CHAPITRE IV
Jugement des contemporains, amis et ennemis, sur Maliomet; Abou- Sofyân; les députés à "Yezdidjerd, roi de Perse; jugement de Mnliomet lui-même sur le Coran, et ses récitations; état étrange de Mahomet pendant l'inspiration; les sourates terrifiques; Maliomet s'est toujours défendu de faire des miracles, sans nier ceux des autres prophètes; éclipse de soleil, le jour de la mort de son fils; fables extravagantes inventées par la superstition. — Mahomet a eu surtout une autorité morale, et il ne s'est ])as dis'.ingué par son courage; ses talents de général; il n'a pas eu de maître religieux; il n'était pas aussi ignorant qu'on l'a dit; sa passion tardive pour les femmes; sa fidélité à Khadîdja pendant vingt-cinq ans; ses treize épouses ; ses neuf veuves, Mères des fidèles.
J'ai dit que je croyais à la parfaite sincérité de Mahomet, et je ne vois rien, dans toute cette carrière que je viens de parcourir, qui puisse faire un instant soupçonner la bonne foi du prophète ^ Comment serait-il possible qu'il ne se fût pas trahi un seul jour, si en effet il s'était menti à lui-même et aux autres en se
* C'est aussi l'avis très-prononcé de M. Théodore Noldeke, l'historien du Coran ; voir son ouvrage Geschichte des Qorâns, p. 2 et suivantes.
donnant pour l'Envoyé de Dieu? J'ai cherché à expliquer cette mission, qu'il ne tenait que de sa conscience et de l'idée qu'il se faisait du culte que l'homme doit à son créateur. Notez bien que c'est à quarante-cinq ans qu'il commença ses prédications. Jusque-là, il ne s'était distingué de ses compatriotes que par les vertus les plus réelles ; et il est trop évident qu'en se faisant l'envoyé de Dieu, il ne voulait pas dire autre chose, si ce n'est que Dieu lui inspirait le dogme qu'il venait prêcher et révéler au monde. Peut-être même que dans sa modestie Mahomet n'allait pas tout à fait aussi loin; il croyait simplement qu'il venait rétablir l'ancien culte qu'Abraham avait professé, et qu'il ne faisait que continuer les enseignements de Moïse, de David, de Jésus même et de tant d'autres prophètes suscités avant lui.
On peut voir clairement le sens réel qu'il faut attribuer à cette mission de Mahomet, en interrogeant, comme je l'ai déjà fait plus haut, les témoignages de ses ennemis et ceux de ses partisans. Voici à cet égard deux faits qui me semblent très-décisifs.
L'empereur Héraclius revenait de sa glorieuse expédition de Perse (628), et il se trouvait en Syrie quand il fut rejoint par l'envoyé de Mahomet, qui lui apportait la lettre où le prophète arabe le conviait à embrasser l'islamisme. Plus surpris qu'irrité, et ne voulant pas sans doute se créer des embarras inutiles, l'empereur de Byzance s'était montré bienveillant et avait fait une réponse gracieuse quoique insignifiante.
Mais pour savoir un peu plus précisément ce que pouvait être cette étrange communication et l'état de l'Arabie, limitrophe de son empire, il fit venir auprès de lui quelques marchands arabes qui avaient conduit une caravane jusqu'à Gaza. Parmi eux se trouvait Abou-Sofyân, qui était encore à ce moment un des adversaires les plus acharnés de Mahomet, et qui ne devait se convertir que trois ans plus tard à l'islamisme. Héraclius lui fit poser quelques questions par son interprète, et voici le dialogue que la tradition a conservé: « A quelle famille appartient Mahomet? —
— A une famille distinguée, répondit Abou-Sofyân.
— Y a-l-il jamais eu personne parmi vous qui ait tenu le langage qu'il tient? — Jamais. — Avant qu'il se donnât pour un prophète, passait-il pour un menteur?
— Non. — Y a-t-ileu avant lui quelqu'un de sa famille qui fût roi? — Non. — A quelle classe appartiennent ses sectateurs, à la haute classe ou au vulgaire ? — Au vulgaire. — Leur nombre diminue-t-il ou s'accroît-il?
— Il s'accroît sans cesse. — Ses adhérents le renientils quelquefois? — Pas un ne l'a renié. — Est-il fidèle à sa parole quand il l'a donnée? — Nous sommes actuellement en paix avec lui ; mais nous ne savons pas comment il observera les traités. — Avez-vous déjà fait la guerre avec lui? — Oui. — Qui a été vainqueur ? — Tantôt lui, tantôt nous. — Quelles sont les doctrines qu'il recommande? — Il nous ordonne d'abjurer les croyances de nos pères, de n'adorer qu'un seul Dieu, de faire l'aumône, d'observer fidèlement
notre parole, et de nous abstenir de plaisirs coupables ^ »
A côté de cet aveu d'un ennemi, il faut placer l'enthousiasme non moins démonstratif des partisans de Mahomet.
Le prophète était mort depuis quatre ans, et Omar, successeur d'Abou-Becr, était en guerre avec le roi de Perse. Quatorze musulmans se donnèrent la lâche d'aller convertir Yezdidjerd, et d'empêcher par là le 'conflit qui se préparait ^ Ce prince, qui n'avait pas encore éprouvé la force des armes musulmanes, reçut ces députés improvisés avec beaucoup de hauteur, et il leur fit sentir l'infériorité de l'Arabie, osant entrer en lutte contre Tempire des Perses : « Ce que tu as dit de notre pauvreté, de nos divisions, de notre barbarie, répondirent les députés, était juste naguère. Nous étions si misérables que l'on voyait parmi nous des gens apaiser leur faim en dévorant des insectes et des serpents; d'autres faisaient mourir leurs filles, pour n'avoir pas à partager leurs aliments avec elles. Plongés dans les ténèbres de la superstition et de l'idolâtrie, sans lois et sans frein, toujours ennemis
* Voir M. Gustave W'eil, Mohammed der prophet, p. 201. Tl pense que, si cette tradition n'est pas vraie, elle est du moins bien inventée. Il n'y a pas de motif pour la suspecter. Toute cette morale est bien ceUe du Coran, empruntée d'ailleurs au mosaïsme et au christianisme.
