‹ Mahomet et la CoranChapitre 24 sur 50 · LXXXVIII · texte numérisé non relu

LXXXVIII

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ce que l'esprit humain a conçu de plus grand et de plus vrai, s'est-il ôté des droits à son estime et à sa reconnaissance? Pris en lui-même, n'est-il pas au-dessus de tout ce qui le soutient et l'a précédé? Ne mérite-t-il pas de s'appuyer tout ensemble sur la religion mosaïque et sur l'Hellénisme? Ne les dépasse-t-il pas encore infiniment l'un et l'autre ?

Je ne voudrais pas porter une main indiscrète sur les matières interdites aux profanes, et je ne toucherais pas aux mystères, si des exemples fameu n'y autorisaient. Des Pères de l'Eglise n'ont pas craint d'y plonger leurs regards et leur réflexion, tout incompréhensibles qu'on les déclarait. Saint Augustin n'a pas été le seul à faire un ouvrage De Trinitatc. On peut ne pas se prononcer sur l'orthodoxie des explications proposées , puisque ce soin ne concerne que l'Eglise. Mais on ne peut refuser de reconnaître, dans ces explications et dans ces recherches, une profondeur de métaphysique que la philosophie n'a jamais dépassée, et qu'elle a égalée à peine dans ses représentants les plus illustres. Sur l'essence de Dieu, sur l'action de sa providence, môlée au libre arbitre de ses créatures, sur l'état originel de l'homme, sur la création, sur l'éternité, etc., la philosophie fera toujours bien de consulter le Christianisme, comme

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elle consulterait un des siens; elle y trouvera, non des solutions toutes faites, puisqu'elle n'en doit recevoir de personne, mais des lumières qu'elle chercherait vainement dans d'autres religions, et dans la plupart de ses propres systèmes.

En passant à la partie tout extérieure du Christianisme, on n'y découvre pas moins de puissance ni de nouveauté. Humainement parlant, le Christ de Nazareth et de Bethléem naît dans la condition la plus obscure et la plus pauvre. On le fait bien descendre de la famille de David ; mais c'est dans une étable qu'on le place aux premiers jours de sa vie. Il est fils d'un simple artisan; il n'est pointle fils d'un • roi comme le Bouddha ; il n'est même pas de la Iribu dominatrice comme Mahomet. 11 passe son existence, qu'il soutient du travail de ses mains, dans une condition misérable, souvent sans avoir de lieu où reposer sa tête, et il meurt par le plus ignominieux et le plus atroce des supplices, pour avoir prêché des doctrines jugées hérétiques et séditieuses. Pour les sociétés modernes, qui marchent toutes à la démocratie, d'un pas plus ou moins rapide, est-il un idéal plus acceptable et plus saisissant? La philosophie, qui ne sépare point l'égalité de la liberté, croit-elle qu'il puisse y avoir, pour soutenir les hommes dans leurs communes misères, un modèle plus encourageant et plus simple? Quelle religion

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a jamais rien offert de plus pratique ni de plus haut à Tadoration du genre humain * ?

En présence d'une telle religion, ce n'est pas seulement du respect que doit éprouver le cœur du philosophe. Le respect pour le culte national est l'obligation étroite de tous les citoyens, qui doivent se conformer les uns envers les autres aux convenances, sans lesquelles la société ne serait pas assez calme. Il est un devoir général à l'égard de la religion, quelle qu'elle soit; même en la supposant aussi mauvaise qu'on le voudra, on n'a jamais le droit de faire rien qui puisse la blesser aux yeux du magistrat. Cependant le respect, tout obligatoire qu'il est socialement, peut n'être qu'extérieur et de pure forme ; il peut s'allier avec le dédain intérieur et la répugnance secrète. C'est une sage contrainte à laquelle on se soumet, bien que la conscience proteste.

Mais lorsque dans une religion on a le bonheur de retrouver tant de vérités connues d'ailleurs, tant de conformités avec la raison la plus sévère et la plus délicate, on ne doit pas simplement un froid respect; on doit quelque chose de plus, et un sentiment plus doux, c'est-à-dire ce demi-acquiesce»

1 II faut lire dans Voltaire quelques pages admirables sur le Clirist, Dictionnaire philosophique, article Religion, § II, p. 102 et &uiv., Édition Beucliot.

