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découvertes, et elle les proscrit quand elle le peut. Égale faiblesse des deux parts. La science n'a qu'à se rappeler sa propre histoire pour être indulgente aux erreurs de la religion. La religion, pour être insensible, même à des critiques légitimes, pourrait se dire que son objet n'est pas d'étudier la nature, et que, venue au berceau des sociétés ou pour des nécessités particulières, elle n'est pas tenue de savoir ce qu'on n'a su que longtemps après elle, et souvent grâce à ses leçons, qui, pendant bien des siècles, ont paru suffisantes. Les analyses que se permet la religion ne peuvent toucher que le dogme ; et c'est ce qu'on appelle la théologie, réservée, comme la philosophie, à un petit nombre, aux clercs, si ce n'est à l'école, très-souvent dangereuse, mais indispensable. En dehors du dogme, la religion n'a rien à étudier, et voilà comment elle ignore la nature, dont la patiente et délicate analyse ne la regarde pas. Elle condamne Galilée à rétracter ses démonstrations sur le mouvement de la terre, de même que, vingt siècles auparavant, elle condamnait Ânaxagore pour avoir avancé quelques propositions d'astronomie.
C'est là sans doute un grave inconvénient; mais cet inconvénient est balancé par un avantage. La religion est, en général, d'une très-grande simplicité. Son langage est fort clair, précisément parce qu'il
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s'adresse à la foule; plus complique, il ne serait pas entendu. Imaginez l'Evangile écrit dans le style de Platon ; à Tinslanl même, il renonce à parler aux multitudes. En sanskrit, rien n'est plus trivial que les ouvrages canoniques du Bouddhisme. Il faut être vulgaire d'expression, si ce n'est de pensée, pour que le vulgaire vous écoule. Mais ici, moins que partout ailleurs, la forme n'emporte le fond. 11 s'agit d'idées qui doivent sauver les hommes; les âmes palpitent et sont dans l'attente. Il suffit de les toucher; le moyen le plus direct est le meilleur. La rhétorique des mots serait bien misérable; l'éloquence irrésistible ne vient que des sentiments qu'on éprouve et qu'on transmet , des doctrines qu'on proclame. Là où dans un enthousiasme inculte l'apôtre convertit son auditoire subjugué, l'orateur n'aurait recueilli que des applaudissements et n'aurait peut-être pas même persuadé. La leli- 'rion gagne en force et en influence tout ce qu'elle perd en raffinement et en habileté de langage; l'âme humaine est si grande elle-même, que ce serait la méconnaître que d'essayer de la séduire par ces pièges. Le langage de la religion est souvent majestueux; il n'est jamais étudié, même quand elle parle par la bouche des poètes, David chez les Juifs, les Rishis dans les Védas, ou encore Mahomet chez les Arabes.
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La philosophie, au contraire, peut employer toutes les ressources du style. Ces parures ne lui sont pas interdites; quelquefois même elles sont un devoir, quand elles sont nécessaires pour le triomphe plus sûr du vrai. Platon, Aristole, Bacon, Descartes ont été de très-grands écrivains. Qui a jamais songé à leur en faire un grief? Dans ces graves matières, la limite est celle même que le sujet indique et exige. Il peut y avoir abus, quand les esprits ne sont pas très-justes, et qu'on se préoc- . cuped'un succès littéraire plus que de la vérité. Mais le goût le plus sévère autorise ici quelques sobres ornements, dont le livre saint n'a jamais besoin. La philosophie les supporte, en y mettant beaucoup de réserve. C'est toujours à une élite qu'elle s'adresse el qu'elle doit plaire. Platon lui-même n'a jamais eu beaucoup de lecteurs; Descartes, quelque clair qu'il soit, ne peut guère en avoir davantage. La philosophie a beau faire; elle reste une aristocratie, non par sa propre nature, mais par la force des choses. Tout ce qu'on peut lui recommander, c'est de toujours suivre ces beaux exemples et de ne pas se perdre dans ces abstractions creuses et ces logomachies obscures et barbares, qui risquent de la livrer au ridicule, et qui lui ôtent tout accès auprès dos masses, souvent même dans les écoles.
