‹ Mahomet et la CoranChapitre 38 sur 50 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Désordre dans la composition du Coran ; efforts vainement tentés pour classifîer régulièrement les cent quatorze sourates; travaux récents de MM. G. Weil, W. Muir etINôldeke; deux grandes divisions : sourates de la Mecque, sourates de Médine; difficultés que présentent ces divisions, toutes larges qu'elles sont ; style du Coran. — Doctrines principales du Coran,: l'unité de Dieu, créateur, tout-puissant et miséricordieux ; la vie future ; paradis de Mahomet ; respect du Coran pour les prophètes antérieurs, Moïse et David; sentiments de Mahomet à l'égard de Jésus-Christ ; sa vénération extraordinaire; tolérance du Coran; insuffisance du Coran considéré comme code de législation; quelques-unes de ses réformes les plus bienfaisantes; il adoucit les mœurs, et il relève la condition des femmes ; le Coran n'est pas fataliste; absence de toute métaphysique dans le Coran.

Ce ne serait pas assez connaître Mahomet que de négliger de l'étudier aussi dans le Coran. Son livre est un bien autre témoignage que tous ceux de la tradition; car c'est là le principal instrument de son action sur le monde. Sans le Coran, le prophète aurait pu jouer encore un grand rôle ; mais son empire, aussi fragile que celui de Cossayy^ son précurseur politique, serait mort avec lui ; et il ne serait resté de son pas-

sage sur la terre qu'un souvenir fugitif comme celui de tant d'autres, n'eût été cette influence durable que peuvent seuls conférer des monuments écrits. Le Coran a été pour les nations musulmanes l'unique source de toute leur vie religieuse, morale, civile et politique. Il est encore aujourd'hui le seul lien social qui leur donne quelque consistance. C'est par le Coran que l'œuvre de Mahomet a vécu jusqu'à nous, et qu'elle pourra vivre encore durant tout le temps que lui accorderont les desseins de la Providence. Dans le Coran, nous pourrons retrouver le prophète tel que nous venons de le voir avec toutes les grandeurs et toutes les lacunes de son génie, très-supérieur aux peuples qu'il tâche d'éclairer, mais forcé de leur faire à son insu des concessions qui l'abaissent lui-même, et sans lesquelles il n'aurait été ni compris ni suivi de ceux qu'il voulait convertir et qu'il a tant améhorés. Je devrai nécessairement laisser de côté la plupart des questions que soulève la composition du Coran ^ ; elles appartiennent plus directement à la philologie et à l'histoire. Mettre un peu d'ordre dans les sourates et dans les versets, c'est une entreprise bien délicate, même pour les plus habiles ; et c'est une tâche que

* L'Académie des inscriptions et beHes-lellres a mis spécialement celte question au concours en 1857, Un seul des trois mémoires cou- . ronnés, celui de M. Nôldeke, a été publié. Quand on connaîtra ceux des deux autres concurrenls, MM. Amari et A. Sprenger, il n'est pas à douter que ce difficile problème ne soit très-largement élucidé, si ce n'est tout à fait résolu. C'est l'opinion de M. Tveinaud dans sa ISolice sur Mahomet, p. 78.

très-peu de gens peuvent essayer avec quelque chance de succès. On sait que, après la mort du prophète, les principaux musulmans, Omar en tête, pensèrent à recueillir ses récitations et à en faire un corps d'écritures, qui pût servir de guide à la religion nouvelle. Un des secrétaires de Mahomet s'acquitta de ce soin, qui lui fut officiellement imposé; et sa compilation, perfectionnée dans une seconde édition vingt ans plus tard, est le texte môme qui est parvenu jusqu'à nous. Il ne peut pas s'élever le moindre doute sérieux sur l'authenticité, ainsi que je l'ai dit^; mais néanmoins que d'obscurités! que d'impénétrables ténèbres ! Et si l'esprit arabe a pu se satisfaire de ce chaos, moitié par piété, moitié par ignorance, comment l'esprit moderne se résignerait-il à s'en contenter?

La lumière qu'on pouvait y porter n'était que celle de l'histoire; et comme désormais on connaît suffisamment toute la vie de Mahomet, il était permis de tenter, d'après les événements qui la composent, une coordination chronologique dans les sourates. Il est évident, en effet, que le langage de Mahomet a dû varier selon les temps et selon les situations où il s'est trouvé. Quand il en était encore à ses méditations solitaires et à ses anxiétés sur le mont Hira ; quand il commençait à enseigner quelques disciples cachés et fidèles ; même quand il discutait avec les Coraychites incrédules et moqueurs, réunis autour de la Caaba, en-

* Voir plus liaiil, p. '20.

core idolâtre , il ne pouvait parler comme plus tard lorsqu'il avait été vainqueur dans cent combats, quand l'Arabie lui était en partie soumise, quand il envoyait des ambassadeurs aux Etats voisins pour les sommer d'embrasser l'Islam, et qu'il était reconnu pour l'Envoyé de Dieu par tous ceux qui avaient d'abord nié sa mission. 11 ne pouvait prêcher à Médine au milieu des Mohadjirs et des Ansâr, comme il avait jadis prêché secrètement à la Mecque; et lorsqu'il rentra victorieux dans la ville sainte, après dix ans d'exil, ses paroles devaient avoir aussi, avec bien plus d'autorité, un tout autre caractère. Ne serait-il pas possible, avec ce fil conducteur donné par l'histoire, de rétablir la succession régulière des sourates, et de leur faire ainsi refléter ou plutôt révéler les phases diverses par lesquelles a dû passer l'àme du prophète, parlant au nom du Dieu qui l'inspirait, soutenant ses compagnons, fondant son culte et son gouvernement, organisant une société nouvelle, maudissant les idolâtres et les infidèles, et poursuivant ses ennemis? C'est là ce que se sont demandé des esprits curieux et savants^ et ils ont cherché une réponse à ces problèmes.