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ment, et cette autre forme du respect qui s'appelle l'admiration. Quand l'admiration est sincère et profonde, elle implique nécessairement le respect, qui ne l'implique pas toujours. C'est là ce qu'on doit au Christianisme, à défaut de la foi. Une philosophie qui le mépriserait, ne serait-elle pas bien près de se mépriser elle-même? Parmi les religions les plus grossières, il n'en est pas une qui impartialement étudiée ne présente au philosophe quelque chose d'estimable, suffisant pour racheter bien des erreurs et des superstitions. Dans la religion chrétienne, le bien ne l'emporte-t-il pas en une telle proportion que le mal disparaît presque complètement? Et faire prédominer le blâme, ne serait-ce pas le jugement de cœurs bien prévenus?

Dans la disposition actuelle des esprits, on ne peut pas être sûr que la religion accepte un tel hommage et qu'elle s'en contente. Tout ce qu'on peut affirmer, c'est qu'il lui est dû légitimement ; quand on ne le lui rend pas, on n'est ni assez impartial ni assez clairvoyant. Pour condamner le Christianisme, il faut ne pas le comprendre.

On excuse les emportements des philosophes dans le siècle dernier. Il est trop difiicile de se contenir quand on est révolté par les supplices des Labarre et des Calas. L'indignation de Voltaire n'est que trop justifiée, si d'ailleurs la guerre, telle qu'il

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la faisait, n'est pas tout à fait digne de son génie. Alors il était interdit aux libres penseurs de faire entendre leurs griefs trop fondés, et l'humanité se soulevait en vain avec la raison. La loi ne souffrait pas qu'on parlât ouvertement; c'était à des subterfuges qu'il fallait recourir, pour produire les opinions les plus modérées et les plus utiles. Les écrivains couraient risque de leur repos, de leur liberté, de leur vie, s'ils poussaient un soupir, s'ils se permettaient une critique ou même un conseil. Une telle oppression amena une résistance tout aussi peu mesurée ; il aurait fallu une sagesse surhumaine pour ne pas franchir toutes les bornes, et ne pas se défendre aussi violemment qu'on était attaqué. Le péril même donnait quelque noblesse à la- lutte. Aussi quoique la philosophie de ce temps employât trop souvent des armes reprochables, on devait désirer sa victoire, parce qu'elle avait la bonne cause, et que les abus qu elle combattait étaient devenus intolérables, comme tous ceux qui allaient provoquer la grande révolution sociale, dont cette polémique furieuse était l'avant-coureur.

Aujourd'hui que la philosophie peut tout dire, sans courir le moindre danger, ainsi que les autres sciences désormais émancipées, elle n'a qu'à user de son droit avec la modération qui doit être sa règle constante. Ses excès, quand elle en commet, peu-

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vent sembler comme les restes et les dernières traces de son ancien esclavage. La colère ne sied pas à la liberté, ni à la justice dont elle se pique. Si la religion n'est pas toujours assez équitable envers la philosophie, c'est un motif de plus pour ne pas l'imiter. La philosophie a subi d'autres épreuves; et celle-là doit lui sembler bien légère, auprès des tragiques aventures dont l'histoire a gardé le souvenir. Dussent-elles se représenter, il faudrait savoir les braver encore. Mais de notre temps, ce n'est pas le martyre qu'on a beaucoup à redouter; on se donnerait peut-être bien de la peine sans être sûr de l'obtenir.

Il faut ajouter que le grand mouvement philosophique de notre siècle a été la restauration du spiritualisme, inaugurée par M. Royer-Collard et poursuivie pendant un demi-siècle par le plus illustre de ses disciples et de nos maîtres. D'autres tendances se sont manifestées, il est vrai , de manière à faire craindre quelquefois une résurrection du matérialisme vaincu. Mais il est bien tard pour que ces tentatives puissent prévaloir ; le caractère général de notre siècle devant l'histoire est fixé par la doctrine qu'il a professée depuis plus de soixante ans, et qu'il professera sans doute jusqu'à sa fin. Notre siècle est soustrait à l'athéisme. Si cette funeste théorie espère le triomphe, elle doit

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r.ijourner au siècle prochain, à qui l'on ne peut souhaiter cette déplorable conversion.