2 On sait que cette 'guerre, commencée en 63G, se termina bientôt par la mort de Yezdidjerd, dont les armées avaient été vaincues dans trois ou quatre grandes batailles, et par la ruine de l'empire persan. Les musulmans y firent un immense butin.
les uns des autres, nous n'étions occupés qu'à nous piller et à nous détruire nnutuellement. Voilà bien ce que nous avons été. Mais nous sommes maintenant un peuple nouveau. Dieu a suscité au milieu de nous un homme, le plus distingué des Arabes par la noblesse de sa naissance, par ses vertus, par son génie, et il Ta choisi pour êlre son envoyé et son prophète. Par l'organe de cet homme, Dieu nous a dit : « Je suis le Dieu unique, éternel, créateur de l'univers. Ma bonté vous envoie un guide pour vous diriger. La voie qu'il vous montre vous sauvera des peines que je réserve dans une autre vie à l'impie et au criminel, et elle vous conduira près de moi dans le séjour de la félicité. » La persuasion s'est insinuée peu à peu dans nos cœurs ; nous avons cru à la mission du prophète; nous avons reconnu que ses paroles étaient les paroles de Dieu, ses ordres, les ordres de Dieu, et que la religion qu'il nous annonçait est la seule vraie religion. Il a éclairé nos esprits, il a éteint nos haines, il nous a réunis en une société de frères sous des lois dictées par la sagesse divine. Puis, il nous a ordonné d'achever son œuvre en étendant partout l'empire de l'islamisme, en traitant fraternellement les nations qui voudront se convertir, en imposant le tribut à celles qui voudront conserver leur religion, en exterminant celles qui ne voudront ni embrasser l'islamisme, ni payer le tribut ^ »
* J'emprunte celte longue citation à l'ouvrage de M. Caussin de Perceval (t. 111, p. 478), qui a poussé ses recherches jusqu'à la réu-
154 MAHOMET, CHAPITRE lY.
Voilà comment les contemporains de Mahomet comprenaient qu'il était l'Envoyé de Dieu, et voilà aussi comment l'équitable postérité doit l'entendre. Dans un monde où rien ne peut se faire qu'avec la volonté divine, les individus et les peuples ne se trompent guère à ces merveilleux phénomènes qui changent l'âme des hommes ; seulement ceux-ci doivent justifier ces grandes révolutions morales par leurs œuvres; et les autres, par leur foi.
Un point plus douteux et non moins intéressant pour décider cette question de sincérité, c'est de savoir ce que Mahomet lui-même pensait du Coran et de ses récitations. Après lui, la légende n'a pas hésité à supposer que les feuilles du Coran écrites dans le ciel étaient apportées toutes faites à l'apôtre. Je crois que c'est aujourd'hui un article de foi irréfutable parmi les dévots musulmans. Mais je ne vois pas que Mahomet ait autorisé jamais cette légende, d'ailleurs fort naturelle à la dévotion et à l'ignorance. Si l'on interroge à cet égard le Coran, on trouvera, j'en conviens, que son langage n'a rien de précis, et les métaphores dont il se sert peuvent s'interpréter dans un sens ambigu. x4insi plusieurs fois, Mahomet, qui parle comme tous les prophètes au nom de Dieu ou au sien indifféremment, fait dire à Dieu : « Nous avons
nion de toutes les tribus arabes sous la loi musulmane (640); les autres historiens de Mahomet se sont arrêtés à sa mort. Ce langage des députés musulmans est à peu près celui de Djafar au Nédjâchi d'Abyssinie; voir plus haut, page 108.
fait descendre le Coran du ciel en langue arabe » (sourate XII, verset 2). Ailleurs, il répète à peu près cette expression et il dit : « Le Coran est descendu réellement du ciel » (sourate xvii, verset 106). Mais dans bien d'autres passages, il semble faire assez peu de cas de cette origine céleste du Coran, et il laisse cette fable aux infidèles. Dans la sourate iv% verset 152, il maudit ceux qui ne croient point à Dieu et à ses apôtres, et il s'écrie : « Les hommes des écritures (c'est-à-dire les juifs, et plus tard les chrétiens) « te demanderont de faire descendre un livre du ciel; ils avaient demandé à Moïse quelque chose de plus, et ils lui disaient : « Fais-nous voir Dieu face à face. » Mais une tempête terrible fondit sur eux, en punition de leur méchanceté. » La sourate vi% verset 7, fait aussi bon marché de ces exigences des infidèles, auxquelles Dieu et son prophète n'ont pas à céder: « Quand même nous ferions descendre du ciel le livre écrit tout entier sur un rouleau, quand même les infidèles le toucheraient de leurs mains, ils diraient encore : « C'est de la magie pure. »
Quelques versets de la sourate xxvi*' peuvent résoudre ces contradictions apparentes et indiquer la vraie pensée de Mahomet, cachée sous des métaphores équivoques : « Ton Seigneur est puissant et miséri- .^ cordieux, et le Coran est une révélation du maître de l'univers. L'esprit fidèle (l'ange Gabriel) l'a apporté d'en haut, et il l'a déposé sur ton cœur, ô Mahomet,
pour que tu fusses un apôtre ^ » Le Coran ne serait donc qu'une révélation, et en d'autres termes une inspiration de Dieu; il n'est pas présenté sous un autre jour dans une foule de passages, et tout en restant l'œuvre indirecte de Dieu, qui permet à son prophète de l'annoncer aux hommes, il n'en est pas moins l'œuvre personnelle de l'apôlre, qui le récite quand l'esprit d'en haut vient l'éclairer.