Déjà M. Gustave WeiP avait donné une classification des sourates, et il les avait rangées dans un ordre qui s'appuyait sur de profondes études et sur une con-

1 M. Gustave ^Veil, Mohammed der Prophet, p. 564 et suiv. Au taiips oùM. G. AVeil essaya cette classification, le sujet était très-neuf parmi les philologues européens; il avait été abordé dès longtemps par les biographes arabes, mais avec trop peu de critique, comme on peut le croire. Voir M. I^ôldeke, Histoire du Coran, p. 46.

naissance très-étendue et très-précise du sujet. Apres lui, M. William Muir, aidé de secours encore plus puissants, a recommencé ce travail épineux ^ Mais pour se convaincre des difficultés presque insurmontables qu'il présente, on n'a qu'à comparer les deux listes. Elles n'ont aucun rapport entre elles. La première sourate, pour M. G. Weil, suivant en cela les auteurs musulmans % est celle qui dans le Coran se trouve la xcvi^ pour M. W. Muir, c'est la cnf. La seconde de M. Weil, est la lxxiv^ du Coran ; la seconde de M. W. Muir, est la c'. Les divergences continuent ainsi jusqu'à la fin de la liste. Bien plus, M. G. Weil reconnaît quatre-vingt-trois sourates de la Mecque et trente et une de Médine; M. W. Muir n'en reconnaît guère qu'une vingtaine de Médine; et il croit que le reste a été composé à la Mecque. Quand des juges aussi compétents sont si peu d'accord, on doit présumer que le problème est à peu près insoluble, du moins dans l'état actuel des choses; et il est prudent d'attendre de nouvelles lumières*

iM. William Muir, Tiw Life of Mahomet, t. II, p. 318 et suiv., et

- Il serait aisé de pousser plus loin la comparaison, et je ne sais s'il y aurait utie seule concordance dans les deux listes. Ce qlii m'étonne le plus, c'est que le nombre des sourates; soit de la Mecque, soit de Médine, puisse être si différent de part et d'autre. Chaque sourate porte en tête, et après le tilre, une de ces deux indications : « Donné à la Mecque; Donné à Médine, » avec le nombre des versets. Il semble dès lors qu'il n'y a plus d'erreur possible; mais je ne trouve point, sur l'origine de ces indications, de renseignements particuliers. Voir l'Histoire du Coran de M. Ci. Noldeke, p. 53 et suiv.

Il est évident qu'il faudrait d'abord établir solidement, s'il se peut, la distinction des sourates de la Mecque et des sourates deMédine. A la Mecque, Mahomet est au début de sa carrière; il cherche à convaincre les incrédules; il combat ses adversaires ; il annonce sa mission, et il expose le dogme nouveau de manière à persuader les plus rebelles. Mais alors il ne peut songer à les contraindre, car il n'a pas la force à sa disposition ; il est abreuvé d'outrages chaque fois qu'il parait en public et qu'il veut expliquer la foi nouvelle. Après dix ans de luttes d'abord secrètes, puis ouvertes et toujours pénibles, il est obligé de fuir pour mettre sa personne à l'abri et pour défendre la vie de ses adhérents. C'est là une situation toute différente de celle qu'il occupe plus tard ; et naturellement l'empreinte doit s'en retrouver plus ou moins profonde dans les sourates que cette époque troublée et humiliante a vues naître.

A Médine, au contraire, Mahomet est au milieu de musulmans fidèles et enthousiastes. Avec leur aide toute-puissante, il peut organiser la religion qu'il a conçue et qui doit sauver l'Arabie. Les obstacles qu'il rencontre encore autour de lui ne sont rien, et il est sûr de les écarter. Bientôt il est victorieux sur le champ de bataille de Bedr ; et, malgré quelques revers passagers, son ascendant grandit tous les jours; l'idolâtrie perd pied à pied son terrain, et le jour approche où elle sera détruite de fond en comble dans son sanctuaire de la Caaba. L'existence de Mahomet à

Médine est une suite de triomphes de plus en plus éclatants; à la Mecque, c'était un péril incessant, auquel il fallut enfin se soustraire par la fuite.

Il y a donc entre les sourates de la Mecque et celles de Médine toute la distance de la faiblesse à la puissance et de la défaite à la victoire.

Une autre différence non moins profonde, c'est qu'à la Mecque Mahomet est plus jeune et que les ardeurs de son génie ont dû être d'autant plus vives qu'elles étaient plus récentes. C'est à la Mecque qu'il ressent les -premières atteintes de l'inspiration prophétique; et les élans de son âme doivent se reproduire dans les sourates qui jaillissent alors, presqu'à son insu, de ses longues et brûlantes méditations. Plus tard, tout enflammé qu'il peut être encore, il est du moins plus réfléchi ; il a conscience de ce qu'il éprouve ; et s'il communique toujours avec l'ange Gabriel, il n'est plus épouvanté de ces rapports surnaturels, comme le jour où l'esprit céleste lui apparut pour la première fois. Les soins de la politique se mêlent aux préoccupations religieuses ; il est sûr désormais de sa mission personnelle; mais c'est le courage et la foi de ses compagnons qu'il faut soutenir, leurs dissensions qu'il faut régler, leurs entreprises qu'il faut conduire. Mahomet, dans cette situation, n'a pas trop de toute la maturité de sa raison ; et s'il reste toujours inspiré, c'est comme un législateur et un général peuvent l'être.

Ainsi, différence d'âge, différence de position, voilà,

IHG )rAHO)IET, CHAPITRE V.

ce semble, des caraclères bien Iranchés pour discerner les deuX' espèces de sourates et les modifications de style. Mais essayer une classification d'après ces données fragiles, toutes réelles qu'elles sont, c'est là recueil ; et l'on ne voit pas que jusqu'à présent personne, même parmi les plus érudits, ait pu le surmonter. Ce qui rend presque impossible un classement régulier, c'est que dans une seule et même sourate tel verset semble être de Médine, tandis que le verset immédiatement voisin semble être de la Mecque. Faudra-t-il donc disloquer les sourates ? Et quelle main serait assez délicate, assez savante, ou même assez téméraire, pour tenter le démembrement? Arrivât-on à le justifier d'une manière assez plausible, ce ne serait toujours qu'une conjecture plus ou moins heureuse. Un nouvel arrangement fait par un autre deviendrait un nouvel ordre, qui ne paraîtrait pas moins acceptable, et l'œuvre primitive disparaîtrait pour devenir celle d'une érudition toujours hypothétique, quelque intelligente qu'elle serait.