En renouvelant les doctrines spiritualistes, ce n'est pas un service calculé et réfléchi que la philosophie a rendu à la religion ; elle y a été amenée par la pente même des choses, et par une réaction spontanée qui s'est passée tout entière dans son sein. La religion en a certainement tiré un vrai profit, indirect mais considérable. Elle n'a peutêtre pas bien apprécié elle-même tout le secours qu'elle recevait; il n'en a pas été moins réel, et la postérité saura le reconnaître, si les contemporains ne semblent pas s'en apercevoir. C'était se rapprocher que de travailler, même séparément, à une cause semblable. Le Christianisme est avant tout et éminemment une doctrine spiritualiste. A son origine, il avait tendu la main au Platonisme, étudié et admiré par tous les Pères des premiers siècles. De nos jours, un phénomène analogue s'est répété, bien que sur une moindre échelle; la philosophie redevenant spiritualiste, sous les auspices de Platon et de Descartes, a fait des pas vers la religion, sans rien perdre de son indépendance et de son absolue liberté. On s'est trouvé plus voisin qu'on ne croyait, et les anciennes défiances sont tombées, tout au moins d'un côté. Il se peut que la religion garde les siennes ; mais la philosophie spi-

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ritualiste n'a plus ce préjugé ni celte injustice. A la clarté de sa propre histoire, elle se juge mieux elle-même et elle juge mieux les autres. A plus forte raison, peut-elle dire du Christianisme ce qu'un scolastique disait d'Aristote : « Je ne m'écarte « de lui qu'avec crainte et vénération. »

Voilà bien des motifs sérieux pour que la philosophie spiritualiste, en restant ce qu'elle est, ne se montre jamais hostile au Christianisme. D'abord ce sont des motifs généraux qui doivent la toucher partout; ce sont ensuite des motifs particuliers à notre temps et à notre pays. Il en est un plus spécial que tous les autres, que je me permettrai de rappeler. Certainement on ne Ta pas oublié; mais il est bon d'en renouveler le souvenir, quelque douloureux qu'il soit. Dans les convulsions auxquelles la France a été livrée durant la Révolution, il s'est produit des scandales religieux dont aucune nation, je crois, ne s'est jamais souillée ; les profanations ont été sans bornes ; les ministres du culte ont été les premières victimes de la rage populaire, et c'est par un égorgement de prêtres qu'ont commencé les massacres, dont l'horreur restera ineffaçable. Ce n'est pas la philosophie du dix-huitième siècle, ainsi que Ta souvent répété l'esprit de parti, qui doit être responsable de ces persécutions et de ces crimes. Pour moi, je réponds que le cœur de Voltaire se

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serait révolté contre de telles abominations aussi énergiquement que contre toutes les iniquités de son temps. Je laisse aussi à d'autres le courage de supposer que d'Holbach et Diderot seraient demeurés insensibles, ou se seraient réjouis devant ces affreux spectacles. Mais on peut affirmer que, chez nous plus que chez aucune autre nation, la philosophie a des devoirs étroits ; on peut affirmer qu'elle doit entendre cette leçon, qui a été donnée à la fin du dernier siècle. La philosophie avait usé de son droit ; mais plus d'une fois elle l'avait outre-passé ; et voilà comment ses excès avaient été traduits par la foule. A la critique succédait léchafaud ; la hache remplaçait les arguments et les sarcasmes.

Selon toute apparence, notre temps n'est pas destiné à subir de nouveau ces effroyables épreuves; le retour de telles choses à cent ans de distance n'est pas à prévoir. Pourtant notre malheureux pays a vu tant de résurrections, que celle-là de plus peut ne pas sembler absolument impossible. Il ne faudrait pas que la philosophie dût un jour paraître y avoir contribué même de très-loin. Elle peut être persécutée, et c'est parfois sa gloire; mais elle se doit à elle-même de ne jamais faire de victimes, en provoquant la vengeance des passions déchaînées. La vérité n'a rien à faire dans ces fureurs

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aveugles, et le philosophe doit se garder d'en être le complice, à quelque degré que ce soit.

Ainsi à tant d'autres causes de modération, se joint celle-là, qui ne devrait pas être une des moins puissantes.

Le plus grand obstacle à ce que ces conseils soient généralement écoulés, c'est la prétention toujours entretenue de substituer un jour la philosophie à la religion. Quelques esprits plus ardents que sages continuent à caresser cette chimère ; bien qu'elle ne soit pas très-nouvelle, elle semble, depuis le dernier siècle, n'avoir rien perdu de son attrait pour certaines imaginations. Ces réformateurs, amoureux de leur utopie, se figurent que rien n'est plus réalisable; et dans l'affaiblissement de la religion, qu'ils signalent de très-bonne foi, ils trouvent le signe incontestable de la rénovation qu'ils appellent. On peut croire à leurs bonnes intentions; on ne peut pas également louer leur prudence; et je voudrais, s'il est possible, dissiper une illusion aussi vaine et aussi fâcheuse.