Ce qui peut confirmer cette interprétation favorable à la véracité de Mahomet, c'est qu'à ses yeux le Pentateuque de Moïse et l'Évangile de Jésus ^ sont descendus du ciel tout aussi bien que le Coran. C'est là une assertion à laquelle il revient souvent, et qui n'a rien d'embarrassant pour lui. Il n'en serait pas de même
1 Voir la sourate xxvi, versets 191, lO'i, 193 et 191 On pourrait citer plusieurs autres passages tout à fait analogues,
2 Voir le Coran, sourate m, verset 2 : « Il a fait descendre d'en haut le Pentateuque et l'Évangile, pour servir de direction aux hommes. Il a fait descendre la Distinction » [Al-Forkan, c'est un des noms du Coran, et la sourate xxv porte ce titre). Dans la sourate m, verset 58, il est encore dit que le Pentateuque et l'Évangile ont été envoyés d'en haut. Ce qu'il y a d assez singulier, c'est que Mahomet parle de l'Évangile en paraissant le croire l'œuvre de Jésus, comme il parle du Pentateuque, œuvre de Moïse. Ceci me semble fortifier encore l'opinion que j'émets ici ; car Mahomet ne pouvait ignorer que les chrétiens eux-mêmes ne font pas de l'Évangile l'œuvre personnelle du Christ; ils n'en font qu'un livre sacré inspiré par Jésus à ses apôtres, comme le Coran était inspiré à Mahomet, Il y a dans le Coran, sourate xxi, verset 105, un passage textuel de la Bible : « Nous avons écrit dans les psaumes que les justes auront l'héritage de la terre. » Psaume
•xxxvii, verset 29. 11 est bien possible que Mahomet eût retenu ce court verset après l'avoir entendu citer de vive voix par quelque Juif, C'est le seul passage de ce genre dans tout le Coran ; voir plus loin les Extraits du Coran, chapitre des Prophètes, et voir aussi M, Noldeke, Histoire du Coran, p. 6
si le Pentateuque et l'Évangile chrétien eussent été dictés réellement par Dieu, et s'il fallait admettre que c'est au sens matériel qu'ils sont l'un et l'autre venus du ciel. Comme la parole de Dieu ainsi comprise devrait être à jamais immuable, il ne serait pas possible de supposer plusieurs rédactions successives qui pourraient se contredire, ou qui devraient tout au moins se compléter. Au contraire, avec l'intermédiaire des prophètes, qui ne sont qu'inspirés, la parole de Dieu peut varier selon les individus, selon les peuples et^elon les temps. C'est là, on peut dire, le système de Mahomet sur les prophètes, dont il parle sans cesse avec sympathie et admiration, ses prédécesseurs, méconnus et persécutés ainsi que lui.
Il n'y a donc pas beaucoup à s'arrêter aux expressions et aux images dont Mahomet se sert en parlant du Coran; il n'en est pas une seule qui ne puisse être expliquée symboliquement ; et c'est, à mon avis, les forcer étrangement que de les prendre dans une signification matérielle. « Le Coran est descendu du ciel sur le cœur de Mahomet, » ne veut pas dire autre chose, si ce n'est que le prophète était pénétré de l'esprit divin quand il composait et récitait les sourates.
Tous les témoignages s'accordent, en remontant à ceuxd'Ayésha, sa femme, et de Zeïd, fds de Thâbit, le premier éditeur du Coran \ pour constater que,
* Voir M. Gustave "Weil, Mohammed der Prop/iet, p, 44, note 48; M. William Muir, The Life of Mahomet, t. II, p. 87; et surtout M. A. Sprenger, qui, en sa qualité de médecin, s'est étendu plus que per-
dans les moments où Mahomet était inspiré, il tombait en un état extraordinaire et très-effrayant. La sueur coulait alors de son front, même pendant les saisons les moins chaudes de l'année ; ses yeux devenaient rouges de sang; il poussait des gémissements, et la crise se terminait le plus souvent par une syncope, qui durait plus ou moins de temps ; il n'aimait pas qu'on le \it en ce désordre, et ses amis les plus familiers n'osaient en ce moment lever les regards vers lui. Sans reconnaître dans ces émotions singulières des attaques d'épilepsie, comme on l'a bien des fois prétendu, on peut croire que les récitations du Coran, étaient toujours accompagnées pour Mahomet d'un trouble profond. Persuadé de sa mission divine, comme il l'était, il avait pu arriver assez vite à penser que Dieu même parlait par sa bouche. La grandeur et l'importance des idées qui l'agitaient répondaient à la sainteté de cet office; et même lorsque, plus tard, les sourates s'abaissèrent quelquefois à n'être que des apologies personnelles dans des querelles misérables déménage, l'habitude était prise; et Mahomet pouvait ne pas déchoir à ses propres yeux, même quand il cherchait dans le Coran à calmer les jalousies de ses femmes et à faire taire les mauvais propos dont il était l'objet.
Il paraît bien certain, d'après la tradition, que l'in-
sonne sur ces accidents, en apparence morbides, de la constitution de Mahomet. Voir Das Leben und die Lehre des Mohammad, t. I, p. 207 et suiv.
spiration était irrégulière et instantanée chez le prophète, et qu'il ne pouvait pas prévoir le moment où il en serait saisi. Parfois il en fut pris pendant qu'il était monté à chameau ; parfois au milieu de la foule, aussi bien que dans l'intérieur solitaire de sa maison. Il sentait lui-même que ces secousses réitérées le fatiguaient beaucoup; et dans une occasion, que la tradition a recueillie, il exprima ce qu'il en pensait sous une forme qui n'a rien que de très-naturel. Abou- Becr et Omar étaient assis un jour dans la mosquée, à 3Iédine, quand Mahomet y entra par une des portes qui donnaient dans les maisons de ses femmes. Il avait la main sur sa barbe, qu'il soulevait en la caressant. A cette époque elle grisonnait déjà sensiblement. Abou-Becr, faisant cette remarque, lui dit : « 0 toi, pour qui je serais prêt à sacrifier mon père et ma mère, que ta barbe et tes cheveux blanchissent I — Tu dis vrai, répondit Mahomet à son ami tout ému; mais c'est Houd et ses sœurs qui m'ont fait blanchir si vite. — Et quelles sont ses sœurs, demanda Abou- Becr? — C'est l'Inévitable et la Frappante, » répliqua le prophète ^ Il indiquait ainsi trois sourates, celles qui sont classées la xi% la lvi^ et la ci'' dans le Coran. On les appelle les sourates tcrrifiques, en compagnie de cinq autres, qui ont reçu le même nom^.
1 Voir M. W. Muir, Ihe Life of Mahomet, t. II, p. 88.
- Les cinq autres sourates, outre laxi«, la lvi et la ci®, sont la xxi«, la Lxix«, la Lxxvii", la lxxvhi® et la lxxxi« ; elles sont intitulées : les Prophètes, le Jour inévitable, les Envoyés, la Grande nouvelle et le Soleil
Il est probable que la composition de celles-là avait été plus pénible, et que Mahomet avait souffert davantage en les produisant.