On peut donc penser, pour de justes raisons, que le mieux est encore de laisser le Coran tel qu'il nous a été transmis, avec son désordre par trop notoire, mais aussi avec son ardeur sainte et la vénération inviolable qui l'entoure. Ce qu'il y a de certain, parmi bien des traditions confuses, c'est que Mahomet, surpris par la mort, n'eut pas le temps de réunir lui-même les fragments épars de ses prédications. Ce soin, remis à un de ses secrétaires, Zeïd, fils de Thâbit, fut accompli

pieusement. Mais ce n'était pas précisément une rédaction officielle qu'on lit à ce moment. Ce furent Abou- Becr el Omar qui sentirent pour eux-mêmes le besoin d'un tel recueil ; et celui de Zeïd fut si bien leur propriété personnelle, que des mains d'Omar il passa non point à son successeur dans le Khalifat, mais à sa fille. Il y a\ait cependant d'autres rédactions du Coran parmi les fidèles-, on disputait même avec ardeur sur Fauthenticité de divers passages, et ce fut pour apaiser ces contentions redoutables que le khalife Othmân F' fit faire une rédaction nouvelle, dont l'exemplaire de Hafsa fut la base. Cette récension fut définitive; et, bien que tous les anciens exemplaires n'eussent pas disparu, suivant les ordres du khalife, elle l'emporta bientôt, et elle est restée la seule entre les mains des croyants, exposée seulement à ces variantes légères que le temps infligé toujours aux monuments les plus respectés.

Une autre question non moins intéressante et sur laquelle il n'est pas facile d'avoir une opinion personnelle, c'est le style du Coran. Mais là, du moins, on peut accepter l'opinion généralement reçue et regarder le Coran comme le chef-d'œuvre incomparable de la langue arabe, quoiqu'on y puisse distinguer bien des nuances selon les époques de la vie de l'auteur. La beauté de la forme, de l'avis unanime de tout le monde, égale la majesté du sujet, et la perfection du langage n'y a jamais laissé l'expression au-dessous de ce qu'elle devait rendre. Nous avons vu, un peu

plus hauts quel enthousiasme inspiraient les récitations de Mahomet à tous ceux qui les entendaient ; et l'on ne peut douter que cette séduction, attestée par des conversions nombreuses et inattendues, n'ait aidé beaucoup le prophète auprès d'un peuple si sensible aux charmes de la poésie. Mahomet s'est défendu de jamais écrire en vers, de peur d'être confondu avec les poètes vulgaires ; et il n'est pas sûr, si l'on en croit une anecdote tradilionnelle, qu'il con* nût les règles exactes de la versification ^ Mais la fougue de la pensée, la vivacité des images, l'énergie des mots, la nouveauté des croyances suppléaient au reste dans cette prose irrésistible ; et les cœurs étaient entraînés, avant même que les esprits ne fussent convaincus. Nous devons croire que cette fascination n'a jamais été poussée aussi loin par personne; et, parmi les fondateurs de religion, c'est un trait particulier de la physionomie de Mahomet, qui la rehausse et la singularise entre toutes. C'est un immense avantage pour le Coran d'être resté le plus beau monument delà langue dans laquelle il est écrit; et je ne vois rien de pareil dans toute l'histoire religieuse de l'huma-

1 Voir plus haut, p. 109.

- Mahomet citait un jour un vers d"un poêle contemporain, et il le citait à faux, mettant quelques mots hors de leur place. Abou-Becr, qui était auprès de lui, releva sa méprise et lui signala son erreur. "Mahomet accueillit avec bienveillance la critique de son ami ; mais il ne parut pas en sentir la portée ; ei le déplacement d'un mot, qui cejjondant rendait le vers irrégulier, lui sembla sans conséquence. Voir M. Caussia de Perceval, Essai sur l'histoire des Arabes, t. III, p. 262.

nité K II ne faut pas perdre de vue celte considération, si Ton veut comprendre l'influence inouïe qu'a exercée le Coran. On a cru d'autant plus aisément qu'il était la parole de Dieu, que jamais homme parmi les Arabes n'avait fait entendre de tels accents.

Quant à nous autres profanes, nous ne pouvons sentir ce mérite à un degré bien éloigné que grâce aux traductions. Mais malgré leur nécessaire froideur, la flamme, quoique à demi éleinte, brille encore d'un vif éclat ; et l'on devine, à la chaleur immortelle qu'elle garde à travers tant d'intermédiaires, ce qu'a dû êlre le foyer primitif dans son incandescence et son explosion. Nous en sommes donc réduits à prendre le Coran tel qu'il est dans les versions qui nous le rendent accessible, et à en dégager quelques idées principales qui nous le représentent avec une vérité suffisante et une équitable justice.

On sait que le Coran se compose de cent quatorze sourates ou chapitres, divisés en versets inégaux. Ces sourates sont plus ou moins longues ; et celles qui ont été placées en tête du livre sont, en général, beaucoup plus développées. Tandis que quelques-unes ont jusqu'à vingt et vingt-deux pages, d'autres ne comptent

1 Nous pouvons sentir la beauté des psaumes de David et la beauté des hymnes védiques, comme nous sentons celle du Coran, au travers des traductions. Mais David et ses psaumes n'ont pas fait le code de la nation juive ; et les Védas ont été bien moins encore le code des Hindous. Le caractère multiple du Coran n'appartient qu'à lui; c'est tout à la fois un hymne, un psaume, une prière, un code, un sermon, un bulletin de guerre, une polémique, et même une hisLoire.

qu'une ou deux lignes^ Chaque sourate porte un titre tiré le plus habituellement d'une des expressions qu'elle renferme ; mais ce titre n'a pas toujours une relation bien étroite avec les matières, d'ailleurs trèsdisparates, qu'il doit résumera A chaque sourate est attaché ce frontispice uniforme et significatif : « Au nom du Dieu clément et miséricordieux^. » C'est la destruction même de l'idolâtrie. Yoici d'ailleurs comment s'ouvre le Coran, et la première sourate s'exprime ainsi :

« Louange à Dieu, le maître de l'univers, le clément « et le miséricordieux, souverain juge au jour de la « rétribution. C'est toi que nous adorons ; c'est toi a dont nous implorons le secours. Dirige-nous dans le « droit sentier, dans le sentier de ceux que tu as

' On peut voir cette différence d'étendue entre les sourates dans la table chronologique de M. W. Muir, The Life of Mahomet, t. IT, p. 318, Il a indiqué la longueur de chaque sourate, d'après l'édition in-4° de M. Flûgel. Tandis que la n" sourate, la plus longue de toutes, a 22 pages et demie, et que d'autres en ont encore 14, 13 et 12, quelques-unes, comme la cvni% la cxii% la cni% n'ont qu'une ou deux lignes,

^ Ainsi la seconde sourate est intitulée : la Vache, uniquement parce qu'au verset 63 il est question d'une vache que Mo'ise ordonna aux Israélites d'immoler à Dieu. Bien d'autres titres ne sont pas mieux justifiés.