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De cette différence radicale dans les procédés, et de ces deux principes si distincts d'antorité et de liberté, il résulte que la philosophie et la religion ne doivent jamais empiéter l'une sur l'autre. Ce n'est pas seulement parce qu'il y va de leur repos mutuel ; c'est en outre qu'il y va de la justice. La religion est naturellement portée à exiger l'obéissance; et c'est l'essence de l'autorité de vouloir s'étendre à tout ; mais elle rencontre dans la conscience individuelle un obstacle insurmontable, et les supplices matériels, dont elle a usé bien à tort contre l'hérésie, échouent contre les âmes, s'ils torturent et anéantissent les corps. C'est une cruauté aussi inutile qu'odieuse, aujourd'hui impossible ; mais elle a sévi dans des temps qui ne sont pas encore très éloignés de nous. La religion, loin d'y rien gagner, y perdait infiniment ; elle remplaçait par la terreur la vénération et la tendresse qu'elle doit inspirer. Le martyre de Jean Huss et de Jérôme de Prague n'a pas peu contribué à la légitime révolte de la Réforme.
De son côté, la philosophie n'est guère plus sage, si elle est moins cruelle, en prétendant substituer ses doctrines et sa domination à celle de la religion. La liberté, sur laquelle elle se fonde, et qui est sa base indestructible, ne permet rien de pareil. De quel droit l'individu imposerait-il sa pensée à un
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individu qui jouit de la liberté comme lui, si, d'ailleurs, il est inférieur sous d'autres rapports? Invoquera-t-on la supériorité des lumières? Cette supériorité peut être très-réelle; mais elle ne confère pas le pouvoir qu'on en veut faire sortir. Le philosophe doit avoir toujours la faculté d'exprimer ses opinions, quand il le fait dans les formes convenables ; mais il ne peut jamais nourrir la prétention de les faire prévaloir autrement que par la persuasion. S'il a recours à la puissance publique ou à Tautorité, sous quelque déguisement que ce soit, il cesse d'être philosophe; c'est un tout autre rôle qu'il assume. La philosophie devient alors ou la religion ou l'Etat. Elle a tout à perdre à cette transformation, qui ne dure qu'un moment, comme tout ce qui est violent et contre nature. Elle risque de devenir persécutrice à son tour, et je demande quelle figure elle fait au milieu des bouleversements sociaux. L'histoire, malheureusement, pourrait nous répondre, sans remonter bien haut, et je ne vois pas qu'il y ait rien au monde de plus monstrueux que la philosophie réclamant l'appui du bras séculier. Ces appels ont peu réussi à la religion ; mais ils ne lui sont pas essentiellement antipathiques; elle se nuit, mais elle ne se contredit pas, en se les permettant. Au contraire, la philosophie abdique quand elle usurpe; elle se ruine par
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ce prétendu triomphe; car ce n'est point à elle d'appliquer jamais pratiquement la vérité; elle n'a qu'à la découvrir, ce qui est à la fois plus grand et plus sûrement utile.
On pourrait pousser encore plus loin cette comparaison de la religion et de la philosophie. Mais il faut se borner, et ce qui a été dit suffit pour qu'on voie leurs relations principales. Au fond, elles se ressemblent bien plus encore qu'elles ne diffèreni ; elles sont nées, sous l'œil de Dieu, d'une mère commune, l'intelligence humaine; et c'est bien à elles qu'on peut appliquer ces vers du poëte :
Faciès non ... una Nec diversa tamen, qiialem decet esse sororuin.
On les a fort bien appelées a Deux sœurs immortelles, » et l'on peut croire que ceux qui censurent cette très-juste expression d'une pensée profonde, ne l'ont pas suffisamment pesée. Elle ne peut paraître fausse que quand on rêve pour la société des destinées impossibles, et qu'animé de passions dont le dix-neuvième siècle semblait devoir être guéri, on prétend toujours immoler la religion à la philosor pliie ; conlre-partie de cet autre fanatisme qui, dans rinlérêt de la société, veut immoler la philosophie à la religion. A quoi sert de parler au nom de la
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raison, pour être si peu équitable? au nom de l'expérience et de l'histoire, pour méconnaître des faits d'une si frappante évidence?
Aux yeux de r|uelques-uns, j'aurai l'air de désavouer l'esprit de notre temps, en pensant comme je le fais sur les rapports fraternels de la philosophie et de la religion, de la raison et de la foi. Je regretterais cetle méprise ; mais il faut se passer d'avoir l'approbation de tout le monde. Je me contenterai de me trouver d'accord avec deux hommes du passé, qu'on peut suivre sans crainte de s'égarer sur leurs pas. A de très-grands intervalles de temps, dans des situations fort différentes, chez des peuples fort dissemblables, Socrate et Descartes sont des modèles que nous pouvons consuller. 11 n'y a pas d'esprits plus indépendants, ni plus respectueux envers la religion de leur pays.