Si d'abord on veut se rendre compte de la manière dont se forme le philosophe, on verra surgir tout à coup une difficulté insurmontable. Que l'on interroge encore nos maîtres de la Grèce et du dix-septième siècle, et qu'on leur demande à quel prix ils ont philosophé. Ce sont des études de toute

une vie, constamment soutenues , au milieu do toutes les traverses. Socrate se borne à s'observer lui-même et à écouter la voix intérieure qui parle en lui. Il s'entretient avec ses concitoyens, pour les exhorter à suivre son exemple; et il poursuit cette rude prédication pendant de longues années, jusqu'à ce qu'une sentence inique vienne lui ôter la parole en le condamnant à mort. Descartes, plus tranquille grâce à un exil volontaire, est encore plus assidu à ses travaux. Il fuit la société de ses semblables, pour se livrer avec plus de suite et de liberté à ses méditations et à ses recherches. Il scrute la nature et le monde dans toutes leurs parties, comme il a scruté l'âme et la pensée. Tous deux, quelque éloignés qu'ils soient par les époques où ils vivent et par les idées qui les animent, ont du moins ceci de commun, qu'ils n'ont pas cessé un seul jour de gravir laborieusement la voie qu'ils s'étaient tracée. C'est à la fois le devoir qu'ils se donnent, et la pente

irrésistible de leur génie.

Ce sont de grands modèles ; ce ne sont pas des exceptions. Tout philosophe en est là, quel que soit d'ailleurs le succès de ses efforts; et quand on voit ce que sont les questions qu'il s'agit de résoudre, on conçoit qu'il y faille une existence entière. C'est la plus belle et la plus haute occupation de rintelligence; c'en est aussi la plus ardue;

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et le philosophe n'a pas perdu son temps, qui peut en mourant se rendre ce témoignage d'avoir éclairci quelques-uns des points sur lesquels il a tant réfléchi.

Ajoutez que de nos jours une condition nouvelle est venue pour le libre penseur s'ajouter à toutes celles-là. 11 n'est plus permis d'ignorer l'histoire de la science que l'on cultive. Le philosophe ne satisferait pas suffisamment à l'amour de la sagesse s'il ne savait pas, au moins dans une certaine mesure, ce qu'on a dit avant lui sur les sujets qui l'occupent. Dans les systèmes antérieurs, l'histoire a toujours tenu quelque place, souvent sans que ces systèmes en eussent conscience. On la retrouve plus ou moins marquée dans Socrate, dans Platon, dans Aristote,dans Descartes lui-même. Mais maintenant ilestinterditauxplus originaux, comme aux moins indépendants, d'ignorer la tradition. On lui doit toujours beaucoup, quelque inventif que l'on soit. Croire ne dater que de soi-même, c'est pis qu'une vanité : c'est une erreur. Notre temps ne la tolère plus, et le philosophe doit être au moins quelque peu érudit.

Voilà donc les méditations et les labeurs dont tous les hommes devraient être capables, pour que, s'instruisant par leurs lumières individuelles, ils pussent se passer de celles de la religion ; car c'est

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là ce qui constitue essentiellement le philosophe. On ne l'est réellement que si l'on puise sa croyance en soi-même, et que si on la fonde sur sa propre raison convenablement interrogée. Sérieusement, peut-on demander rien de pareil à l'humanité? Et ne risque-t-on pas de paraître soi-même dupe d'une ironie , quand on se laisse aller à discuter de semblables proposilions? Sans doute Taccès de la philosophie n'est fermé à personne; mais si tout le monde était tenu de devenir philosophe par tant d'études nécessaires, comment, en attendant, vivraient les sociétés? Qui pourvoirait à leurs besoins? Qui accomplirait ces gros et matériels ouvrages qui leur sont indispensables? Ainsi, la philosophie, destinée à éclairer les peuples, commencerait par les détruire.

Ce n'est donc pas là ce qu'on peut vouloir; et voici probablement la solution moyenne à laquelle on limite ces vastes espérances. Non, tous les hommes n'ont pas à devenir philosophes ; il suffira que quelques-uns d'entre eux le soient, et ceux-là, réputés les pins sages, seront chargés d'instruire les autres. La philosophie substituera ses enseignements à ceux de la religion ; et à la place du Catéchisme de Meaux, rédigé par Bossuet d'après la tradition orthodoxe, on donnera au peuple le Catéchisme universel de Saint-Lambert et de Volney.