' Il n'y a qu'une seule sourate sur les cent-quatorze qui n'ait pas ce préambule, c'est la ix«; et l'on ne sait pourquoi. Quelques commentateurs ont pensé que cette sourate n'était que la suite de la précédente, et n'en pouvait être détachée ; d'autres ont cru que l'omission tient à ce que cette sourate est une des dernières qu'ait récitées Mahomet, bien près dès lors de mourir; il a oublié la formule habituelle. Peut-être n'est-ce aussi qu'une négligence de? premiers copistes.

« comblés de tes bienfaits, et non de ceux qui ont « encouru ta colère ou qui s'égarent^ »

Ainsi l'unité de Dieu, sa bonté et sa providence, qui récompense le juste et châtie le méchant, telle est la première idée que proclame le Coran. On pourrait presque dire que c'est la seule à laquelle il se borne, la montrant dans toutes ses conséquences, avec toutes ses preuves, y revenant sans cesse et la répétant sous toutes les formes. Mahomet est intarissable quand il parle du Dieu unique, du Dieu tout-puissant, du Dieu bon, qui veille sur l'homme, le protège dans ses afflictions, le console dans ses misères, et qui ne lui demande qu'une seule chose, à savoir, d'être soumis humblement à la main bienfaisante qui l'a créé et qui le fait vivre. Pour faire passer sa conviction dans les cœurs sourds auxquels il parle, il en appelle à tous les témoignages que la nature lui offre. « Il en jure par le soleil et sa clarté, par la lune quand elle le suit de près, par le jour quand il le laisse voir dans tout son éclat ; il en jure par l'aube du matin, par la nuit quand elle étend son voile, par le ciel qui accomplit ses révolutions, par les astres nocturnes qui brillent au firmament, par la terre qui fait germer les plantes, par le territoire sacré de la Mecque, par le figuier et l'oli-

* Celte première sourate, qui n'a pas de titre spécial, a reçu différents noms qui en signalent toute l'importance. On l'appelle, entre autres, V Introduction, la mère du Coran, ou Je Chapitre suffisant, c'est-à-dire qui peut remplacer tous les autres ; c'est comme le Pater des musulmans. Voir plus loin les Extraits du Coran, premier chapitre.

\ier, par le mont Sinaï ; il en jure par les coursiers haletants, qui se frayent le chemin sanglant à travers les colonnes ennemies; il en jure par le kalam, qui écrit tout, par le Coran, le livre révélé ; il en jure aussi par l'âme de l'homme capable de vice et de vertu, capable de rester pure ou de se corrompre ^ » 11 n'y a qu'un seul Dieu, auquel l'idolâtrie associe aveuglément des divinités impuissantes, envers qui l'homme I' enivré par ses richesses et de vains plaisirs est trop

souvent ingrat, mais que les cœurs intelligents, les fidèles doivent toujours adorer et toujours bénir. Puis il s'écrie :

« Tout ce qui est dans les cieux et sur la terre chante les louanges de Dieu ; à lui appartient la puissance ; à lui appartient la gloire ; lui seul peut tout. C'est lui qui vous a créés. Tel parmi vous est infidèle ; tel autre est croyant. Mais Dieu voit ce que vous faites. Il a créé les cieux et la terre en toute vérité ; il vous a formés, et vous retournerez tous à lui. Il connaît tout ce qui se passe dans les cieux et sur la terre ; il connaît ce que vous cachez et ce que vous produisez au grand jour; Dieu connaît ce que les cœurs renferment... Aucun malheur n'atteint l'homme sans la permission de Dieu. Dieu dirigera le cœur de celui qui

^ Toutes ces adjurations diverses se retrouvent dans les difl'érentes sourates, surtout dans les dernières, où Mahomet paraît affectionner plus spécialement cette, forme de langage. Peut-être aussi ces sourates ne sont-elles que des fragments où s'essayaient les premières inspirations du prophète. Ce ne sont pas les moins belles. Voir plus loin les Extraits du Coran, chapitre de Dieu.

croit en lui ; car il voit tout. Craignez-le de toutes vos forces; écoutez, obéissez, et faites l'aumône, dans votre propre intérêt. Celui qui se tient en garde contre son avarice sera récompensé. Si vous faites à Dieu un prêt généreux, il vous payera le double ; il vous pardonnera, car il est reconnaissant et plein de longanimité. Il connaît les choses visibles et invisibles; il est le puissant et le sage^ »

Tel est le ton général du Coran ; et il n'y a qu'à l'ouvrir au hasard pour y lire des passages aussi beaux que ceux que nous venons de citer. On a dit que, sans David et sans Isaïe, Mahomet n'eût jamais trouvé de telles inspirations. Cette critique n'est juste qu'en partie; et, ce qu'on peut croire, c'est que Mahomet a puisé aux mêmes sources que les deux prophètes hébraïques, c'est-à-dire le spectacle de la même nature, la même notion du divin dans son propre cœur, la même révolte contre les croyances grossières dont il était entouré. Le prophète arabe n'a été ni un plagiaire ni un écho ; il connaissait assez mal et trèsindirectement les monuments hébreux ; et si son âme n'eût pas été profondément émue, jamais il n'eût ren-

* Ces extraits sont empruntés à la sourate lxiv. On peut trouver le même début et en partie les mêmes idées dans les sourates lvii, lix, Lxi et Lxn, toutes données à Médine. Dans cette dernière, en particulier, après le verset consacré à la louange de Uieu, Mahomet ajoute: « C'est lui qui a suscité au milieu des hommes illettrés un apôtre pris parmi eux, afin qu'il leur redît les miracles du Seigneur, qu'il les rendît plus purs, leur enseignât le Livre et la Sagesse, à eux qui étaient naguère dans un égarement manifeste. »

coiilré, en suivant les traces d'autrui, une expression aussi sublime et aussi sincère des sentiments qui l'exaltaient. Ce qui est vrai, c'est que pour nous ces idées n'ont rien de nouveau, et que nous en connaissons des exemplaires à la fois plus complets et plus vénérables. Mais l'Arabie ne les avait jamais entendues, et c'est Mahomet qui les lui apporta et les lui fit accepter.