Socrate est accusé par Mélitus de ne pas croire aux dieux de la République, de mettre à leur place des démons, et de répandre des doctrines extravagantes parmi la jeunesse, qu'il corrompt. C'était une calomnie homicide ; elle prévalut. Mais Socrate la réfute péremptoirement en démontrant que nonseulement elle est fausse, mais que de plus elle se détruit elle-même. Comment, en effet, peut-on croire aux démons sans croire aux dieux, dont ils étaient les enfanls, selon le Paganisme? Mais la vie
tout entière de Socrale réfulait bien mieux encore ses accusateurs. A quel devoir religieux avait il manqué? A quelle cérémonie sainte, ordonnée par les mœurs de sa patrie, n'avait-il point assisté? Quel sacrifice solennel avait-il négligé de faire? Il est si docile aux lois de la République qu'il ne veut môme pas les violer pour sauver sa vie, comme Criton le lui propose dans sa prison, d'où il peut sortir. Quelle parole impie lui a-t-on jamais entendu prononcer? Quels discours a-t-il jamais tenus contre les croyances nationales? En essayant de les épurer, les a-t-il jamais insultées? Loin de là, il les a toujours si bien acceptées qu'il partage même les opinions populaires, et qu'il a une pleine confiance aux mythes d'où elles sont sorties. Fidèle à cette conduite patriotique, qu'il a tenue durant toute sa vie, sa dernière parole, quand le poison va l'étouffer, est pour rappeler à ses amis une offrande qu'il doit à Esculape. C'est une dette religieuse qu'il acquitte en expirant.
Il nous est sans doute très-malaisé de démêler toute la pensée de Socrate sur les erreurs et les impuretés du culte païen, au milieu duquel il vivait. Mais cette pensée, peut-être obscure pour lui-même, il est certain qu'il ne Ta jamais exprimée en termes blessants. Il a môme défendu la majesté des dieux contre le§ basses images qu'en traçait la poésie; il
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a rehaussé autant qu'il Ta pu l'idée que l'homme doit se faire de leur bonté, de leur pouvoir, de leur providence. Lorsque Platon porte des lois contre le sacrilège, tant au nom de son maître qu'au sien propre, il est d'une sévérité excessive ; l'impiété révolte si vivement Socrate qu'il a contre elle des accents de colère que sa bienveillance inaltérable n'a point trouvés contre les autres crimes. C'est celuilà qui lui est le plus odieux, et il n'y a que Mélitus pour supposer qu'il ait pu le commettre. Tout ce que fait Socrate, c'est de maintenir son droit de philosophe, en le conciliant avec tous ses devoirs de citoyen. Ce qui lui coûte la vie, ce n'est pas une infraction à la loi politique et religieuse ; c'est l'inimitié presque générale qu'ont excitée dans une société relâchée ses vertus et surtout ses trop justes •critiques.
A deux mille ans de distance, l'exemple de Descartes est encore plus clair ; moins éloigné de nous, il peut encore mieux nous instruire. Descartes a poussé plus avant que personne la libre recherche de la vérité, et il est interdit désormais à l'indépendance la plus ombrageuse et la plus entreprenante d'aller au delà. La raison se prenant pour la source et la mesure de toute connaissance, c'est le terme extrême de la philosophie, qui me peut pas être plus avancée ni plus solide. C'est
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son droit et sa force en même temps qae son danger.
Y a-t il dans tout Descartes un seul mot irréligieux?
Y a-t-il même une seule tendance douteuse ? J'ai dit plus haut qu'il élait demeuré plein de foi, tout en étant le plus libre des penseurs. Mais en même temps, est-ce que ses convictions religieuses ont rien enlevé à la vigueur, à l'étendue, à la liberté absolue de ses pensées? N'a-t-il pas démontré l'existence de Dieu, l'immortalité de l'âme et tant d'autres principes, sans rien demander qu'à l'observation et à la psychologie? S'il n'a pas voulu soutenir ouvertement les théories de Galilée sur le mouvement de la terre, ce fut un acte de prudence personnelle; ce n'était point un scrupule d'orthodoxie ; car il était persuadé que « c'était abuser de l'Écri- (c ture sainte que d'en vouloir tirer la connaissance «des vérités qui n'appartiennent qu'aux sciences c< humaines \ »
Doutera-t-on des lumières et de la sincérité de Descartes? Croit-on un tel homme capable de se mentir à lui-même ou de mentir aux autres? La philosophie n'est donc pas plus pour lui que pour Socrate incompatible avec la religion, dans laquelle ils vivent et qu'ils professent, avec un égal respect et un égal patriotisme.
