‹ Mahomet et le Coran précédé d'une introduction sur les devoirs mutuels de laChapitre 7 sur 42 · XXXVI PREFACE · texte numérisé non relu

XXXVI PREFACE

C'est là aussi ce qui explique la fureur implacable des guerres religieuses, sans la justiGer, soit entre des peuples différents, soit dans le sein d'un même peuple où la foi se divise. I^a politique a bienmoinsd*acharnement, toute sanguinairequ'ellc est. Gela se conçoit sans peine. Les peuples ont une conscience, comme les individus; pour y obéir, ils sont toujours prêts aux sacrifices les plus héroïques. I^a passion des conquêtes, le soin même de la défense matérielle ne leur inspirent pas toujours ces dévouements extraordinaires où il s'agit de tout immoler pour sauver son âme ; les nations ne les marchandent jamais à leur religion ; de même que r homme vertueux sait périr pour le devoir, quand la voix intérieure lui demande une existence dont le devoir fait le seul prix.

Le scepticisme, cette maladie ou cette faiblesse de quelques esprits trop amoureux d'eux-mêmes, peut plaisanter plus ou moins agréablement de eelte superstition des peuples et de cetlçikiperie qui calcule si peu. Hais Thumafinté n'entend pas raillerie sur ces sentiments-là , et elle se dévoue toujours avec une énergie indomptable au Dieu qu'elle adore, que ce Dieu soit une idole ou le vrai Dieu. Quant à moi, en présence de ces prodigieux mouvements de la conscience humaine dans les nations, en présence de ces flots tranquilles ou soulevés d'une foi et

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d'une piété même peu inlelligentes, je me sens pénétré de vénération et de sympathie ; et tout ce que je demande, c'est de pouvoir mettre au service des croyances que me donne ma raison autant de cou* rage, d'enthousiasme, d'abnégation et de constance. 11 faudrait plaindre ceux qui i*estent froids ou qui même sont ironiques devant ces nobles spectacles. Leur vanité les sert bien mal de se mettre ainsi hors la loi du genre humain; leur science est bien courte de comprendre si peu ces grandes inspirations, ces orages et ces luttes. Ce n'est pas là faire acte de raison et de philosophie ; c'est simplement faire acte d'indifférence, on pourrait presque dire, d'inhumanité.

Mais comment l'âme du philosophe peut-elle s'émouvoir ainsi en faveur des religions vulgaires? La raison et la foi, la philosophie et la religion ne sont-elles pas nécessairement des ennemies? Ne l'ont-eHes pas toujours été, ne le seront «lies pas toujours? Je déclare que je n'en crois rien; et quand j'essaye de me rendre compte de ce que sont la religion et la philosophie, je suis bien plus porté à les réunir qu'à les diviser. Je n'ignore pas tout ce qui les a séparées et tout ce qui les sépare encore, quoique la distance tende sans cesse à se rapprocher. Je sais que la philosophie a eu ses martyrs, frappés au nom de la religion, quelquefois même

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par les mains de ses ministres, et qu'elle est tou* jours suspecte à l'autorité religieuse. Je sais qu'en sens contraire la foi est trop souvent décriée par la libre pensée. Mais ces dissentiments, quoique fréquents, semblent peu justifiables ; ce sont les passions humaines qui surtout sont en jeu, avec leurs aveuglements et leur égoïsme habituels.

Au fond, la religion et la philosophie ont le même but. La philosophie a-t-elle d'autres problèmes à résoudre que ceux dont la religion s'occupe? Se pose-t-elle, peut-elle même se poser d'autres questions? Contempler le monde et l'homme et se les expliquer, que peut-on faire de plus? Une seule chose : c'est de prendre une autre route pour satisfaire un même besoin ; les méthodes et les conclusions varient; mais l'objet est identique. La différence la plus grave et la plus apparente, c'est que d'une part ce sont les peuples qui résolvent les questions, et que d'autre part ce sont des individus. De là, des divergences de plus d'un genre, inévitables, quelquefois fnnesles, mais qui n'ôtent rien à l'identité fondamentale. Il faut déplorer les victimes, quand il y en a, et détesler la cruauté de ceux qui les font , de quelque côté qu'elles tombent. Le philosophe détourne ses regards attristés de ces faits lamentables et trop communs ; et s'il doit par hasard être atteint personnellement^ il se résigne

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sans trop de regret à mourir, avec Socrale, pour la cause de là vérité. Mais nous qui, dans des temps meilleurs, n'avons rien à craindre, il semble qu'il nous doit être bien plus aisé de rester éijuitables, précisément parce que notre sécurité n'a point à s'alarmer. Tâchons donc de voir^ sans rancune et sans colère, ce que sont les religions et les philosophies, dans leurs rapports et dans leurs dissemblances.