A côté de l'unité de Dieu, premier dogme du Mahométisme, le Coran en pose un second, conséquence nécessaire de celui-là : c'est la croyance à la vie future. Il l'affirme de toutes les manières, avec non moins d'énergie et de persistance. Au delà de la vie présente, l^homme devra rendre compte de ses actes et de ses pensées au Dieu qui l'a créé; et un jour viendra où la justice éternelle distribuera dans sa miséricorde et sa rigueur les châtiments et les récompenses. Je sais bien tout ce qu'on a dit contre le paradis de Mahomet, et je ne conteste pas que les houris ne puissent servir de texte à des sarcasmes plus ou moins spirituels ^ Mais d'abord elles tiennent dans le Coran beaucoup moins de place qu'on ne le suppose d'ordinaire; et le

1 Ceci se rapporte particulièrement à Gibbon, Histoire de la décadence de V Empire romain, chapitre l. Gibbon n'a pas pris Mahomet au sérieux, et il s'est moqué du Mahométisme, comme des autres religions, tout en le défendant contre les attaques et les jalousies des moines. M. W. Muir, en blâmant aussi le paradis musulman, a été plus juste. Il a montré que la doctrine de Mahomet à cet égard avait varié selon les époques de sa vie; voir Tlie Life of Mahomet, t. II, p. 141 et suivantes. ^

paradis musulman s'y présente surtout sous la forme d'un jardin merveilleux, arrosé d'eaux fraîches et courantes, délices incomparables sous un climat desséché comme celui de l'Arabie. Cent fois Mahomet parle de la vie éternelle et du paradis, sans qu'il y soit question de vierges aux yeux noirs qui attendent les fidèles ; et quand il mentionne les houris, c'est en général avec une réserve et une sorte de pudeur qu'on ne soupçonnerait pas, si l'on ne s'en tenai qu'aux plaisanteries licencieuses de ses détracteurs ^ En ceci, le tort de Mahomet est d'avoir voulu préciser les choses dans un sujet où il est interdit à la faiblesse humaine de voir aussi clair qu'elle le désire. Il devait se borner à affirmer la vie future, avec la sanction des récompenses et des peines, et les relations nécessaires des âmes à l'être infini qui les a créées. La prudence de Socrate n'était pas allée au delà, et il eût été sage, au prophète aussi bien qu'au philosophe, de ne pas franchir^es limites. Mais Mahomet avait à persuader un peuple sensuel, dont l'imagination ardente exigeait de telles satisfactions ; et lui-même, il s'était abandonné au torrent des mœurs communes, tout en les réformant. Cette faiblesse a coûté cher à l'Islam; et elle a contribué beaucoup à lui donner cette place secondaire et équivoque qu'il occupe dans la ci-

* Voir Gibbon, loc. cit. Bayle avait cependant très-bien défendu Mahomet pour son paradis répiitô si sensuel, Dictionnaire historique, article Mahomet, noie m. Voir plus loin les Extraits du Coran, chapitre de la Vie future.

^ilisation du genre humain. Avec des croyances et des mœurs plus épurées, il eût été bien plus grand en lui-même et bien plus bienfaisant pour les autres. Mais quelles que fussent les conditions de la vie future, le point essentiel était d'inculquer cette foi inébranlable dans les âmes ; et Mahomet y est parvenu, bien qu'on puisse d'ailleurs réprouver les moyens employés par lui. Le dogme de la vie future n'est pas moins répandu chez les musulmans qu'il peut l'être chez les chrétiens; et c'est au Coran qu'est dû cet immense progrès.

Du reste, Mahomet, ainsi que je l'ai déjà remarqué*, est fort modeste, et il ne se fait pas illusion sur l'originalité des idées qu'il apporte au monde. Il a le soin le plus constant et le plus sincère de toujours rattacher sa religion à celles qui l'ont précédée ; et il s'appuie sans cesse sur les traditions et les livres des juifs et des chrétiens. Il est plein de respect, et, l'on pourrait même dire, de tendre admiration pour les uns et pour les autres. Il se plaît à énumérer longuement tous les prophètes qui l'ont précédé, et dont il vient compléter la mission. Ils ont été ses précurseurs nécessaires; mais il ne doit pas faire autrement qu'eux. Il tient aux peuples le langage qu'eux aussi leur ont tenu ; il ne sera peut-être pas plus heureux dans son apostolat, qui ne fera que continuer le leur ; mais il se borne à la gloire de reproduire leurs enseignements

^ Voir plus haut, p. 161 ; et plus loin les Extraits du Coran, chapitre des Prophètes.

méconnus. Pour lui, il n'est pas de personnages plus vénérés qu'Adam, Noé, Abraham, Moïse, David et Jésus-Christ. Il ne parle du Pentateuque, des Psaumes ^ et de l'Évangile, qu'avec une véritable piété et une sorte d'onction. Ce sont les livres qui ont devancé et préparé le Coran. Loin de se cacher des emprunts qu'il leur fait, il s'en vante ; et leur grandeur est le fondement de la sienne.

Pour Jésus, en particulier, Mahomet n'a que des louanges, qui ne font guère présager les luttes implacables qui surgirent plus tard entre l'Islam et le christianisme. Voici en quels termes s'exprime le prophète arabe, en mettant ses pensées dans la bouche même de Dieu, comme il en a l'habitude : « Nous avons envoyé Jésus, fils de Marie, accompagné de signes évidents, etnous l'avons fortifié par l'esprit desainteté^» Ailleurs, Mahomet est bien plus explicite, et il admet quelques-uns des dogmes principaux du christianisme : « Les anges dirent à Marie : Dieu t'a choisie ; il t'a rendue exempte de toute souillure ; il t'a élue parmi toutes les femmes de l'univers. Dieu t'annonce son verbe; il se nommera Jésus, fds de Marie, illustre dans ce monde et dans l'autre, un des familiers de * Dieu ; car il parlera aux humains, enfant au berceau

1 Coran, sourate in% verset 252 : « Dieu a donné à David le Livre et la Sagesse; il lui apprit ce qu'il voulut. » Le livre de David, ce sont les Psaumes , que Mahomet regarde comme révélés, ainsi que le Pentateuque et l'Évangile; voir encore sourate iv% verset 101, et passim. ' ^

2 Coran, sourate iii'=, verset 254.

et homme fait, et il sera du nombre des justes. — Seigneur, répondit Marie, comment aurais-je un fils? Aucun homme ne m'a touchée. — C'est ainsi, reprit Fange, que Dieu crée ce qu'il veut ; il dit : « Sois, » et la chose est. Il lui enseignera le Livre et la Sagesse, le Pentateuque et l'Évangile. Jésus sera son envoyé auprès des enfants d'Israël. Il leur dira: «Je viens vers « vous accompagné des signes du Seigneur ; je formées rai de boue la figure d'un oiseau, je soufflerai des- « sus, et, par la permission de Dieu, l'oiseau sera vite vaut ; je guérirai l'aveugle de naissance et le lépreux ; «je ressusciterai les morts par la permission de Dieu ; «je vous dirai ce que vous aurez mangé et ce que « vous aurez caché dans vos maisons. Tous ces faits « seront autant de signes pour vous, si vous êtes « croyants. Je viens pour confirmer le Pentateuque, « que vous avez reçu avant moi. Je vous permettrai « l'usage de certaines choses qui vous avaient été in- « terdites. Je viens avec des signes de la part de votre «Seigneur. Craignez-le et obéissez-moi. Il est mon «Seigneur et le vôtre; adorez-le; c'est le sentier « droit ^ »