Je ne voudrais pas étendre par trop cette tradition, et il n'est guère probable que Finspiration ait toujours été aussi douloureuse; mais le désordre même du Coran donne, il faut en convenir, une grande vraisemblance à ces détails, qu'a pieusement conservés la dévotion musulmane. Je ne parle même pas du désordre général du livre, qui est de toute évidence; mais le trouble est encore plus apparent, s'il est possible, dans le contenu même de chaque sourate. Il n'y en a pas une où le sujet se suive d'une manière un peu continue et un peu régulière ; les matières les plus disparates y sont traitées pêle-mêle, et à côté des rares articles de loi civile qui disposent sur les héritages, sur les femmes et sur les orphelins, par exemple, viennent se placer des imprécations sans fin contre les juifs, les hypocrites, les infidèles, des louanges à Moïse, à Jésus, fils de Marie, et la justification du prophète, etc. ^ Toutes les sourates offrent la même bigarrure, qui montre bien la disposition d'âme de Mahomet. Les éditeurs n'ont pu rien y modifier, et s'ils avaient essayé d'y mettre un peu plus
ployé; voir M. W. Muir, The Ufeof Mahomet, t. II, p. 88. Ces sourates ne semblent pas avoir rien de particulier ; mais pour bien juger de ce qui les avait rendues si pénibles, il faudrait connaître une foule de circonstances que la tradition n'a pu conserver.
1 On peut citer entre autres la iv« sourate, où l'on trouvera la singulière confusion que nous signalons.
d'ordre, c'est le Coran tout entier qui eût été à refaire. Il fallait laisser les sourates telles qu'elles étaient, sous peine de les détruire, et d'ailleurs cette confusion même est sans doute trop conforme au génie arabe et au génie oriental pour que personne pensât môme à la corriger.
Ce qui doit porter encore à croire que Mahomet n'a rien voulu voir de surnaturel dans ses inspirations, c'est que dans le cours entier du Coran, et l'on peut dire presque à chaque page, il se défend de faire des miracles. Les idolâtres, les infidèles, les sceptiques, les hypocrites lui demandaient sans cesse de justifier sa mission par ce témoignage irréfutable ; sans cesse il s'y refuse, et il repousse avec colère et indignation ces pièges, où il pouvait facilement tomber. Dans la sourate m% où il parle en excellents termes d'Anne, mère de Marie, et de la vierge Marie, mère de Jésus \ il montre combien le don des miracles lui serait inutile pour persuader les hommes, puisque des prophètes doués par le ciel de cette puissance n'en ont pas moins péri sous la main des incrédules et des méchants : « A ceux qui disent : Dieu nous a déclaré que nous ne serons tenus de croire à un prophète que lorsque ce prophète présentera une offrande que le feu du ciel consumera aussitôt, réponds : Il vous est venu avant moi des prophètes qui ont fait des miracles, et même celui dont vous parlez. Pourquoi donc les
* Coran, sourate m*, versets 179 et suiv. ; traduction de M. Kasiinirski.
avez- VOUS lues? Dites-le si vous êtes véridiques. S'ils te traitent d'imposteur, ô Mohammed, les apôtres envoyés avant toi ont été traités de même, bien qu'ils eussent opéré des miracles et apporté le livre des Psaumes et le livre de FÉvangile, qui éclaire. » Ailleurs \ il dit plus expressément encore : « Ils disent : Si au moins des miracles lui étaient accordés de la part de son Seigneur, nous croirions. Réponds-leur : Les miracles sont au pouvoir de Dieu, et moi je ne suis qu'un envoyé chargé d'avertir ouvertement les hommes. » Dans un autre passage. Dieu, prenant la parole, dit à Mahomet : « Rien ne nous aurait empêché de l'envoyer avec le pouvoir des miracles. » Et si Dieu ne l'a pas fait, il en donne la raison : « c'est que les peuples d'autrefois avaient déjà traité de mensonges les miracles qu'avaient faits les prophètes antérieurs ^ » Enfin, pour ne pas prolonger ces citations presque inutiles, tant elles sont péremptoires, en voici une dernière, tirée de la sourate xxi^ : « Les méchants se disent en secret : Mohammed est-il donc autre chose qu'un homme comme nous? Le Coran n'est qu'un amas de rêves ; c'est lui qui l'a inventé; c'est un poëte; qu'il nous fasse voir un miracle comme en faisaient les envoyés d'autrefois^. »
* Coran, sourate xxix«, verset 49; voir aussi sourate x^, verset 21. - Coran, sourate xvii«, verset 61.
^ Coran, sourate xxi^, versets 5 et suiv. Il serait facile d'accumuler autant de passages qu'on voudrait en ce sens. C'est là une des idées
SmCÉPiITÉ DE MAHOMET. 165
A ces citations du Coran, on peut joindre un fait plus décisif encore et qui atteste bien la véracité de Mahomet. Dans une occasion oii l'imposture était provoquée par tout le monde, et où elle était aussi facile que prolitable, il la repoussa avec une hauteur dédaigneuse. Son fils Ibrahim venait de mourir, âgé d'environ deux ans, au mois de mars 630. Cet enfant devait lui être doublement cher, d'abord parce qu'il était le seul enfant mâle qu'il eût, et ensuite parce qu'il était né de Maria, la Copte, dont l'intrusion parmi ses femmes avait causé les orages les plus fâcheux et un scandale déshonorant. Le jour même où cet enfant mourut, il y avait une éclipse de soleil. Autour de Mahomet, on ne manqua pas de dire que l'astre s'éclipsait à cause de la mort d'Ibrahim; mais le prophète coupa court à ces rumeurs flatteuses, qui circulaient déjà dans le peuple^: « Le soleil et la lune ne s'éclipsent, dit-il, ni pour la mort ni pour la naissance de qui que ce soit. Ce sont des merveilles divines, par lesquelles Dieu manifeste sa puissance afin qu'on le craigne. Quand vous voyez une éclipse, meltez-
qui reviennent le plus souvent à l'esprit de Mahomet. Voir plus loin les Extraits du Coran, chapitre de Mahomet.