Les origines des religions sont en général ensevelies dans des ténèbres. Même de nos jours, la science désespère de jamais dissiper cette obscurité, qui s'épaissit avec le temps, et que toute notre pénétration ne pourra jamais percer. 11 y a bien quelques exceptions. Le Mahométisme . en est une. Nous savons précisément Theure où il est né, comment il s'est formé, et comment il est devenu la conscience de tout un peuple, bientôt imité par une foule d'autres. Mais cet exemple ne tire pas à conséquence; rislam est peut-être la seule religion dont le berceau soit si clair, non pas seulement parce qu'il est le plus voisin de nous, mais en outre parce qu'il s'est trouvé dans des conditions toutes spéciales. Les débuts du Christianisme, né six siècles à peine auparavant, sont restés historiquement obscurs; l'Evangile lui-même, dans ses quatre témoins, ne nous parle guère que de la

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naissance et de la mort du divin fondateur de la foi nouvelle ; il nous laisse ignorer presque tout le reste de sa trop courte carrière ; et les tentatives qu'on a faites souvent pour la reconstruire ont été vaines, quand elles n'étaient pas impies. Les origines du Bouddhisme, assez nettes à quel* ques égards, sont, à d'autres, tellement confuses, qu'on ne sait même pas la date exacte où le Bouddha est né et celle où il est mort ; l'histoire n'est pas fixée sur ce point essentiel. Quant à la religion brahmanique ou au Paganisme grec et romain, il n'y a pas d'érudition, quelque sagace qu'on la suppose, qui puisse se flatter de nous dire comment ces deux croyances, semblables sur tant dépeints, ont pu naître, ni même comment elles se sont développées. Le culte des dieux, tel qu'il est dans les Védas ou dans Homère, est pour nous une indéchiffrable énigme ; il répond à un état de la conscience humaine que l'imagination la plus puissante ne peut ressusciter.

Pourquoi l'histoire des religions est-elle si douteuse et si incomplète à leur début? C'est qu'elles sont l'œuvre collective de peuples entiers. Même quand elles se personnifient dans un homme. Moïse, Bouddha, Mahomet, ces grandes individualités ne sont que l'expression et le reflet de tout ce qui les entoure et les soutient; leur voix serait méconnue

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et mourrait étoufTée, si tous les échos n'étaient pas prêts à la répéter. L'exemple unique de Mahomet nous fait deviner en partie ce que d'autres ont pu être, aussi écoutés, aussi utiles que lui, dans les temps où ils ont parlé. Hais encore une fois il serait impossible d'appliquer à toutes les religions la mesure de Tlslam.

Rien au contraire de plus clair, de moins incer* tain que la naissance d'une philosophie. On sait, pour la plupart des philosophes, quelle a été leur vie, et quelle a été leur doctrine. Ceux qu'on ignoiX3 ne peuvent compter parmi les plus importants et les plus instruits. Quand ces souvenirs sont abolis ou mutilés, ce sont de purs accidents, comme pour tant d'autres ; le hasard ou la négligence de la tradition en est la seule cause. Mais il n'y a rien dans les philosophies qui se dérobe essentiellement à notre connaissance. Elles sont individuelles ; on sait tou« jours à qui on les doit, et qui en est responsable. Elles sont relativement récentes, et avoisinent par conséquent l'époque où les peuples sont capables d'écrire l'histoire de leurs actions et celle de leurs pensées. Quand l'origine de la philosophie est obscure chez un peuple, c'est que ce peuple a laissé aussi tous ses autres développements dans l'ombre ; tel est le cas de l'Inde, où cette nuit qui couvre tout ne sera jamais dissipée, aussi épaisse

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pour la poésie et la politique que pour la religion et la philosophie.