Mahomet connaissait fort mal les livres qu'il citait

* Coran, sourate m, versets 57 et suiv. ; et sourate y«, verset 110, traduction de M. Kasimirski, C'est peut-être le plus long- passage et le plus explicite qu'on trouve dans le Coran sur Jésus-Christ. On voit que le Coran admet la conception surnaturelle du Christ et ses miracles. Dans les versets suivants, Mahomet prend parti pour Jésus contre les Juifs ; et il le défend encore, sourate iv% versets 155 et siiiv. Voir aussi sourate iri% verset 78, et sourate iv% verset 169.

avec tant de déférence; et ce qu'il en dit paraît tiré de traditions incertaines et dénaturées, plutôt que des monuments eux-mêmes. Mais ce respect l'a sans doute conduit à cet esprit de tolérance dont on trouve, non sans surprise, des preuves assez nombreuses dans le Coraïî. Il dit expressément dans une des sourates les plus importantes : « Certainement ceux qui croient, et ceux qui suivent la religion juive, les chrétiens et sabéensS c'est-à-dire quiconque croit en Dieu et au jour dernier, et aura fait le bien, tous ceux-là recevront une récompense de leur Seigneur. La crainte ne descendra point sur eux , et ils ne seront pas affligés ^ » Un peu plus bas, dans la même sourate, il répète la même doctrine d'une manière encore plus nette et plus concise : «Point de contrainte en religion. La vraie route se distingue assez de l'erreur. Celui qui ne croira point aux idoles et qui croira en Dieu aura saisi une anse solide, qui ne rompra pas. Dieu entend et connaît tout ^. » Sans doute, cet esprit de modération et de maagnanimité qui tolère les autres cultes, n'a pas

1 M. Kasimirsld fait remarquer avec raison qu'il s'agit ici d'une secte chrétienne appelée sabéens ou sabéites, et non des Sabéens ordinaires, qui sont adorateurs du feu et idolâtres.

2 Coran, sourate ii% verset 59. Ce verset est encore répété mot pour mot, sourate v, verset 75. Les docteurs musulmans, peu amis de la tolérance, prétendent que ce verset est abrogé par le verset 79, sourate ni^; ce dernier exige bien, en effet, la foi à l'Islam pour être sauvé; mais, comme au verset précédent, Mahomet vient de dire qu'Abraham, Ismaël, Jacob, Moïse et Jésus sont musulmans, on peut croire que l'argument des commentateurs n'est pas très-solide.

'" Coran, sourate n% verset 257. Voir plus loin les Extraits du Coran, chapitre de la Tolérance.

prévalu dans l'islamisme; mais il est dans le Coran, qui n'est impitoyable que pour les idolâtres. C'est la barbarie des mœurs et le fanatisme naturel à ces populations belliqueuses, bien plus que la doctrine du prophète, qui ont poussé les musulmans à l'extermination et au pillage des infidèles. Le prophète était conséquent avec lui-même en respectant ceux qui obéissaient aux lois de ses ' prédécesseurs si honorés par lui, et je ne crois qu'être juste envers Mahomet en disant que sa réelle pensée à l'égard des chrétiens et des juifs est dans les versets tels que celui-ci : (( N'engagez des controverses avec les hommes des Écritures que de la manière la plus honnête, à moins que ce ne soit des hommes méchants. Dites-leur : Nous croyons aux livres qui nous ont été envoyés, ainsi qu'à ceux qui vous ont été envoyés. Notre Dieu et le vôtre est le même \ et nous nous résignons entièrement à sa volonté ^ »

1 Dans un passage très-curieux, où Mahomet place Dieu et Jésus- Christ en présence, Dieu dit à Jésus : « As- tu jamais dit aux hommes : Prenez pour Dieu moi et ma mère à côté du Dieu unique? — Par ta gloire, non; comment aurais-je pu dire ce qui n'est pas vrai? Si je l'avais dit, ne le saurais-tu pas? Tu sais ce qui est au fond de mon âme, et moi j'ignore ce qui est au fond de la tienne; car toi seul connais les choses secrètes; » Coran, sourate v% verset 110. Ainsi, dans la pensée de Mahomet, Jésus-Christ avait aussi proclamé l'unité de Dieu. Ce qui est profondément vrai; mais Mahomet supposait que les chrétiens adoraient trois dieux, peu fidèles en cela à la doctrine du Christ. Celait Mahomet lui-même qui comprenait mal le christianisme. Voir plus loin les Extraits du Coran, chapitres de Dieu et des Prophètes.

- Coran, sourate xxix-, verset 45.

Ces préceptes sont en contradiction avec l'histoire de l'islamisme et avec bien des actes de Mahomet, qui s'est montré si terrible envers les juifs. C'est que la politique avait ses exigences et ses entraînements; Mahomet y a sacrifié. Cependant l'opposition était presque tout entière dans les intérêts et non dans les doctrines, qui se ressemblaient jusqu'au point de se confondre souvent.

Mais le Coran n'est pas seulement un livre religieux, c'est de plus un code d'où l'Islam a essayé de tirer plus ou moins directement toutes ses lois civiles, n'y a pas de peine à voir, en lisant ces récitations désordonnées, que jamais Mahomet n'a pu avoir l'intention d'en faire une législation. Ce sont tout au plus des préceptes de conduite qu'il donne, soit aux indi-. vidus, soit aux familles; ce ne sont pas des lois qu'il édicté. Mais la vénération dont sa personne était entourée était si grande, que ses moindres paroles ont eu autant de force que les décrets les plus solennels des monarques les plus puissants et les plus sages. Habitués comme nous le sommes à la régularité méthodique des recueils de lois, depuis les temps de l'empire romain, il nous est impossible de retrouver rien qui ressemble à une codification dans ce mélange confus d'invocations à Dieu, de maximes de morale, de légendes, d'allusions historiques, d'exhortations, do menaces, de sublimes prières, au milieu desquelles apparaissent de loin à loin quelques prescriptions qui peuvent avoir, en effet, un caractère législatif. C'est

là certainement le côté faible du Coran, et Mahomet aurait échoué déplorablement, s'il avait eu le projet réel de porter des lois. Mais il a fallu des circonstances bien extraordinaires pour que jamais le Coran ait pu se transformer de cette façon étrange. Ce n'est pas le prophète qui doit en répondre. Ce sont les peuples auxquels il s'adressait, et qui devaient être bien au dépourvu pour que cette législation si incomplète, si obscure et parfois contradictoire, pût leur suffire et même leur être bienfaisante.