1 Voir M. \V. Muir, The Life of Mahomet, t. IV, p. 165. La douleur de Mahomet paraît avoir été excessive, ainsi que celle de Maria et de sa sœur Shirîn, chargée du soin de l'enfant. Les historiens arabes donnent les plus touchants détails, qui prouvent la profonde sensibilité de Mahomet et son amour passionné des enfants. Il y a dans sa vie plusieurs traits tout à fait analogues à celui qui a fait tant d'honneur à la mémoire de Henri IV. M. Mahmoud Effendi, astronome, et un des élèves les plus distingués de la mission égyptienne à Paris, a calculé
164 MAHOMET, CHAPITRE lY.
VOUS en prière, et restez-y jusqu'à ce qu'elle soit passée. » Pourtant, qu'y aurait-il eu de plus simple pour Mahomet, qui était au comble de sa fortune et qui régnait dès lors sur l'Arabie, que de prendre ce phénomène pour un signe de la sollicitude divine envers lui ; et, en le supposant un imposteur, que de profiter si aisément de la crédulité populaire, appuyée sur le sentiment d'une légitime reconnaissance? 11 ne succomba point à celte vulgaire tentation, et l'histoire impartiale doit lui rendre cette justice ^
En présence de tels faits, il faut se mettre en garde contre ces fables dont on entoure quelquefois la mémoire du prophète, et par lesquelles la superstition musulmane a cru relever sa gloire. Mahomet n'est pour rien dans les récits merveilleux de son voyage à Jérusalem en une seule nuit, des dix mille anges qui combattaient à Bedr pour les Ansâr et les Mohadjir, des armées invisibles qui soutenaient les fidèles musulmans dans toutes les rencontres, etc. Ce sont quelques expressions obscures ou métaphoriques du Coran^ qui ont donné naissance à ces contes absurdes; ils n'ont obtenu créance que beaucoup plus tard, et il
cette éclipse de 630, dans son excellent Mémoire sur le calendrier arabe avant l'islamisme, etc. Paris, imprimerie impériale, 1858, in-8. A la page 5 et suiv., M. Mahmoud a rapporté avec le texte arabe plusiem^s liaditbs sur la mort d" Ibrahim.
* M. W. Muir, par exemple, Ta fait en très-bons termes, The Life of Mahomet, t. ÏV, p. 166.
- Voir le Coran, pour le voyage nocturne à Jérusalem, sourate xvn% verset 1 ; pour les dix mille anges à Bedr, sourate viii% verset 9; pour les armées invisibles, sourate xxxm% verset 9. Dans tous ces passages
serait inique de Jes faire remonter à Mahomet, quand il a toujours résisté personnellement à cette pente irrésistible de l'esprit arabe.
Il est même bon d'ajouter que, tout en se défendant lui-même de faire des miracles, il n'a cessé de croire fermement à ceux de Moïse et même à ceux de Jésus- Christ. Il se complaît à les raconter longuement, loin de les nier ; et celui de la baguette changée en serpent est exposé trois ou quatre fois au moins dans le Coran. Ce n'est donc pas les miracles en eux-mêmes que Mahomet repousse ; c'est uniquement une telle faculté surnaturelle appliquée à lui-même. Il a bien assez d'avoir yu l'ange Gabriel dans un de ses songes et dans un moment d'exaltation excessive. La mission qu'il s'est donnée lui suffit, et elle est assez belle et assez utile pour le persuader lui-même, ainsi qu'elle persuade tous ceux qui l'approchent. Il est difficile de savoir comment Tesprit railleur et sceptique des Coraychites aurait pris les miracles que Mahomet eût essayé de faire ; mais puisqu'il a protesté lui-même constamment contre une telle intention, il est bien inutile d'élever cette conjecture, et il vaut mieux s'en tenir au Coran qu à des hypothèses. L'empire qu'exerçait Mahomet était tout moral, et il n'y a pas dans toute sa vie un seul fait qui autorise à l'accuser de charlatanisme. Ses compagnons l'adoraient avec le fanatisme d'un dévouement et d'une admiration sans
il n'y a rien de plus que des métaphores; voir M. "William Muir, t. II, p. 222.
165 ' MAHOMET. CHAPITRE lY.
bornes; mais quand, sur le corps de Mahomet qui venait d'expirer, Omar, au désespoir, voulut prétendre que le prophète ne pouvait mourir, Abou-Becr n'eut pas de peine à calmer la foule, un instant égarée, et à rétablir la triste réalité. Il n'y avait pas plus de miracles pour la mort de Mahomet qu'il n'y en avait eu durant sa vie ^
Une remarque qu'on peut aisément faire en lisant l'histoire du prophète, c'est que, dans une nation aussi belliqueuse que celle qu'il conduisait, ce ne fut pas par son courage qu'il acquit son influence. On aurait dû croire que c'était surtout par la bravoure personnelle dans les combats que le chef des Arabes se serait signalé. Il n'en fut rien, et bien que des historiens musulinans aient appelé quelquefois Mahomet le prophète du sabre % le Coran a beaucoup plus fait pour sa domination que sa vaillance. Il ne montra jamais sans doute la moindre faiblesse dans la lutte et sur le champ de bataille ; mais la douceur naturelle de son caractère le rendait peu belliqueux, et son tempérament était si nerveux, qu'il avait toujours quelque
^ Voirie Sirat^er-raçoiil, traduction de M. G. \Veilj t. II. p, 348 et suiv.; M. Gustave AVeil, Mohammed der Propheî, p. 223; M. Caussiii de Perceval, Essdi sur l'histoire des Arabes, t. III, p. 532; et M. W. Muir, The )Afe of Mahomet, t. IV, p. 283. L'altercation d'Omar et d"Aljou-Becr oifre des détails très-curieux et même très-touchants, que je n'ai pu rapporter ici, mais qui méritent d"être connus. Il suffît à Abou-Becr de citer à Omar quelques vers du Coran pour le convaincre et le ramener; Sirat-er-raçoul, traduction de 31. G. Weil, t. II, p. 549.
^ Voir l'article de M. Reinaud sur Mahomet, p. 61
SINCERITE DE BIAHOMET. . 167
peine à rester dans les ténèbres^ Pendant la meilleure partie de sa carrière, il n'eut pas Foccasion de mettre les armes à la main, et il avait cinquante ans passés quand il devint chef d'armée. Mais un talent qu'il semble avoir possédé au plus haut degré, c'est celui du général. Les détails qui pourraient nous éclairer sur sa capacité militaire sont rares ; mais, autant qu'on en peut juger d'après quelques indications, Mahomet paraît avoir été beaucoup plus habile qu'aucun de ses concurrents dans l'art de la stratégie. La vigilance infatigable pour les préparatifs, le coup d'œil pendant Faction, la conception générale d'un plan de campagne, la persévérance et le secret ne lui onl jamais fait défaut, et ces qualités éminentes ont probablement beaucoup contribué à son succès. Ses biographes n'étaient guère en état de les apprécier, et voilà sans doute pourquoi ils ne nous en ont rien dit. Mais nous pouvons suppléer à cette rélicence; et en voyant que Mahomet éprouva si peu de revers, on est en droit de supposer qu'il avait en lui toutes les res* sources qui les préviennent et qui domptent la fortune.