Bien plus, les œuvres des philosophes, quand on a pu les conserver, sont des monuments plus authentiques que tous les autres. On sait mieux la pensée de Platon ou d'Àristote qu'on ne sait les campagnes d'Alexandre ou celles d'Ânnibal. Ce n'est pas que les religions n'aient aussi leurs livres ; mais comme ce sont des peuples qui les ont écrits, ces livres, tout sacrés qu'ils doivent être, ne peuvent avoir ni Tordre ni la clarté des œuvres individuelles. Parfois ce ne sonl que des amas confus comme les hymnes des Védas, les Soûtras bouddhiques, ou même les ouvrages si disparates de la Bible. Parfois même il n'y a que des traditions et pas de livres, comme dans le Paganisme ancien. Ces dernières religions n'en sont pas moins vivantes dans l'âme des nations ; seulement, il est plus difficile de les comprendre, puisqu'on ne peut pas remonter à leur source, et interroger les documents primitifs d'où elles ont déeoulé.

Mais il faut que le philosophe se le dise : ce n'est certainement pas une œuvre antisociale qu'il essaye; mais c'est une œuvre qui est en dehors du courant de la société où il se trouve et où Dieu l'a placé. Le peuple accepte, et il fait bien, la foi traditionnelle de ses pères, qu'il entoure d'un juste

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respect, souvent superstitieux et peu éclairé, souvent même très-intolérant. Quant au philosophe, il ne s'enquiert pas de la tradition, ou du moins il ne s y soumet qu*à bon escient. C'est à sa raison qu'il s'adresse; c'est la raison qui est son inflexible règle. Tandis que le vulgaire suit le torrent, qui d'ailleurs, peut le conduire assez sûrement, le philosophe s'abstrait, autant qu'il le peut, de tout ce qui l'environne et de tout ce qui Ta précédé. Il s interroge lui-même; il interroge la nature, dans laquelle il est plongé; et quand il a suffisamment médité, il se donne par ses propres forces, à ses risques et périls, l'explication de la grande énigme. Cette explication vaut alors mieux pour lui, et pour ceux à qui il la communique, que l'explication populaire. Il Ta puisée à la vraie source; il l'a entourée de la vraie lumière, celle de l'intelligence, sans laquelle la tradition même n'aurait aucun sens et ne subsisterait point.

Voila l'œuvre du philosophe, simple, mais supérieure; légitime, mais pouvant être dangereuse pour lui ; bienfaisante à la longue pour In société, qui parfois la punit, parce qu'elle croit avoir à s'en défendre ; sacrée elle aussi, mais à un autre titre que l'œuvre religieuse ; admirable et sans prix entre les mains d'un Socrate ou d'un Platon, d'un Ârislote ou d'un Descartes, mais douteuse et sus-

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pecte, quand elle devient l'instrument des passions, au lieu d'être un pur instrument de vérité ; en un mot, le sommet de la raison de l'homme, imparfaite encore, sans doute comme tout ce qui est humain, mais son honneur, son privilège et son salut.

Tels sont le rapport et la dissemblance générale de la religion et de la philosophie ; telle est la cause de leurs querelles, malgré Tidentité de leur objet. Socialement, la religion doit occuper la première place. La philosophie qui prétendrait la supplanter sur le théâtre du monde serait toujours impuissante, quand même, pour prévaloir dans cette compétition impossible, elle userait de moyens violents, qui pourraient la déshonorer. La religion a toujours pour elle l'adhésion des masses populaires. Elle a de plus l'antériorité des temps, qui la

rend profondément vénérable, comme tout ce qui a duré au sein de la mobilité incessante des choses humaines. La philosophie, au contraire, ne vient qu'en dernier lieu , commela réflexion ; quelquefois, très-tard ; même dans certaines races, elle ne nait jamais. Plus jeune que la religion, d'où elle sort ordinairement, elle est beaucoup moins écoulée, parce qu'elle est bien moins accessible. Les nations se reconnaissent elles-mêmes dans les croyances qu'elles ont faites ; elles ne se retrouvent pas dans