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Praliquement, il ne peut pas y avoir d'autre manière d'arriver à réaliser le vœu qu'on affiche, et de régénérer par la philosophie les croyances de l'humanité.

Mais une première et irréfutable objection, c'est que ce n'est plus là de la philosophie ; c'est une entreprise politique. Il faut bien se dire alors qu'on abandonne le domaine de la science pour celui d'une application aussi nouvelle que périlleuse. Il ne s'est jamais rien vu de ce genre chez aucun peuple, dans aucun temps ; et l'on a déjà contre soi tous les hasards de l'innovation. Si la philosophie est bien ce que j'ai dit plus haut, je demande de quel droit, désertant la liberté, elle viendrait, au nom du pouvoir et de l'Etat, imposer ses doctrines. Quelque vraies qu'elles fussent, c'est à l'autorité qu'elles auraient recours pour prévaloir; dès lors, c'est une simple concurrence qu'elles engagent contre les souvenirs et les débris du passé religieux, et contre les théories contraires. Du moment qu'il s'agit d'instruire une nation, il faut dans l'enseignement une uniformité et une régularité sans lesquelles il ne serait pas même possible. Il devra donc être exclusif, et ce sera une orthodoxie laïque substituée à une orthodoxie cléricale. On ne voit pas ce qu'on gagnerait au change. L'enseignement religieux, en faisant remonter h morale jusqu'à

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Dieu, ne fait que la rapporter à sa véritable source et lui donner une sanction plus forte.

Il est probable que, dans cette tentative scabreuse , la prétendue philosophie qui s'en chargerait, se réduirait à l'enseignement de la morale tirée tout entière de l'homme, et supprimerait du même coup toute notion de Dieu et de la Providence. Mais cette philosophie, si sûre d'elle-même, ne se doute pas des répugnances et des révoltes qui l'attendraient de la part des peuples. L'athéisme peut jusqu'à un certain point séduire quelques penseurs isolés, chez qui cette mutilation de la conscience n'est pas impossible ; il indigne et il soulève les masses, parce qu'elles ont la conscience humaine dans toute sa plénitude et sa spontanéité. Ne souhaitons pas à ces philosophes de voir jamais se réaliser leurs vœux étranges ; car alors nous verrions aussi les tempêtes qu'exciteraient leurs expériences. La Convention elle-même, tout en célébrant la fête de la Raison, a dû proclamer l'existence de l'Efre suprême et l'immortalité de l'âme. Alors, pourquoi répudier le culte national? La philosophie se flatlera-t-elle de donner à la multitude une idée de Dieu plus grande et plus vraie que ne le fait le Christianisme ?

Je voudrais écarter, et, s'il se pouvait, anéantir de lugubres souvenirs ; ce n'est pas moi qui les

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rnnime; on les évoque^ en voulant rendre à la philosophie un rôle si déplacé, et en rêvant pour elle des triomphes si humiliants. Naguère elle a pu se laisser égarer par quelques-uns de ses plus faibles disciples ; alors toute la nation semblait avoir repoussé la foi de ses pères, et des écrivains peu sensés pouvaient s'imaginer servir la raison et l'humanité en essayant de combler, tant bien que mal, cette désastreuse lacune. Mieux inspirés et plus modestes peut-être, ils eussent attendu un retour inévitable ; et en quelques années, ils auraient pu voir le peuple revenir à l'antique croyance, restaurée par un homme de génie, qui n'était alors que l'expression la plus haute et l'instrument de la pensée commune. S'il y avait à la fin du dernier siècle une excuse, au moins apparente, pour cette cireur, aujourd'hui il n'y en aurait plus. Les faits ont prononcé; la tentative a échoué; pensera la renouveler, c'est mettre en même temps contre soi la raison et l'histoire.

Il faut donc renoncer pour la philosophie à ces rêves ambitieux, subversifs de la société.

Platon a bien dit que les peuples ne seraient heureux que quand les philosophes les gouverneraient S sans se dissimuler d'ailleurs aucun des

* Platon, La République, liv. YI, p. 40 et Fuiv., et liv. VII, p. 7G et suiv., traduction de M. Victor Cousin.