Il n'a pas eu de maître qui lui ait enseigné la tactique, et ses triomphes militaires n'ont été que Feffet de son génie. Je crois, à plus forte raison, qu'on peut en dire autant de ses croyances religieuses; elles n'ont rien de bien original, et elles étaient répandues
1 M. W. Muir, The Life of Mahomet, t. III, p. 61.
et connues avant lui. Mais c'est Mahomet seul qui a su les faire prévaloir à jamais parmi les tribus arabes,' et s'il n'a pas la gloire de l'invention, il a du moins celle d'un prosélytisme invincible non moins que bienfaisant. Les Hanyfes l'avaient devancé, et il ne s'est pas fait faute d'emprunter beaucoup au judaïsme et au christianisme, qu'il comprenait à sa manière. Mais les Hanyfes étaient restés obscurs et inféconds. Le judaïsme et le christianisme avaient avorté dans ces contrées, malgré leur vérité et leur grandeur. Mahomet seul a réussi, grâce à ses puissantes facultés, qui n'étaient qu'à lui. Aussi peut-on trouver assez inutiles les peines que se sont données bien des historiens pour découvrir quels avaient été les maîtres rehgieux de Mahomet. Sans doute il est assez curieux de connaître ses relations avec les Abrahamites, avec les juifs et les chrétiens, soit de la Mecque, soit de Médine. Mais tout cela n'explique rien, et ce ne sont pas des enseignements de cette espèce qui décident du destin des grands hommes. Il n'y a pas d'école pour les héros, pour les conquérants, ni surtout pour les fondateurs de religion. C'est le ciel qui les fait, et ce sont les circonstances qui les développent^
* M. le docteur A, Spreriger a consacré de longues et très-savantes recherches à ces questions. Dans le second volume de son ouvrage, DasLeben und die Lehre des Mohammad, plusieurs chapitres traitent de l'influence chrétienne sur Mahomet, et spécialement du maître que peut avoir eu le prophète. Dans un appendice fortxurieux, au treizième chapitre, l'auteur a réuni tous les témoignages des auteurs originaux qui peuvent jeter quelque jour sur ce point déUcat. Quel était
Par des molits analogues, je crois qu'on a attaché beaucoup trop d'importance à la prétendue ignorance de Mahomet. Qu'importe, en effet, qu'il ait su ou qu'il n'ait pas su lire et écrire? En est-il moins grand? En a-t-il moins détruit l'idolâtrie dans le monde arabe? En a-t-il moins été l'organisateur et le chef d'un peuple entier, le prophète d'une reUgion nouvelle? Les historiens les plus autorisés, M. A. Sprenger, par exemple S penchent à supposer que Mahomet n'était pas aussi peu instruit qu'on l'a cru, d'après certains passages du Coran mal interprétés. Il y a un bon nombre d'autres passages qui prouvent tout le contraire; et dans la vie même du prophète, une multitude de détails ne se comprennent bien qu'en admettant qu'il possédait ces premiers éléments de toute culture intellectuelle. Mahomet paraissait en bien sentir lui-même toute l'utiUté, puisqu'il imposait cet enseignement pour rançon aux prisonniers de Bedr,
cemaîlre? quelle était sa patrie et son nom? Il paraît qu'il se nommait Abralia, renégat chrétien, qui, après s'être converti à l'Islam, fut au nombre des émigrés d'Abyssinie. La tradition n'est pas d'ailleurs si bien établie qu'elle ne varie beaucoup d'un auteur à l'autre; et ce prétendu maître est appelé aussi Baliyrâ et Sergius, par les historiens chrétiens de cette époque ; t. II, p. 180, 349 et suiv.
* M. A. Sprenger, Das Leben und die Lelire des MoJiatnmad, t. II, p. 398, a fait de cette question l'objet d'une annexe spéciale. M. Gaussin de Perceval, Essai sur l'histoire des Arabes, t. I, p. 353, la laisse dans le doute. Il est probable cependant que Khaoidja n'eût pas chargé des intérêts de sa caravane un homme qui n'aurait pas su tenir des comptes, et Mahomet avait vingt-quatre ans environ quand la riche veuve le prit pour son agent. On a supposé que Mahomet n'avait appris à lire et à écrire que dans an âge assez avancé. Voir M. Nôldeke, Histoire du Coran, p. 10 et suiv.
et qu'il avait autour de lui des secrétaires attitrés. Dans son agonie, il demandait à ceux qui assistaient à ses derniers moments de l'encre et une plume pour écrire un nouveau Coran, et ceci prouve qu'il était en état de se servir de ces instruments délicats. Mais, encore une fois, ce sont là des questions tout à fait secondaires, et Fignorance de Mahomet, loin de le diminuer à nos yeux, devrait au contraire nous le faire admirer encore davantage.
J'en arrive à la faute la plus grave qu'ait commise le prophète, je veux parler de sa polygamie. Ce désordre fatal et presque inexplicable a jeté une ombre et comme une tache indélébile sur toute sa mémoire; et il ne nous apparaît qu'avec cette souillure, qui abaisse son caractère et déshonore ses mœurs. On la retrouve dans la vie de plus d'un patriarche biblique, sans qu'elle y produise ce déplorable effet. C'est que le temps et les personnages sont changés. Ce qu'on tolère à l'origine des âges parait inexcusable six siècles après l'ère chrétienne, surtout quand on prétend appeler les peuples à une religion meilleure, et qu'on doit apparemment purifier les mœurs en même temps qu'on éclaire les esprits ^
Mahomet avait cinquante ans quand il perdit Khadidja. Il en avait vécu avec elle vingt-cinq dans l'union la plus fidèle et la plus heureuse, d'où étaient
1 Longtemps après l'âge des patriarches, Salomon avait eu les mœurs que l'on sait; et quoiqu'il eût domié ce fatal exemple, son renom de sagesse en avait peu souffert.