Descartes, édition de M. Victor Cousin, t. VIlI, p. 52.
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Veut-on la contre-épreuve de ceci? Qu'on s'adresse à un évêque, et particulièrement à Bossuet ? A-t-il cru que la philosophie fût inconciliable avec la religion ? Et dans cet admirable livre ce De la connaissance de Dieu et de soi-même ^ » le plus beau peut-être de tous ceux qu'il a composas, peut-on sentir autre chose que la main du philosophe ? Le chrétien, le catholique, le prêtre y paraît-il un instant? Or quel sujet plus grand, plus vaste, plus décisif que celui qu'il y traite ? Connaître soi-même et Dieu, n'est-ce pas l'essentiel ? Et quoique l'évêque de Meaux n'eût pas voulu s'en tenir là exclusivement, il attachait du moins une bien haute importance à ce résumé de la raison, où n'entre rien de l'orthodoxie ni du dogme. Ce n'est pas faire tort à Bossuet que de l'associer à Descartes et à Socrate ; et il se trouve que j'ai pour le sentiment que je soutiens plus d'autorités que je n'en comptais d'abord. Il serait môme bien facile, si on le voulait, d'en ajouter à celles-là une foule d'autres.
Mais j'ai hâte de quitter ces généralités, qui peuvent toujours paraître un peu trop vagues et par suite peu utiles. Il faut les appliquer au temps où nous sommes, avec la réserve convenable, et les vérifier par la pratique. La question est toujours la même ; mais la solution est aujourd'hui plus aisée qu'elle ne La jamais été, grâce à la beauté de la
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religion que la philosophie a devant elle, grâce aux progrès de la tolérance et à la douceur de nos mœurs. Notre époque connaît mieux qu'aucune autre ne l'a pu antérieurement, l'histoire du passé ; nous avons sur nos prédécesseurs cet avantage de pouvoir profiter des leçons qu'ils ne comprenaient pas aussi bien que nous. Il semble donc que juger des rapports actuels de la religion et de la philosophie soit chose assez simple. Cependant c'est toujours une tâche délicate. Mais pourquoi ne pas l'aborder, s'il peut y avoir quelque bien à le faire avec modération et loyauté ? A n'enlendre que certaines récriminations, on pourrait croire que la concorde est impossible. Je ne le pense pas ; et quand ma voix se perdrait, sans être écoutée de part ni d'autre, je ne puis avoir à me repentir de l'avoir élevée. Je laisserai d'ailleurs de côté tous les débats mesquins, et je neveux m'arréter qu'aux traits les plus saillants.
Ce qu'il faut montrer, c'est qu'aujourd'hui la philosophie a peut-être plus de devoirs envers la religion qu'elle n'en a jamais eu. On doit le soutenir non pas uniquement dans l'intérêt social, mais bien plus encore dans l'intérêt de la vérité et de la raison. Dans les deux camps, il y a des esprits excessifs qui ne veulent entendre a aucun accommodement. Ceux-ci proscrivent la raison ;
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et l'on ne voit plus dès lors comment même ils peuvent s'adresser aux hommes. Ceux-là, presque aussi aveugles, proscrivent la foi, sans reconnaître tout ce qu'elle a devrai, indépendamment de tout ce qu'elle a de pratique et de nécessaire. C'est une faute égale. Mais ce qui peut la rendre moins nuisible, c'est qu'en réalité la société n'en est pas troublée. La religion et la philosophie vivent l'une et l'autre sous la main de l'État, chargé de maintenir l'ordre entre tous les cultes; et malgré quelques faiblesses et quelques partialités, l'Etat se montre assez équitable. La paix sociale subsiste, si la discorde est dans les écrits. C'est donc pour le moment un débat de pure théorie. Mais la discussion n'en a guère moins d'importance ; car la théorie ne tarde pas à descendre dans les faits chez tous les peuples, et parmi eux il en est même de si impatients qu'ils • s'élancent à la pratique sans une réflexion suffisante, sauf à payer tant de précipitation de leur repos et de leur honneur.
