‹ Mahomet et le Coran précédé d'une introduction sur les devoirs mutuels de laChapitre 6 sur 42 · PREFACE. XIII · texte numérisé non relu

PREFACE. XIII

impuissance, qu^il a prise^ chemin faisant, pour de In force.

Ces théories sur les religions sont aussi fausses que dangereuses; et la raison, en voyant les principes sur lesquels on prétend les appuyer, pourrait les trouver sacrilèges, tout aussi bien que l'or- Ihodoxie catholique.

On doit remarquer d'abord que ces théories ne sont pas absolument neuves, ni par conséquent aussi audacieuses qu'on se le figura complaisamment. Elles s'imaginent qu'elles continuent la philosophie allemande, dont les nuages ont aveuglé bien des yeux et tourné bien des têtes parmi nous. Mais cette prétention à la nouveauté n'est pas plus fondée que le reste. Ces doctrines ne viennent ni d'Hegel, ni de la Critique kantienne. Elles peuvent faire remonter leur généalogie un peu plus haut. Elleç sortent en droite ligne du Système de la nature^ qt^i paraissait anonyme et à l'étranger, voilà justement oeol. ans. Sauf le langage et l'érudition, ce sont absolument tes^ifTéme;^ idées ; il n'y a de modifié que la forme et le style. Di*Holbach a exposé en termes prolixes et moins bons, quoique plus populaires et moins abstraits, tout ce qu'on nous répète aujourd'hui sur Torigine et l'inanité des religions, sur Dieu dont il nie l'existence, ne reconnaissant que la réalité du monde, auquel il a

xif PREFACE.

adressé aussi des hymnes, admirant avec fana* tisme et délire la nature en sa puissance et dans son ordre merveilleux, la divinisant comme le font nos Critiques contemporains, et ne laissant pas davantage d'espérance ou de liberté à Tâme de rtiomme, qui doit périr. Ce n'est donc pas quelque chose de très-neuf qu'on nous apporte; c'est la doctrine de d'Holbach qu'on nous représente, sans peut-être y penser, un peu changée de couleur mais identique au fond. Au lieu de condamner «linsi tout le passé, il eût doue fallu en excepter au moins le collaborateur de Diderot. Puisqu'on recueillait son héritage, il était assez convenable de ne pas le proscrire, même en compagnie de Descartes et de Platou. C'est une inadvertance, dont il aurait le droit de se plaindre comme d'une ingratitude.

Du reste, peu iui porte qu'une théorie soit récente ou ancienne ; tout ce qu'on lui demande, p'esl d'être vraie. Or, celle-ci est de tous points insoutenable ; elle est en opposition compléta avec les faits les plus manifestes et les/iTtoinë controversés.

En réalité, lâs religions n'existent pas uniquement .au berceau et au début de l'humanité. On voit des religions qui périssent et d'autres qui naissent à leur place, leur succédant parce qu'elles sont meilleures. Mais on ne voit pas un seul jour, un seul instant, la religion manquer à l'esprit hu-

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main, si ce n'est peut-être dans quelques pleuplades i mperceptibles et dégradées, qui n'ont eu ni le temps ni la force d 'organiser un culte, et qui, sous la pression des besoins les plus continuels et les plus urgents, n'ont jamais pu se procurer un moment de loisir pour recueillir leurs idées. Ce ne sont pas apparemment ces échantillons informes de l'espèce humaine qu'on prétendrait nous citer en preuves et pour modèles. Mais le reste des peuples, ou plutôt l'humanité tout entière, depuis quatre ou cinq mille ans que nous la connaissons, n'a jamais manqué de religion.

Si, laissant le passé, on regarde à l'état de choses qui se déroule actuellement sous nos yeux, voit-on que la religion soit aujourd'hui moins répandue et moins florissante? Pour ne prendre que les races auxquelles nous appartenons nous-mêmes, il est biéa^vrai que le Paganisme a péri ; mais la religion dans soii ensemble y a-t-elle perdu quoique ce soit? A-t-elle rétrogradé, ou s'est-elle étendue, non pas en profondeur ou en beauté-morale, c'est trop évident; mais en simple surface? Le spectacle religieux qu'offre aujourd'hui l'Europe, avec le Nouveau Monde, qu'elle a converti, et le monde asiatique et africain, qu'elle transforme pas à pas, est-il moins beau ou plus étroit que celui qu'offrait, il y a dix-neuf siècles^ l'empire romain, domi-

xxiii PRÉFACE.

natenr de l'univers et déclinant vers sa ruine?