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des systèmes, qui ne soni que des éiaborations solitaires, ne répondant souvent à rien de leur passé, rien de leurs traditions, rien de leurs préjugés, rien de leurs ignorances involontaires et falales. Les religions satisfont toujours à une nécessité sociale et commune, placées d'ailleurs plus ou moins haut dans le jugement de la raison, qui plus tard les étudie et les classe; pour les peuples qui les ont créées et qui les gardent, elles sont la vérité même, telle qu'ils peuvent la concevoir au point de lumières où ils sont arrivés. La philosophie, précisément parce qu'elle est tout individuelle, peut enfanter des chefs-d'œuvre. Mais elle peut produire aussi des doctrines inacceptahles, à la fois pour l'é* poque où elles surgissent, et pour la postérité. Le système de Spinosa a indigné le dix-septième siècle, et il n'est guère mieux reçu par le nôtre. L'auteur seul s'y est complu, suivi de quelques rares adeptes. Voilà encore pourquoi la religion a partout un culte, et comment la philosophie n'en doit pas avoir. Il faut organiser r^ulièrement les manifestations extérieures de la croyance, quand ce sont des multitudes qui la partagent et qui se réunissent dans un acte public et solennel. Le philosophe au contraii^ n'a point à sortir de sa pensée individuelle ; tout au plus forme-l-il une école, destinée à vivre souvent moins que lui, et qui

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périt toujours au bout de quelque temps, tandis que les religions vivent des milliers d'années sans vieillir et sans déchoir. La pensée de Platon est immortelle ; mais où est aujourd'hui l'Académie ? La pensée d'Âristole ne Test pas moins; mais où est le Lycée? Le Paganisme a duré vingt siècles, tout faux qu'il était; le Christianisme, qui a déjà subsisté presque autant, sans même compter le passé qu'il emprunte à la Bible, peut se flatter désormais de vivre aussi longtemps que le genre humain. Après la portion de vérité que les religions renferment, c'est le culte qui les maintient, par le respect qu'il leur assure et par les services incomparables qu'elles rendent. Mais imagine-t on un philosophe se faisant à lui seul un culte particulier et personnel, en vertu des principes de son système? Y aurait-il assez de risées pour cette entreprise extravagante? Et celui qui la tenterait ne semblerait-il pas renoncer, par cela même, à la raison, qui n'est pas le monopole de la philosophie, mais qui est son vrai titre? Pouvons-nous songer, sans sourire et sans dédain, aux naïvetés de nos théophilanthropes, ou à cette théurgie avortée qui a fait scandale dans notre temps? Sans culte, la philosophie doit se résigner à n'avoir aucune influence directe sur la foule. Elle se contente de quelques intelligences, qu'elle dirige dans les che-

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mins séyères de la science et cje la pare raison, et qu'elle recrute dans tous les rangs, sans inilialionet sans sacerdoce, depuis les esclayes jusqu'aux empereurs, satisfaite de semer des germes que Tarenir récoltera.

Ajoutez que le culte est indispensable à la fouie, tandis que le philosophe peut s'en passer, sans d'ailleurs le blâmer ni le fuir. Livrée à tous les travaux matériels qui font subsister la société, la foule n'a pas le temps de penser chaque jour au dieu de sa croyance. Ce qu'il lui faut chaque jour, c'est de gagner sa vie à la sueur de son front ; noble condition à laquelle Thomme est soumis, dont il doit se glorifier et non se plaindre. Mais cette condition courbe ses regards vers la terre, bien plutôt qu'elle ne les élève vers le ciel. L'idée religieuse peut donc sans cesse s'efTacer dans les âmes, non par impiété ni même par oubli, mais par une nécessité de tous les instants, toujours renaissante et toujours inexorable. Pour compenser ce mal et le vaincre, il faut qu'à certains jours, à certaines époques, le culte vienne avertir les hommes et les ramener des rudes occupations de la vie à des pensées plus hautes et non moins utiles. Il entretient une ardeur qui pourrait s'éteindre ou se ralentir ; il ranime, par le contact, le feu qui couve dans tous les cœurs; il établit un lien de

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plus entre les citoyens réunis ; et en même temps qu'il les provoque à monter à Dieu, il resserre tous les nœuds de la communauté sociale.