Je ne veux rappeler que des faits incontestables, qui puissent être, ce semble, acceptés par les deux partis, quelque passionnés qu'ils soient.
On interrogera vainement l'histoire entière de l'esprit humain; on n'y trouvera rien d'égal à l'édifice religieux qu'a élevé le Christianisme, et qui constitue encore son état présent, garantie
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d'un avenir dont nul ne peut assigner Ja fin. Issu de la prédication, dans un coin obscur du monde asiatique, il conquiert l'empire romain en moins de trois siècles, et il s'assied sur le trône avec Constantin. Il s'étend sur l'Europe barbare et bouleversée ; il y règne sans partage ; et aujourd'hui, après dix-huit cents ans, les peuples qui le professent sont et resteront les plus savants, les plus laborieux, les plus moraux et les plus libres que l'histoire ait jamais vus. Selon toute apparence, ils soumettront à leur foi commune le monde entier, qu'ils étreignent de toutes parts, et qui ne peut pas plus résister à leur force qu'à leurs lumières.
Voilà, dans l'histoire du Christianisme, le premier faitqui me frappe; et je me sens porté tout d'abord à tenir le plus grand compte d'une doctrine religieuse qui a produit de si nobles résultats. En admettant même que tous ces résultats excellents ne lui appartiennent pas, et qu'on doive les rapporter aux peuples mêmes qui les ont obtenus, ces peuples si supérieurs ne peuvent pas avoir adopté une religion qui ne répondrait point à leur intelligence, à leurs aptitudes et à leur raison, attestées par tant de progrès et tant de merveilles. Ils ne semblent pas prêts à déserter leur foi ; et parmi les intelligences qui ont pu prétendre à se faire écouter d'eux, il n'en est pas une seule dont les yeux aient été assez
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perçants déjà pour discerner quelque dogme meilleur et plus humain, destiné à remplacer celui-là. Soit donc qu'on se rappelle l'histoire du Christianisme, soit qu'on regarde à son état actuel, soit qu'on pense à son avenir, il n'y a rien de plus sublime, de plus solide, ni de plus fécond dans toutes les religions, soit passées, soit présentes.
Je ne lui fais pas un mérite particulier de ses martyrs. Sans doute ils sont admirables, et l'Eglise n'a été que juste en les plaçant au nombre des Saints, afin d'apprendre à tous les hommes comment on meurt pour ses convictions. Mais toutes les religions ont eu leurs victimes. Si celles-là sont dignes pour nous de plus de sympathie et de louange, elles n'en sont pas les seules dignes. Il s'en est toujours rencontré d'aussi dévouées, pour soutenir des religions beaucoup moins bonnes. Mais à côté des martyrs et de leur courage, je vois l'œuvre intellectuelle des Apôtres, des Pères de l'Eglise, des Conciles et des Papes, avec leur succession, leur hiérarchie libérale et forte , leur gouvernement habile, leur prudence habituelle, leur esprit de persévérance, l'unité de leur tradition ; et je me demande où trouver, dans l'univers et dans les religions, un système qui puisse être mis au rang de celui-là pour l'étendue, la profondeur et la vérité. Sur Dieu, sur l'âme, sur le monde, sur les sociétés.
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sur les mœurs, quels problèmes nouveaux ! Ouel éclaircissement des anciens problèmes élargis ! Que de solutions vraies et utiles, que de travaux infatigables et bienfaisants, sans parler de tant d'institutions de toute espèce, qui ont fait pénétrer dans la réalité les inspirations les plus élevées et les plus charitables de la théorie ! Quelle science, quelles études solitaires et publiques, dans les écoles ou dans les cellules! Que de monuments laissés à la postérité pour lui transmettre l'héritage antique, ou pour commencer le nouvel amas de nos trésors ! Au milieu des labeurs de l'orthodoxie et de la foi, que de philosophie et que de libres investigations ! Parmi les Pères et les Docteurs, que de philosophes! S'ils n'eussent point été nos maîtres, en serions-nous aujourd'hui à ce point de moralité et de lumières où nous sommes parvenus? Le monde moderne, si fier, et à juste titre, de tout ce qu'il est, n'est-il pas sorti presque entièrement du Christianisme? N'a-t-il pas été nourri, élevé, soutenu par lui? Que deviendrait-il, tout fort qu'il se croit, si la foi chrétienne venait à lui manquer tout à coup? Qui comblerait ce vide et cet anéantissement ?