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embarras que la philosophie rencontrerait à se mêler des affaires publiques. Il avait raison ; car ses philosophes, tels qu'il les forme, sont les plus éclairés, les plus habiles et les meilleurs des hommes. Les nalions auraient tout à gagner, si elles avaient de tels chefs, plus imaginaires que réels. Mais Platon, en croyant que la philosophie est supérieure à tout le reste, n'a jamais pensé qu'il pût la substituer à la religion de sa patrie. C'eût été pour lui un dessein sacrilège, et le concevoir ne lui aurait pas semblé d'un assez bon citoyen. Un philosophe stoïque s'est trouvé un jour sur le trône, doué des plus admirables vertus, simple comme le dernier de ses sujets, énergiquement appliqué aux grands devoirs dont il était chargé et dont il était digne ; c'est Marc-Aurèle, maître de l'empire romain, ou plutôt maître du monde, et disposant d'un pouvoir absolu. Est-ce que Marc-Aurèle a songé un seul instant à détruire la religion en faveur delà philosophie? Et cependant, quelle réforme n'appelait pas à cette époque le Paganisme expirant ? Ses vices n'auraient-ils pas justifié cette tentative désespérée? N'aurait-elle pas semblé avoir bien des chances de réussir entre des mains si vigoureuses et si pures? Marc-Aurèle n'eut pas plus ce projet que Julien ne l'eut à son tour, quand il essaya si vainement de relever les autels païens. C'était l'antique religion,

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ce n'était pas la philosophie, que Julien voulait faire prédominer. Probablement, ni Platon, ni Marc-Aurèle, ni Julien n'étaient assez dévoués à la philosophie pour lui assurer la gloire et le bienfait d'une telle transformation.

Les temps sont-ils changés ? et le nôtre est-il plus favorable à cet essai? Il ne semble pas. Malgré des prédictions sinistres, mais bien peu fondées, le Christianisme n'est pas près de sa ruine. Je doute qu'à aucune époque il ait pénétré plus profondément dans les cœurs. L'Europe n'a plus la dévotion qui faisait les Croisades, et la précipitait héroïquement et si aveuglément à la délivrance des Saints Lieux ; mais les mœurs se sont améliorées et s'améliorent chaque jour par l'influence chrétienne, que secondent de plus en plus les progrès mêmes delà raison publique. Le Christianisme serait affaibli et corrompu, comme l'était la religion païenne sous le Bas-Empire, que la philosophie ne le remplacerait pas ; dans l'état de vigueur et de prospérité où il est encore chez toutes les nations qui le professent, aller proposer de l'abolir, c'est une aberration que les peuples ne se donneront pas même la peine de repousser, parce qu'elle n'arrivera pas jusqu'à eux.

Toutefois, la philosophie ferait bien de prendre garde à de si lourds faux pas; ils compromettent et diminuent sa considération et son influence. A la

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fin du dix-huitième siècle, Kant n'a pas laissé que de la faire assez peu respecter.il voulait combattre le scepticisme, et il l'a fortifié ; il voulait relever la métaphysique du décri profond où, selon lui, elle était tombée; il l'y a enfoncée encore davantage par les formes rebutantes dont il l'a revêtue. Ses successeurs ont exagéré ses défauts ; et tout en ayant une puissance d'esprit très-rare , ils ont abouti à des systèmes monstrueux par les conséquences, comme par le langage. Croit-on qu'ils aient rendu grand service à la philosophie? C'est déjà bien assez de ne pas savoir être intelligible, non pas seulement au vulgaire des esprits éclairés, mais aux adeptes les plus fervents ; on ne prête par là qu'à la moquerie et au dédain. Mais aller jusqu'à prétendre détruire la religion nationale, c'est rendre la philosophie trop justement suspecte à tout ce qu'il y a de sensé et de patriotique dans la nation. Je sais bien que, de notre temps, à côté de l'école allemande il y en a d'autres, l'école écossaise et l'école spiritualiste en France. Mais l'école allemande a fait beaucoup de bruit et beaucoup de mal; et comme il semble qu'elle veuille revivre parmi nous, dans tout ce qu'elle a de plus faux, il est utile de la signaler une fois de plus, afin qu'on n attribue pas à la philosophie elle-même les torts de quelques philosoplics.

