a tiré, est immuable. Le culte qui en sort peut varier; le dogme ne le peut pas, à la fois parce qu'il est sacré et parce qu'il est de nécessité sociale.' On prescrit au citoyen de s'y conformer, sous peine d'attenter à l'ordre et d'encourir les peines que provoque toujours une telle

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infraction. Le citoyen peut n'êlre pas croyant; car l'autorité, malgré ses précautions les plus étroites, ne saurait atteindre jusqu'aux consciences; mais il faut qu'il soit respectueux tout au moins, s'il veut échappera la répression. L'autorité règne en religion, même quand la religion, comme en Grèce, ne parle point au nom de Dieu ; elle règne à plus forte raison quand le livre du dogme national esl, selon les croyances reçues, la parole divine ellemême révélée à quelques hommes privilégiés , Voyants, Prophètes ou Apôtres.

La philosophie est dans une condition toute différente. Comme, en son domaine sans limite, la raison de l'homme ne s'adresse qu'à elle-même, elle est absolument dégagée de tout pouvoir extérieur et étranger^ N'obéir qu'à soi, c'est ce qu'on appelle la liberté; et voilà comment la liberté est l'essence même de la philosophie, ainsi qu'elle est l'essence de l'intelligence humaine. Ne se fiant qu'à sa raison, rhomme, tout en sentant sa faiblesse, ne peut pas reconnaître une autorité plus haute ni plus compétente. Même quand il veut abdiquer celle-là, pour en adopter une autre qu'il croit meilleure,

* « H n'est point dans Tordre que l'intelligence soit siijetle ou esclave de quoi que ce soit ; c'est elle qui est faite pour commauder à tout, lorsqu'elle est appuyée sur la vérité et entièrement libre, comme elle doit Tèlre de sa nature. » i'iaton, livre IX des Lois, traduction de M. Victor Cousin, p. 195.

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c'est encore celle-là qui le guide ; elle ne l'abandonne même pas quand il y renonce; car, quoi qu'on fasse, c'est toujours une obéissance raisonnable qu'on demande à l'homme : Obsequium raiionabile. Faisant ainsi acte de souveraineté tout en se soumettant, la raison est pleinement et éminemment souveraine quand elle agit sous sa seule responsabilité, usant des forces dont elle est douée, n'empruntant rien à ce qui n'est pas elle, risquant des chutes, que la religion même n'évite pas, mais marchant dans les voies qui sont exclusivement les siennes.

La liberté est certainement un grand péril. Qui pourrait le nier? La philosophie le sait mieux que personne, précisément parce que tout son labeur se fonde sur l'étude de l'homme. Mais elle sait aussi que sans la liberté l'homme n'est plus; il ne reste en lui que la brute; et, puisque la bonté et la toute-puissance de Dieu nous ont accordé ce don merveilleux et presque surnaturel, la philosophie s'en sert, en s'efforçant de n'en point mésuser. Elle s'en sert avec tous les dangers que la liberté comporte; mais elle se dit, comme le patriote de l'antiquité : « Malo periculosam libertatem. » Les dangers qu'elle redoute ne sont pas ceux dont la menace le dehors, les seuls que le monde songe à fuir. Les siens se réduisent à Teneur, qui est Té-

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cueil intime de l'intelligence et sa perte. La philosophie fait tout ce qui dépend d'elle pour la conjurer, échouant souvent, réussissant quelquefois, dans les bornes de l'insuffisance humaine, les regards fixés sur ce type éternel de la vérité, qu'il nous est permis d'entrevoir, et qu'elle poursuit, sans y atteindre pleinement comme elle le veut.

La liberté, qu'on le sache bien, n'est pas plus nécessairement la licence que l'aulorité n'est nécessairement la tyrannie. Seulement, l'ordre qu'obtient et impose l'autorité peut n'être que ffictice; celui qu'assure la liberté est le vrai, parce qu'il est seul spontané et volontaire. Le sage est encore supérieur au saint.

Le philosophe, a'nsi compris, paraît donc bien faible. Il se met en dehors de la société, qui fréquemment le comprend mal ; il se met en dehors de la religion, qui s'en défie et même le persécute. Mais voici où est sa force et sa grandeur, que rien ne dépasse : il fait son œuvre tout individuelle sous l'inspiration même de Dieu, comme la religion fait aussi la sienne, sans que rien en ce monde puisse l'en détourner. A ses accusateurs, et même, à ses bourreaux, il peut toujours tenir le langage que tenait Socrate, il y a vingt-deux siècles : a Athé- «niens, je vous honore et je vous aime; mais j'oc( béirai plutôt au dieu qu'à vous ; tant que je respi-

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c< rerai et que j'aurai un peu de force, je ne cesserai c(de m'appliquer à la philosophie et de vous donner « des avertissements et des conseils. Faites ce que « demande Anytus ou ne le faites pas; absolvez-moi «ou ne m'absolvez pas; je ne ferai jamais autre «chose, quand je devrais mourir mille fois^ » Appuyé sur un tel secours, le philosophe se sent invincible; et comme pour lui la vie n'a de valeur qu'à cette condition, il se résigne à la perdre, quand l'intolérance l'emporte et que la société aveuglée demande une viclimo de plus.