Ce n'est pas que je me cache les ombres de ce tableîiu resplendissant ; je sais aussi bien que personne tout ce qu'on peut reprocher, si ce n'est
SI
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au Chrislianismc lui-même, du moins a plusieurs de ceux qui l'ont représenté. L'Eglise a commis des fautes; mais qui n'en commet point parmi les hommes ? Elle a dû gémir souvent elle-même des chefs indignes qui l'ont compromise ou flétrie. Elle a eu ses ambitions désordonnées, ses préjugés, ses faiblesses, ses corruptions, ses cruautés même ; elle a été oppressive, après avoir été longtemps la mère el le refuge des opprimés. La puissance l'a pervertie à certaines époques, sans que les revers l'aient toujours suffisamment instruite. Qui peut nier tout cela? Mais je demande si tout cela, quelque réel et quelque déplorable que ce soit, peut un instant compenser et surtout abolir noire gratitude et notre admiration. Il faut juger le Christianisme, comme la raison veut qu'on juge toutes choses, en le prenant par ses bons côtés\ Il n'est pas plus responsable des crimes commis en son nom que la liberté n'est responsable de tous ceux qu'on a commis pour elle, en croyant la servir, tout en la faisant abhorrer de sociétés qui ne peuvent s'en passer.
Une critique plus fondée, ou du moins plus spécieuse, c'est que le Christianisme a reproduit dans ses formes, et dans une bonne partie de ses idées, le monde antique qu'il remplaçait. J'en conviens
* C'est le fondement de Toptimisme»
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bien volontiers; mais c'est, à mon sens, un service de plus et le sujet d'un nouvel éloge. Si le Christianisme n'avait pas emprunté, avec le langage de la Grèce et de Rome, toutes leurs habitudes scientifiques, littéraires, administratives et politiques, il n'aurait pas été entendu, et il eût fait mille fois moins de bien. En arrivant dans le monde grec et romain, il y trouva une civilisation déjà fort avancée, et il eut le bon esprit de s'en servir. Il en conserva tout ce qu'il put dans le cata lysme de l'invasion. C'est à Taide de ces débris recueillis par lui que, sous son égide, nous avons fait toute notre éducation , ou plutôt que nous avons renoué la chaîne des temps si tristement interrompue. Il n'y eut jamais chez les hommes un pareil naufrage ; mais il n'y eut jamais non plus une telle rénovation. Ce n'est pas à nous, qui pouvions périr dans la tempête, de nous plaindre de la main qui nous a sauvés. Cette main n'a pas toujours été également douce et salutaire; mais ce sont là de ces services et de ces souvenirs que rien n'efface ni ne doit faire oublier. Le Christianisme est grec et romain; voilà sa puissance dans les voies mondaines. Resté oriental, il n'eût pas existé pour nous, et. notre Occident ne l'aurait ni suivi, ni même connu. Mais malgré des emprunts manifestes et indispensables, il est encore assez original pour avoir renouvelé de fond en comble le
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monde antique, qu'il continuait tout en le changeant. Ce ne doit pas être un titre de défaveur auprès des philosophes.
Ce n'en est pas un non plus que de plonger par le Judaïsme et par la Bible aux racines mêmes de l'humanité. Quelque opinion que l'on ait sur la composition des livres de l'Ancien Testament, personne ne peut nier qu'ils ne doivent figurer parmi les plus anciens monuments de l'histoire des hommes. En les comparant à tous ceux qui le leur disputent de vénérable vieillesse, il n'en est pas qui les vaillent, et de beaucoup, sous le rapportde la vraisemblance, de l'ordre, de la continuité et de la beauté. En ne les considérant que philosophiquement, combien ne sont-ils pas au-dessus des Kings de la Chine, des Védas de l'Inde, des Soûtras du Bouddhisitîe, ou du Coran de l'Islam? En estil qui, sur l'origine des choses, donnent des solutions plus raisonnables, en même temps que plus majestueuses? On dirait que le peuple d'Israël a stipulé pour le genre humain, et par fois même pour la philosophie. À l'avantage d'être romain et grec, le Christianisme a donc réuni l'avan- , tage d'être hébreu. Il a hérité ainsi de tout ce qu'il y eut de meilleur dans les races asiatiques et dans les races européennes. Est-ce là ce qui pourrait le diminuer? En se rattachant à tout