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Sans doute, il est de l'essence de la philosophie de dire tout ce qu'elle pense, et celui-là n'est pas assez philosophe qui cache une partie de sa pensée. Mais il faut tâcher avant tout d'être dans le vrai, et il est peu probable qu'on ait trouvé la vérité, quand on heurte si fortement la plupart des grands systènnes antérieurs, les données les plus sûres du sens commun, et les instincts les plus manifestes de la foule. Cette simple réflexion devrait arrêter les novateurs. Mais qui peut éclairer l'esprit de système? Les revers les plus éclatants ne lui dessilleraient même pas les yeux. On a toujours mille excuses pour s'expliquer ses défaites ; le seul moyen de se les épargner ou de les mettre à profit, ce serait de se complaire un peu moins à ses propres idées ; ce serait de douter un peu plus de soi-même, en regardant aux leçons de l'histoire et à la situation des choses. Qui peut se rendre à des conseils si peu flatteurs?

k mon avis, la conduite de la philosophie spiritualiste est toute tracée ; elle doit concourir avec la religion, qu'elle n'attaqua pas, au bien social, qui est le but de toutes les deux. Entre elles, il y a tant de points communs, qu'en dépit des dissentiments la lutte semble à peine possible. Ceci est surtout vrai de notre philosophie; quant aux doctrines alliées el niati'rialisles, je

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ne vois pas bien en quoi elles ont à s'occuper du dogme , si ce n'est dans ce que le dogme peut avoir de philosophique. La distinction des vérités naturelles et des vérités surnaturelles est à l'usage de la théologie, à qui il convient de la laisser; la philosophie ne la connaît pas. Mais attaquer le dogme, pour le ruiner dans l'esprit de la foule et fonder en place son propre système, ce pourrait être la satisfaction passagère de quelques amourspropres ; ce n'est ni l'intérêt de la société, ni celui de la justice, ni celui de la philosophie vraie. 11 doit être permis à l'érudition et à l'histoire de scruter librement les origines du dogme chrétien, comme toutes les autres ; et je ne crois pas que le Christianisme ait beaucoup à craindre des plus audacieuses exégèses. Mais ce n'est plus là le domaine de la philosophie ; ce ne sont plus là les problèmes qu'elle agite et qui lui appartiennent. Elle a toujours bien assez à faire avec' ceux qu'elle poursuit sans cesse, sans pouvoir toutefois les résoudre définitivement. Y appliquer perpétuellement de nouvelles recherches, c'est son lot, bien assez grand, bien assez difficile, bien assez long. En supposant même que d'autres n'aient pas autant de clartés qu'elle sur ces graves sujets, c'est en accomplissant son œuvre spéciale qu'elle pourrait les aider à monter un peu plus haut. Au fond, comme la philosophie

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entend ne pas sortir de sa sphère, elle ne peut pas davantage demander à la religion d'abandonner la sienne; mais elles peuvent marcher parallèlement, servant l'une et l'autre la société à leur manière, tout en ne se confondant jamais.

Aussi n'est-ce point un traité d'alliance que la philosophie propose à la religion. Le philosophe, par son caractère propre, par la nature de ses travaux, par la liberté dont il use seul dans toute sa plénitude, ne relève de personne ici-bas. Par le même motif, personne ne relève de lui ; s'il a le bonheur de découvrir la vérité mieux qu'un autre, ce n'est pas à son système, c'est au joug de la vérité qu'il convie ses semblables par son exemple, bien plus encore que par ses leçons. Alliée à la religion, même par des nœuds assez larges, la philosophie se dénature, et il n'est jamais bon pour elle de donner au monde le triste spectacle que lui ont donné les derniers Alexandrins. Pourtant si la foi et la raison ne peuvent jamais s'identifier, leur action peut être simultanée, pour le bien de toutes deux, et surtout pour le plus grand bien des peuples. Pendant des siècles, la foi a prétendu dominer la raison ; elle n'y est pas parvenue, et l'état présent des choses humaines, chez la plupart des peuples chrétiens, atteste assez que le temps de ces ambitions perturbatrices est passé. La raison ne peut

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vouloir essayer à son tour d'étouffer la foi ; car ce ne serait ni plus juste, ni plus praticable.