On frémit quand on lit dans le Coran des prescriptions telles que celles-ci : « Il vous est interdit d'épouser vos mères, vos filles, vos sœurs, vos tantes paternelles et maternelles, yos nièces, vos nourrices, vos sœurs de lait, les mères de vos femmes, les filles confiées à votre tutelle et issues de femmes avec lesquelles vous auriez cohabité. N'épousez pas non plus les filles de vos fils que vous avez engendrés, ni deux sœurs. Il vous est défendu d'épouser des femmes mariées, excepté celles qui seraient tombées entre vos mains comme esclaves ^ » Il est vrai que ces mœurs abominables, qui ravalent l'homme au niveau des brutes, n'étaient pas spéciales aux Arabes; et le Lévitique^ est forcé de faire à peu près les mêmes défenses aux Hébreux. Mais le Lévitique est antérieur au Coran de plus de deux mille ans, et Mahomet avait à lutter contre

* Coran, sourate iv% verie's 27 cl suiv. Cette sourate w" est intitulée : Les femmes.

- Voir le Lévitique, cliap. xvm, versets 7 et suiv.

LE COKÂN. 205

les mêmes infamies sociales que Moïse. L'Arabie n'avait pas fait un progrès depuis le temps des patriarches; et c'est encore Mahomet qui devait enfin abolir, à son grand honneur, cet effroyable usage d'enlerrerles petites filles toutes vivantes^ A quel degré n'étaient pas abaissées ces populations, plus bestiales qu'humaines? Et quelle reconnaissance ne doiton pas à celui qui essayait de les tirer de cet abîme d'abjection et de turpitude^?

J'avoue d'ailleurs que, sur ces matières, le langage de Mahomet n'a pas toujours la délicatesse d'expressions et la réserve de forme qu'il aurait dû conserver. 11 est vrai que quand on doit signaler et flétrir de tels crimes, les mots mêmes dont on se sert contractent nécessairement quelque chose des impudicités qu'ils révèlent; mais, peut-être, eût-il été assez facile au prophète d'éviter certains détails repoussants qui n'é^ talent pas indispensables. La manière dont souvent il

1 On connaît le dialogue de Cays, chef des Benou^Témim, et de Mahomet, un jour que Cays trouva le prophèle tenant une de ses lîUes sur ses genoux. — « Qu'est-ce que cette brebis que tu flaires? demanda Cays. — C'est mon enfant, répondit Mahomet. — Par Dieu, reprit Cays, j'en ai eu beaucoup de petites filles comme celle-là; je les ai toutes enterrées vivantes sans en flairer aucune. — Malheureux, s'écria Mahomet, il faut que Dieu ait privé ton cœur de tout sentiment d'humanité; tu ne connais pas les plus douces jouissances qu'il soit donné à l'homme d'éprouver ! » Voir M. Gaussin de Percevai, Essai sur rhtstoire des Arabes, t. III, p. 35G.

- Je crois qu'en se mettant à ce point de vue, on concevra d'autant plus d'admiration pour Mahomet. Si on le compare à d'autres fondateurs de religion, sa gloire pâlit presque jusqu'à disparaître; mais, si l'on regarde le point de départ et le milieu, son personnage regagne alors tout ce que la comparaison lui avait fait perdre.

parle des femmes est d'un cynisme qui révolterait, s'il était moins naïf. C'est le ton ordinaire de ces populations; et, parmi elles, les personnages les plus yénérables n'ont pas plus de retenue. Un dévot musulman pourrait aussi, par manière de représailles et d'apologie, renvoyer les chrétiens à bien des passages de la Bible qui ne sont pas plus chastes que le Coran ' . Mais le prophète, qui entreprenait des réformes bien autrement difliciles, aurait pu donner l'exemple de celle-là. Fuir la grossièreté de la forme, c'est une réprobation de plus contre la grossièreté du vice qu'on veut corriger. Tout ce qu'on peut dire pour justifier Mahomet, c'est que le monde auquel il s'adressait n'était pas le monde chrétien ; et ce n'est guère que dans notre Occident que le langage humain a su, pour de tels sujets, garder toute sa force, sans rien perdre de sa pudeur. L'époux de Khadidja pouvait trouver cette exacte mesure ; mais elle était peut-êlre interdite au mari de douze ou quinze femmes, âgées de dix à cinquante ans.

M. W. Muir pense que Mahomet a encore abaissé les femmes, déjà réduites à une bien triste condition- ; M. Caussin de Perceval, au contraire, trouve qu'il les a relevées^. Je suis de l'avis de M. Caussin de Perce-

^ Il faut dire que dans la Bible ces licences ne font pas le même ciTcL que dans le Coran; elles n"y sont pas moins vives ; mais elles se perdent au milieu de la majesté de tout ce qui les entoure.

- M. AV. Muir, The Life opiahomet, t. III. p. 502 et suiv.

^ M. (îaussin de Perceval. Essai sur l'histoire (les Arabes, t. III,

val, quand je me rappelle le serment d'Acaba^ ; et en voyant les traces des mœurs anciennes dans le Coran, je n'hésite pas à supposer que ces mœurs perverses et farouches laissaient encore bien moins de dignité et de droits aux compagnes infortunées des Arabes que Mahomet ne leur en accorde. Sans doute, les femmes sont bien peu de chose dans la loi musulmane; mais ce qui nous frappe le plus dans leur misère, c'est le contraste désavantageux qu'elles font avec les matrones grecques et romaines, et surtout avec les femmes chrétiennes; elles sont tellement inférieures qu'elles en sont comme anéanties. Le passage que je viens de citer, fortifié par tant d'autres, prouve assez que les femmes sont infiniment redevables à celui qui les a soustraites à l'inceste et à ces abominations sans nom, dont l'idée seule nous fait frissonner de dégoût et d'horreur. Si elles ont encore beaucoup à reprocher à Mahomet, elles lui doivent au moins d'être restées les mères de leurs fils et les filles de leurs pères. Oui, le Coran a bien peu de respect pour la femme; mais il en a plus encore que tout ce qui l'a précédé. C'est la polygamie qui déshonore et qui ruine ces malheureuses sociétés dans l'Asie presque entière; le Coran aurait dû l'abolir, au lieu de la sanctionner. Mais ici encore il a le mérite de l'avoir limitée, s'il n'a pas osé la détruire. Au contact du ju-

p. 536. A'oir aussi l'ouvrage spécial de M. le docteur Perron, Femmes arabes avant et depuis l'Islamisme.