SmCÉRITE DE MAHOMET. 171
sortis d'assez nombreux enfants. Veuf depuis un mois à peine, il avait épousé Saouda, veuve de Sakrân, un des émigrés d'Abyssinie (620); et presque en même temps il s'était fiancé à Ayésha, la fille d'Abou-Becr, qui avait alors sept ans et qu'il n'épousa que trois années plus tard (625). Cet engagement, contracté sans doute par calcul politique et afin de se rapprocher davantage encore d'Abou-Becr, fut fatal, et il devint l'origine de tous les excès qui suivirent. Pendant près de quatre ans, après la mort de Khadidja, Mahomet s'était contenté d'une femme unique, et Saouda non plus n'avait point eu de rivale. Mais, une fois marié à la jeune et charmante Ayésha, il s'abandonna èans mesure à ses passions, et en moins de cinq années il épousa huit femmes, sans compter deux concubines. C'est d'abord Hafsa, tille d'Omar et veuve d'un guerrier fameux. Hafsa, d'un caractère altier et bien connue pour son-intraitable humeur, n'avait pu se remarier ; et Othmân entre autres avait refusé sa main. Par une condescendance assez singulière et pour satisfaire Omar, le prophète prit Hafsa pour femme, et il donna sa fdle Oumm Colthoum à Othmân. Ceci se passait en 624, c'est-à-dire deux ans environ après l'Hégire. Dans le cours de 626, Mahomet épousait jusqu'à quatre femmes : Zeynab (Zénobie), fille c^e Khozeima, appelée pour sa charité la mère des pauvres, veuve de son cousin Obeida, tué à Bedr; Oumm Salma, veuve d'un des émigrés d'Abyssinie, qui, en mourant après Ohod, lui avait laissé quatre enfants en bas
âge; Zeynab, fille de Djash; et Djouveyria, fille du chef des Béni-Moustalik, dont la tribu venait d'être subjuguée. Captive du prophète, la belle Djouveyria avait su le toucher ; et, grâce à elle, la plupart des prisonniers avaient été épargnés.
Mais le mariage de Zeynab, fille de Djash, avait été l'occasion d'un grand scandale. Elle était la femme de ce Zeïd dont Mahomet avait fait son fils adoptif, de telle sorte que le prophète, donnant un coupable exemple, épousait sa belle-fille. Zeïd, par un dévouement aveugle, avait répudié sa femme, dont il n'avait point à se plaindre, et l'avait ainsi rendue libre. Le monde musulman était affligé profondément et indigné de cette union contraire à tous les usages. Mahomet la légitima par un verset du Coran ^, et désormais les fidèles purent prendre pour femmes les femmes répudiées de leurs enfants adoptifs. Zeïd fut récompensé de sa complaisance par la mention expresse de son nom dans le livre sacré* ; mais à dater de ce moment, il perdit son titre de fils de Mahomet, et il ne
' Coran, sourate xxxiii«, verset 57. M. W. Muir, The Life of Mahomet, t. III, p. 250, blâme ici très-vivement Mahomet, pour lequel il est d'ailleurs fort impartial et même bienveillant, et il va jusqu'à dire que cette sanction sacrée donnée à une passion brutale est « une effronterie impie. » Cette expression sévère n'est que juste; seulement il est peu probable que Mahomet eût la pleine conscience de ce qu'il faisait, et qu'il sentît sa faute comme nous pouvons la sentir nous-mêmes.
^ Voir le Coran, sourate xxxni% verset 37 : « Lorsque^ Zeïd prit un parti et résolut de répudier sa femme, nous l'unîmes à toi par le mariage, afin que ce ne soit pas un crime pour les croyants d'épouser les femmes de leurs fils adoptifs après la répudiation. » Zeïd est avec
fut plus que le fils de Hâritha, comme le voulait sa naissance.
L'année suivante, le prophète joignait aux sept femmes qu'il avait déjà la belle Rihàna, comme concubine. Rihâna, delà tribu des Juifs Corayzha, si cruellement massacrés, était restée fidèle à la religion de ses pères ; et c'était là un obstacle infranchissable à devenir une épouse légitime. Safia, autre Juive, veuve de Kinâma, chef de Khaybar, fut moins scrupuleuse, et après son abjuration elle devint la huitième femme de Mahomet. En 628, il en épousait encore une nouvelle dans la personne d'Habiba, veuve d'un des émigrés d'Abyssinie, qui n'avait pas moins de quarante ans, et à laquelle il s'était fiancé par procuration aussitôt qu'elle avait eu perdu son premier mari. A ia même époque, il prenait comme concubine Maria, l'esclave copte \ qui devait lui donner le seul fils et le seul enfant qu'il eût eu depuis Khadîdja^. Enfin la dernière femme de Mahomet fut Maimouna, qu'il épousa pendant le petit pèlerinage à la Mecque, trois ans environ avant sa mort. Veuve de deux maris, Maimouna était âgée de cinquante et un ans, et il est probable que l'objet principal de Mahomet, en contractant cette union, ce fut de hâter la conversion et de s'assurer le dévouement du neveu de Maimouna,
Abou-Iahab le seul des contemporains de Mahomet nommé dans le Coran, souraio cxi, verset 1.
^ De l'avis unanime de tous les commentateurs, il est fait allusion aux querelles intérieures que suscila h jalousie des femmes du prophète contre Maria la Copie, Coran, sourate lxvi, versets 1 et suivj
le fameux Khalid, iils de Valid, surnommé TÉpée de Dieu, qui devait être par son courage et son habileté un des appuis les plus fermes de l'Islam naissante . Il est évident pour plusieurs de ces unions que ce fut la politique qui les dicta ou les imposa. Tels sont les choix d'Ayésha^ fille d'Abou-Becr, et d'Hafsa, fille d'Omar; ce n'était qu'un lien nouveau entre le prophète et ses deux plus illustres adhérents, destinés à être ses deux premiers successeurs. Tels furent aussi les choix de Saouda, de Zeynab, fille de Khozeima, d'Oumm Salma, d'Oumm Habiba, et même de Maimouna, toutes veuves de musulmans morts en exil ou tués au combat. Mais il n'y a plus de calcul, et il n'y a que de la débauche dans toutes ces autres alliances qui se multiplient à quelques mois d'intervalle, et qui ne s'expliquent que par de brutales convoitises.
* Voir le Sirat-er-raçoul, traduction de M. G. Weil, t II, p. 341. Mahomet avait recommandé à ses sectatem^s de ne pas épouser ses femmes après sa mort, Coran, sourate xxxiii, verset 55. Aucun musulman n'enfreignit cette recommandation, qu'on regardait comme sacrée. Les neuf veuves de Mahomet entourées de respect furent pensionnées par l'État, auquel tous les biens du prophète avaient fait retour, et eUes furent appelées les Mères des fidèles, afin de mieux consacrer leur veuvage.