C'est cependant à la raison et au libre exercice de la pensée que la société, quelquefois si ingrate et si injuste, est redevable de tous ses progrès. La religion l'éclairé et lui fournit des lumières spéciales que rien ne peut remplacer; mais la religion, fidèle au dogme, ne ferait peut-être point avancer la société d'un seul pas ; et tous les pas que l'humanité fait si péniblement, c'est à la raison qu'elle les doit, c'està-dire à rinlelligence ne s'adressant qu'à son propre fonds, dans les lois, dans l'industrie, dans les arts, et même dans ees matières supérieures, dont la religion veut assez souvent, quoique bien en vain, se faire un domaine exclusif. Les sociétés obéissent toujours à ce double courant. Les meilleures sont

' Voir V Apologie de Socrate, dans les œuvres de Platon, traduction de M. V. Cousin, t. I, p. 93 et 94.

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celles qui savent y céder dans la juste mesure ; elles unissent alors la stabilité au mouvement, et l'ordre au progrès. La religion s'efforce de maintenir inviolé le trésor de la foi et y rattache, autant qu'elle le peut, tous les développements sociaux; la raison, à côté d'elle, trace son chemin assez longtemps caché. Puis, il se trouve qu'un jour le sage Athénien enseigne le dieu unique et sa providence, tandis que le culte national ne connaît encore que Jupiter et Yénus. Le sage succombe; mais sa pensée ne meurt pas avec lui ; recueillie et propagée dans l'école, elle conquiert les âmes les plus éclairées du Paganisme, jusqu'à ce que le Christianisme apparaisse et rallie le monde préparé de longue main à l'entendre et à l'aimer. S'il n'a pas été donné au Platonisme de savoir à quel avenir il contribuait, il suffît d'interroger les Pères de l'Eglise pour savoir combien il y a contribué.

La philosophie peut donc être méconnue parle temps où elle se produit; mais ses efforts ne sont jamais stériles ; la vérité une fois découverte n'est jamais inféconde. C'est là ce qui fait que la philosophie ne se décourage point, même dans les plus mauvais jours, et qu'elle poursuit son œuvre, malgré les railleries d'Aristophane et les sentences de l'Aréopage, bien assurée que la postérité ne les ratifiera pas.

D'ailleurs, ce rôle, si grand et si périlleux, ne doit pas enorgueillir la philosophie. S'il sied bien à quelqu'un d'être modeste, c'est sans contredit au philosophe. Les religions doivent se croire infaillibles, et c'est à cette condition qu'elles portent tous leurs fruits. La philosophie sait trop ce que coûte la découverte de la vérité pour se flatter d'une telle illusion. Elle a bien, elle aussi, des principes qui ne trompent pas et qui sont éternels. Mais elle voit à chaque instant, par son propre exemple, combien la raison de l'homme est incomplète, si ce n'est impuissante. Qu'est-ce que le savoir humain, tout réel et précieux qu'il est, et quelques trésors qu'il amasse de siècle en siècle, en présence de cette vérité infinie qu'il n'épuisera jamais? Qu'est-ce que l'homme en face et sous la main de Dieu? Qu'est-ce que son intelligence devant cette intelligence qui a fait et qui gouverne les mondes? L'orgueil peut convenir à l'homme, si jamais il lui convient, quand il regarde ce qu'il a conquis par tant de labeurs accumulés. Mais de quelle humilité ne doit-il pas être écrasé, quand il regarde les abîmes insondables de tout ce qu'il ignore et doit ignorer invinciblement ! Le philosophe peut signaler, quand le devoir l'exige, les faiblesses et les lacunes d'autrui ; mais avec quelle réserve! il le sent quand il tourne les yeux sur lui-même et qu'il voit sa propre

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mesure encore si petite, toute supérieure qu'elle est a toutes les autres. Ce que Socrate sait encore le mieux, c'est qu'il ne sait rien.

De là, entre la religion et la philosophie, une nouvelle différence, et, parfois aussi, de nouveaux dissentiments. La philosophie, qui a pu se définir très-bien elle-même en se donnant pour le simple désir de savoir, subit les nécessités de la science ; elle ne procède que par analyse et observation. On ne peut connaître les faits qu'en les observant, et il faut les décomposer po'ur les comprendre. Dans leur totalité, les faits échappent aux prises de notre esprit trop débile; il doit les réduire à sa taille, afin de pouvoir les saisir plus sûrement. Il y a quatre ou cinq mille ans que l'intelligence humaine travaille et amasse les matériaux d'un monument qu'elle construit toujours, sans pouvoir l'achever, et qu'elle n'achèvera jamais, parce que l'édifice s'accroît dans la proportion même des travaux qui le fondent. La religion n'a aucun besoin, ni de l'observation, ni de l'analyse; elle les redoute même quelquefois, quand elle se trouve en contradiction avec la science et qu'elle se sent sur le point d'être convaincue d'erreur. La science, quand elle est irrespectueuse, signale hautement ces dissidences et s'en fait malignement une gloire peu sensée. La religion, de son côté, s'alarme de ces

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