* Voir plus haut, page 111.

daïsine et du christianisme, il eût été beau pour l'Islam de faire une exception de plus dans le reste de l'Asie. Il a pu proscrire à jamais l'ivresse du vin* ; il aurait pu combattre mieux qu'il ne l'a fait l'ivresse des sens, qui est bien aulrcmient redoutable.

Une critique, contre laquelle il est plus aisé de défendre le Coran, c'est celle qu'on adresse encore assez souvent à son fatalisme. Malgré cette erreur (rès-répandue, il n'y a rien dans la vie du prophète, non plus que dans son livre, qui la justifie. Nous avons pu voir, par l'esquisse du caractère de Mahomet, son infatigable activité et cette confiance qu'il ne cesse d'avoir en lui-même. Sa confiance en Dieu n'est pas moins sincère ni moins vive; mais elle reste dans de justes bornes, et elle ne va jamais à cet aveuglement que le fatalisme suppose. Le Coran recommande aux fidèles d'être soumis absolument à la volonté de Dieu ; et cette soumission, que la raison la plus éclairée et la plus pratique recommande aussi bien que le Coran, mérite

^ Parmi les bienfaits du Maliométisme, M, W. Muir, qui lui est d'ailleurs peu favorable, compte la sobriété étonnante qu'il a su imposer à ses sectaires. « Les boissons enivrantes ont été défendues; et l'Islam peut se vanter d'un degré de tempérance inconnu à toute autre religion. » Voir M. W. Muir, t. IV, p. 521. L'éloge est vrai; mais j'avoue que ce mérite, tout réel qu'il est, me touche peu, parce qu'on ne voit pas que l'ivrognerie ait causé beaucoup de désordres parmi les Ara= bes. Dans les climats chauds, on ne peut supporter l'usage des boissons enivrantes; et leur action est si redoutable, que la prudence la plus vulgaire sait éviter ce danger par trop évident. C'est la douceur tempérée de nos climats qui pei^met l'ivrognerie, moins fuilestc et plus agréable ; c'est la rudesse des hivers qui la rend presque nécessaire.

aux musulmans le nom même qu'ils porlenl, cl dont ils se glorifient. Mais jamais dans les préceptes ou dans les exemples donnés par le prophète, elle n'est une abdication des plus nobles facultés de fàme. Le fatalisme, te] qu'on l'imagine, n'est qu'une paresse insurmontable et une stupidité nées de la débauche ; c'est une impossibilité physique d'agir bien plutôt qu'une doctrine; et, en tout cas, ce n'est pas le Coran qui l'autorise. L'Islam, tel qu'il l'entend, n'est pas autre chose que le sentiment profond que l'homme conçoit de sa faiblesse devant le Dieu tout-puissant et miséricordieux, et de la nécessité de sa soumission; ce n'est pas un coupable renoncement au don le plus beau que le Créateur nous ait fait, celui de notre libre arbitre. Le Coran a bien assez de taclies sans lui attribuer gratuitement celle-là, qu'il n'a pas. M. Weil et M, A. Sprenger^, s'accordent pour reconnaître qu'il n'est point fataliste, et il faut le répéter avec eux, en dépit du préjugé vulgaire.

Je ne nie pas que le fatalisme ne puisse être répandu dans les populations mahométanes ; mais ce n'est pas leur livre religieux qui le leur impose, à moins qu'on n'en dénature le sens général au profit de quelques passages douteux ; et cet énerveuient de la volonté tient à bien d'autres causes. On peut douter, d'ailleurs, que le fatalisme aille aussi loin qu'on le dit, même dans ces âmes flétries; et, pour la réalité des choses de

* M. Gustave "Weil, Mohammed derProphet, p. 599, et M. A. Spreng-er. Dan Lehen nnd die Lefire des Mohammad, t. II, p. 308.

chaque jour, le fatalisme absolu n'est pas plus possible que l'absolu scepticisme, dont peuvent bien se vanter quelques sophistes, mais que l'homme est incapable d'appliquer rigoureusement, même durant quelques heures de suite.

Il est une dernière lacune qu'il faut signaler dans le Coran, et qui n'est pas une des moins graves : je veux parler du défaut complet de toute métaphysique. Mais cette lacune-là tient beaucoup moins à Mahomet personnellement qu'elle ne tient à l'esprit de toute la race arabe, et l'on peut même dire de toute la race sémitique. Sans doute les livres religieux ne sont pas des traités de philosophie, et il serait injuste de leur demander plus qu'ils ne prétendent et qu'ils ne doivent donner. Mais, sans faire direclement de métaphysique, il peut échapper à ces grandes intelligences quelques éclairs sur les questions profondes que se pose le genre humain, quand il réfléchit à la nature de Dieu et à la nature de notre âme. Ces lueurs, quelques fugitives qu'elles soient dans le foyer original, se développent ensuite, et forment la théologie, qui est comme la philosophie et la métaphysique des religions. Le christianisme nous en offre un admirable exemple; et, aidé de la métaphysique grecque, il a tiré peu à peu une théologie incomparable des germes que renfermaient ses livres saints. L'Islam n'a pas été à beaucoup près aussi fécond, et quoique ce dcmi-avortement puisse tenir à bien dautres causes, la principale, peut-être, c'est que le Coran

lui-même était presque absolument stérile, et qu'il n'a pas fourni aux siècles postérieurs des éléments qu'ils pussent féconder. Dans l'âme de Mahomet, comme dans l'esprit de ces peuples, l'inspiration a été si brûlante qu'elle a tout étouffé; et une spontanéité irrésistible et constante a empêché de naître toute réflexion. Le prophète n'a fait qu'imiter le vulgaire qui l'entourait; mais le solitaire méditatif du mont Hîra pouvait, dans ces problèmes, descendre plus avant que ses grossiers compatriotes.

Quoi qu'il en soit, le génie arabe était si dénué sous ce rapport, que le contact vivifiant du génie grec, dans le second et le troisième siècle de l'Hégire, n'a pu l'animer que très-faiblement, et la philosophie musulmane n'a guère porté que des fruits étrangers, privés de la sève originale et de la pleine maturité.

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