En dehors du rôle que je viens de conseiller à la philosophie, je ne vois pour elle que mécomptes et dangers. Elle connaît dès longtemps ces abîmes, et voilà plus de deux mille ans que Platon les signalait. Les couleurs dont il se servait dès lors pour peindre les faux amants de la philosophie, sont si vives que je n'oserais les reproduire. Cependant que de gens, de nos jours, feraient bien de relire le sixième livre de La Républiques^ On ne peut pas espérer qu'ils soient convertis par ces admirables exhortations; mais du moins ils verraient que leur façon adultère de traiter la philosophie n'est pas une nouveauté, et que du temps de Socrate elle était déjà réprouvée par les plus sages. Aujourd'hui ces égarements n'obtiendront pas plus d'accueil de la raison publique ; mais ils peuvent encore nuire à la société et à la philo- Sophie. Malheureusement , la gloire d'Erostrate tente toujours certains esprits ; car dans tous les temps il y a un temple d'Ephèse à brûler. Dans le nôtre, c'est la destruction du Christianisme qui provoque les audaces incendiaires.

Le défendre n'appartient pas plus au spiritua-

5 Voir La République de Platon, liv. VJ, p. 26 et 27, traduction de M. Victor Cousin.

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lisme qu'il ne lui appartient de se joindre à ceux qui l'attaquent avec tant d'aveuglement et de passion. Le Christianisme est assez fort pour se passer d'un secours' étranger. La philosophie spiritualiste, quand elle descend sur ce terrain limitrophe du sien, y doit être, comme partout ailleurs, le champion de la justice. Ne pas proclamer hautement toutes les conformités qu'elle a avec la doctrine chrétienne, ce serait manquer de courage et de sincérité. Son indépendance n'est nullement atteinte par là; car, tout en parlant avec moins d'autorité et d'utilité que le Christianisme, elle avait sur bien des points parlé longtemps avant lui, entrant dans des voies presque identiques quelques siècles avant qu'il ne se révélât au monde. Ce n'est donc pas aujourd'hui la philosophie qui est chrétienne ; c'est bien plutôt, pourrait-on dire, le Christianisme qui est philosophique. De là sa force, ses bienfaits et sa durée.

Mais je m'empresse de clore ces trop longues considérations, et non d'abandonner ces questions brûlantes. Si j'ai réussi selon mon désir, voici en résumé les quelques points que je voulais mettre en lumière :

1° La philosophie et la religion ont un objet identique; elles ne diffèrent que par les procédés qu'elles suivent, l'une cultivée par des esprits né^

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cessairement isolés, l'autre acceptée et soutenue par des peuples entiers. La philosophie est comme une religion individuelle; la religion est la philosophie des nations.

2° La religion est le règne de l'autorité; la philosophie est le champ sans limites de la liberté, l'autorité et la liberté n'étant pas moins indispensables l'une que l'autre au bien de la société. De là, l'immobilité dogmatique de l'une, et la mobilité perpétuellement progressive de l'autre.

3° La philosophie et la religion sont sœurs ; et c'est un projet dangereux de prétendre substituer l'une à l'autre. La raison et la foi doivent coexister sans conflit, si ceux qui les représentent savent être suffisamment justes et tolérants.

4° Enfin la philosophie spiritualiste, en face du Christianisme, doit avoir pour lui plus que le respect qu'on doit, dans tout pays et en tout temps, à toute religion. Elle doit ressentir pour la doctrine chrétienne la plus profonde et la plus sincère admiration. Elle n'a point à défendre le Christianisme; mais ce serait se renier elle-même que de se joindre à ses ennemis.

Me voilà parvenu au terme de la course que je comptais fournir. L'aurai-je parcourue au gré de ceux qui me liront? Je n'ose m'en flatter; il me suffira démériter peut-être quelques suffrages,

PREFACE. cxiii

avec la conscience de n'avoir cherché que la vérité, toujours si difficile à trouver, plus difficile encore à faire accueillir. Je me suis efforcé de tenir la route moyenne, que j'ai crue la seule vraie; j'ai, autant que je l'ai pu, évité les deux écueils. Je ne suis ni un apologiste, ni un détracteur. Les passions des deux partis m'ont paru également à fuir; si j'ai incliné d'un côté, c'est que j'y ai vu plus de réelle philosophie que du côté opposé. L'athéisme révolte ma raison , sous quelque forme qu'il se cache et se déguise. Je le crois un mal presque aussi redoutable que l'intolérance. Je ne serais donc pas trop étonné d'avoir les deux partis contre ma théorie. Mais j'aurai accompli un devoir, et Ton n'est jamais tenu à davantage. J'ai parlé du Christianisme et du Mahométisme comme je crois que la justice veut qu'on en parle.

'25 janvier 18G5.

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