Je ne me dissimule point tout ce qu'on peut dire de vrai, ni toutes les justes critiques qu'on peut élever contre telle religion en particulier, contre toile église, contre tel dogme. Mais qu'est-ce que cela, en présence du fait que je signale, immense, unanime, tout vivant à l'heure présente, très-divers sans doute, mais partout décisif, depuis la libre et religieuse Angleterre jusqu'à Tlnde, qu'elle gouverne, et à la Chine, que nous arracherons à sa perte? Sous une forme ou sous une autre, la religion ne règne-t-elle pas sur la face entière de notre globe? Ne faudrait-il pas fermer volontairement les yeux à la lumière, pour se soustraire à celle évidence, qui éclate de toutes parts? On ne peut pas trouver que tous ces cultes se valent, que tous ces dogmes soient également raisonnables et utiles; ce serait un blasphème contre plusieurs de ces religions , et notamment contre la religion chrétienne, à laquelle ses ennemi», uténic les plus aveugles ne font pas cette injure. Mais je dis que, malgré tous les progrès de la civilisation et des sciences, la religion, loin de perdre la moindre part de terrain, en occupe aujourd'hui plus que jamais; et elle n'a pas plus reculé dans les cœurs qu'elle n'a reculé parmi les peuples.

Il est donc radicalement faux en fait que l'hu-

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manitc ait repoussé les hochets supposés de son cnrance, ni qu'elle veuille actuellement renoncera la religion. En Asie, les populations hindoues, musulmanes, bouddhistes ou autres, sont aussi tenaces et aussi convaincues qu'elles l'ont jamais été; et pour prendre un exemple qui nous soit plus familier et plus intime, la France où nous vivons est-elle moins religieuse qu'elle ne Tétait au siècle dernier? Sans doute, la religion parmi nous pourrait encore exercer sur les âmes bien plus d'empire, et les toucher plus intimement ; mais les âmes ne sont pas prêtes à la quitter, même pour les révélations de la Critique. Loin de s'affaiblir, la croyance religieuse fait tous les jours des pas heureux et constants. A en juger par bien des symptômes, il n'y aurait pas même beaucoup à la provoquer encore pour que peut-être elle éclatât tout à coup, par une de ces manifestations soudaines et irrésistibles qui sont si ha^ bituelle(^n la furie française, dans les luttes de religion comme4aa5jes autres.

Qu'adviendra-t-il un jour, des religions? Doivent-elles s'éclipser pour faire place à ce- qu'on appelle un peu fastueusement la Science? C'est là une prophétie que quelques philosophes n'hésitent pas à hasarder. Moi non plus je n'hésite pas, bien qu'en un sens absolument opposé: j'affirme que la religion ne disparaîtra jamais de la terre; et j'ai

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pour gage de mon inébranlable certitude le passé tout entier du genre humain, dont je ne fais pas si bon marché; j'en ai pour gage la nature même de Tesprit de Thomme, qui se passerait plutôt encore de philosophie que de religion ; car il y a eu des temps où la philosophie n'existait pas, et il n'y en a pas un seul d^où la religion ait été absente.

Qu'est-ce en effet que la religion?

Pour un instant, écartons le culte qui n*ésl en q[uelque sorte qu'un objet d'ordre social, et dont les diversités ne doivent pas nous cacher le fonds commun qu'elles enveloppent. Les bizarreries même les plus inintelligibles, et par fois les plus choquantes, ne peuvent pas nous tromper. Toutes les religions, sans en excepter aucune, ne sont qu'une explication plus ou moins heureuse, plus ou moins profonde, de cette grande énigme qui sollicite sans cesse notre inlelligence : Qu'est-ce que le monde? Qu'est-ce que l'homme? D'où viennentils? Qui les a faits? Qui les gouvcrtiè? Quel en est le but? Comment ont ils commencé? Comment doivent-iU finir? Qu'est-ce que la vie et la mort? Quelle est la loi qui doit régir la raison humaine dans notre court passage ici-bas? Quel avenir nous attend par delà cette vie, dont la durée éphémère ajoute encore à sa beauté et à son importance? Y a-t-il quelque chose après celle existence d'un jour?

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El dans quel rapport sommes-nous avec réternité, dont la pensée seule nous accable, mais à laqudie nous appartenons, et qui peut aussi nous appartenir? Ce sont là des questions d'un si pressant intérêt, d'un intérêt tellement général, qu'il n'y a pas une seule nation, un seul peuple, une seule peuplade qui ne les ait résolues. Solutions bonnes ou mauvaises, raisonnables ou absurdes, durables ou transitoires, qu'importe? Il n'est pas une société qui ait pu s'en passer jamais. On peut ajouter qu'il n'y en aura jamais qui puisse s'en désintéresser. Selon les temps:, les lieux, les circonstances de race, de climat, d'histoire antérieure et mille autres ac* cidents, dont nous n'avons ni le secret ni la dispo* sition, les interprétations d'un seul et unique problème changent à l'infini. De là ces bigarrures religieuses, dont on peut se railler par inattention ou l^èreté, mais auxquelles l'hutananité, en quelques Imux qu'on Tobserve/ à quelque degré de civilisation <qu'^le soit arrivée, tient passionnément, comme à son trésor te' plus cher, à son bien le plus précieux. La religion, la ch>yanoe nationale est plus essentielle aux peuples que la patrie même. Le Juif, le Guèbreet tant d'autres ont perdu la Judée ou la Perse ; il leur suffit d'avoir emporté leur dieu, qu'ils gardent inviolable et toujours présent, sur la terre étrangère et dans l'exil étemel.

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