- Lorsqu'Ayésha devint la femme de Mahomet, elle n'avait que dix ans. Pour ne pas sentir une sorte d'horreur de cette union, il faut se rappeler la différence profonde qu'établit le climat dans l'âge de la nubilité ; mais même en faisant aux influences extérieures la part aussi large qu'on le voudra, il reste toujours quelque chose de bien extraordinaire dans un tel mariage. D'après Ibn-Ishâc, Mahomet avait épousé en tout treize femmes; Sirat-er-raçoul, traduction de M. G. Weil t. II, p. 341 et suiv. L'auteur donne de très-longs détails sur chacune de ces femmes du prophète.
Sans doute Mahomet, donnant une maison séparée à chacune de ses femmes et ne les tenant pas réunies dans le même harem, voulait, dans plus d'un cas, acquitter envers elles une dette de reconnaissance et leur assurer une situation indépendante après de longs malheurs ; mais cette excuse, qui est vraie pour quelques-unes de ses épouses, ne l'est pas pour les autres, et il ne les prit ordinairement que pour assouvir des passions qu'il lui eût été, ce semble, assez facile de surmonter à cette époque de la vie.
Pendant trente années de suite, il était resté dans la monogamie ; et autant qu'on peut en juger par bien des traits de sa vie, il goûtait vivement les charmes de la famille, et il adorait ses enfants et ses petits-enfanls. Il avait une tendresse profonde pour toutes ses filles, et il avait su être un excellent père en même temps qu'un fidèle époux, à un âge où les violences des sens sont le plus à redouter. Comment, après tant de réserve et de sagesse, le prophète est-il tombé dans les abîmes du vice? On pourrait croire que c'est la prospérité qui Ta enivré et qui l'a jeté dans ces excès, où se sont dégradés aussi tant d'autres hommes parvenus au faîte de la puissance ainsi que lui. Mais cette hypothèse même a bien peu de fondement, quand on le voit, au milieu de ses triomphes et jusqu'au dernier jour, conserver toutes les autres vertus de sa jeunesse : la tempérance, la simplicité et le plus absolu désintéressement, avec une activité prodigieuse, qui ne se dément pas un seul jour, et qui suffit tout ensemble à
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la religion, à la politique, à la diplomatie et à la guerre. En défendant aux autres croyants* d'avoir plus de quatre femmes légitimes, il s'accorda le privilège d'en avoir jusqu'à neuf, sans compter les esclaves ^ LVxemple et le précepte étaient également fâciieux, et c'est la polygamie qui a surtout perdu l'islamisme.
Mais pour être juste, il faut se hâter de dire que ce n'est pas Mahomet qui l'a fondée. Il la trouvait établie de temps immémorial chez les peuples qu'il convertissait, et elle est malheureusement la condition de FAsie presque tout entière. Il n'y a donc pas à la lui reprocher comme si c'était lui qui Teût introduite, et qui eût apporté au monde cette dépravation et ce fléau. Mais il eût été digne de sa grande mission de combattre un si redoutable désordre et d'essaver de le détruire. L'idolâtrie qu'il a renversée n'était pas plus fatale ; et il eût été encore plus beau de réformer les mœurs que de réformer les croyances. L'idée de Dieu qu'il apportait au monde arabe n'y a pas produit ses conséquences les plus heureuses, puisque la reli-
^ Coran, sourate iv, verset 3. Dans ce passage, le prophète conseille même aux fidèles de n'avoir qu'une seule femme ; mais il glisse sur ce dernier précepte, qui n'a pas prévalu.
-Dans le Coran, sourate xxxni, verset 49, le prophète semble recevoir de Dieu la permission d'avoir autant de femmes qu'il voudra ; mais dans le verset 52, il dit : « Il ne t'est pas permis de prendre dorénavant d'autres femmes , ni de les échanger contre d'autres, quand même leur beauté te charmerait, à l'exception des esclaves que tu peux acquérir. » Mahomet avait alors neuf femmes, à ce que croient les commentateurs, parce que Zeynab, fille de Khozeiraa, était morte, et que Mahomet ne l'avait pas remplacée.
gion nouvelle n'y a pas créé entre les hommes ces liens sacrés qui fondent la famille et par suite les sociétés. Je ne dis pas que Mahomet eût réussi dans cette noble entreprise; et quand on voit les coutumes effroyables qu'il a dû réfréner, on peut douter que le peuple arabe eût entendu de meilleurs conseils sur un sujet si délicat. Mais c'aurait été une gloire incomparable de les donner, au risque même de les voir méconnus. Seulement il est probable que Mahomet, malgré sa propre expérience si longue et si douce, n'avait pas compris les bienfaits de la monogamie. Il avait obéi à son instinct,, qui l'avait d'abord excellemment conduit ; il y obéit ensuite non moins aveuglément, quand cet instinct perverti le précipita dans le mal K M. AVilliam Muir le remarque avec raison, la polygamie est une des divergences essentielles entre l'Islam et le christianisme, que sous ce rapport Mahomet aurait pu imiter comme il l'a fait sous tant d'autres. La critique est vraie, mais il ne faut pas l'exagérer. L'Arabie n'était pas l'empire romain, et la doctrine chrétienne, après le judaïsme, avait fait de vains efforts pour pénétrer chez les tribus de la péninsule. Le christianisme a fondé la monogamie chez des peuples tout préparés à la recevoir, parce qu'ils l'avaient presque toujours pratiquée. J'avoue, du reste,
* La passion de Maliomet pour les femmes paraissait excessive mêir.c à ses compagnons, et le secrétaire de Wâckidi rapporte ce mol d'ibii- Abbâs : « Le plus grand des musulmans était aussi le plus passionné de tous pour les femmes. » Voir M. William Muir, The Life of Mahomet, t. IV, p. 510.
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que c'est une grave lacune dans l'intelligence de Mahomet, et une rançon qu'il a payée à la faiblesse humaine. Mais encore une fois, il faut se rappeler qu'il était un Arabe, et non un Juif ou un Grec, et qu'il y a bien des idées et des sentiments qui n'étaient pas faits pour lui ; c'est le secret de la Providence.