Pour le philosophe, il n'a guère besoin qu'on le rappelle à des pensées qui jamais ne lui manquent. Mais pour cela il ne repousse pas des manifestations qu'il comprend et qu'il approuve; il les accepte dans la mesure où il peut le faire sans compromettre sa franchise ni montrer une hypocrisie indigne de lui. Les pompes extérieures d'un grand culte peuvent même l'émouvoir plus vivement que le reste des hommes. Dès lors, par sympathie pour ses semblables et aussi par estime pour d'admirables doctrines, pourquoi ne prendrait-il point part à la prière commune? 11 y sentira toujours, dans quelque religion que le sort le jette, sous les formules les plus variées, une partie de ses propres aspirations. C'est une occasion de plus pour lui, et même une occasion plus touchante, de penser à Dieu. Mais il n'a point à réparer dans son cœur an oubli qu'il ne commet pas, une négligence qui ne peut être la sienne. Par la nature propre de ses labeurs et de ses méditations assidues, c'est comme un culte perpétuel qu'il porte en lui-même. L'expression du dehors n'y ajoute rien peut-être ; mais comme elle ne peut rien non plus en retrancher, le philosophe, quand

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il entre dans le temple, d'accord avec la foule, y retrouve le dieu qui ne le quitte pas et qui vit dans le fond de son intelligence.

Ainsi donc, la philosophie ne s'astreint pas rigoureusement au culte public, quelque respectable qu'il soit ; et elle doit s'abstenir d'un culte privé, qui ne serait qu'une puérilité, s'il n'était pas un sacrilège. Tout au contraire, le culte régulier est nécessaire et bienfaisant pour les peuples qu'il soutient, qu'il éclaire et qu'il fortifie.

Ce sont là des dissemblances entre la religion et la philosophie ; mais il est des points par lesquels elles se rapprochent. Issues l'une et l'autre de l'esprit humain, pour .connaître et servir Dieu, ayant en dernière analyse le même objet, ne serait-il pas bien étonnant qu'elles n'eussent que des différences? Voici un rapport sous lequel elles sont identiques.

C'est que l'une et l'autre également sont trèsdiverses, ici selon les peuples, et là selon les esprits. L'histoire nous atteste qu'un grand nombre de religions ont régné dans le passé, avec plus ou moins d'éclat, plus ou moins d'influence, grossières ou raffinées, morales ou corrompues, suivant les temps et les lieux, se modelant sur les nations qui les produisent, et portant Tineffaçable cachet des mœurs, des traditions et des croyances vulgaires. Il n'en a pas été autrement des philosophies ;

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les systèmes se sont multipliés, non moins nombreux et non moins opposés. En cherchant à les considérer dans leur ensemble, T histoire, si justement aimée de notre âge, a pu les réduire, comme il serait facile aussi de réduire la quantité des religions, en les rangeant sous quelques classes générales. Mais, en réalilé, les systèmes ont surgi tout autant de fois qu'il s'est trouvé des individus capables de les concevoir. Qu'on parcoure leur succession, et Ton verra qu'ils n'ont pas fait défaut à Tesprit humain, fécond pour ces enfantements isolés, tout aussi bien que pour les enfantements communs. Ce spectacle du passé se renouvelle sans relâche et pose devant nous, pour nous apprendre qu'à cet égard rien n'est changé, et que les religions sont toujours aussi différentes entre elles que le peuvent être les philosophies. La religion chrétienne, par les vérités sublimes qu'elle proclame, par les nations puissantes qui la professent, par la civilisation qui la répand, peut être destinée à l'empire du monde entier, et je lui souhaite cet utile et glorieux avenir; mais, à l'heure qu'il est, elle tient peut-être sur le globe moins de place que d'autres croyances, qui ne paraissent pas disposées à se retirer devant elle. Il y a tout au moins encore quatre ou cinq grandes religions sur la terre. Quant aux philosophies, nous n'avons qu'à regarder autour

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de nous pour être convaincus qu'elles ne manquent pas plus qu'autrefois, si d'ailleurs elles ont moins de retentissement et peut-être moins d'action.

Notons bien cette ressemblance de la philosophie et delà religion. On Ta méconnue très-souvent; et, pour démontrer la prétendue impuissance des philosophes, on leur a mille fois reproché leurs dissensions et leurs controverses. Les religions n'en ont pas moins. Ce n'est pas là un triomphe pour la philosophie. Elle pourrait aisément retrouver dans autrui la faiblesse qu'on lui impute; mais elle n'en fait rien, et elle reconnaît pour tout le monde la profonde sagesse de ce mot : « Tradidit mundum dùputationibns eorum . » On peu t concevoir et même approuver l'intention qu'a eue la grande Église catholiquede maintenir l'unité de la foi et de défendre l'orthodoxie, bien que les moyens employés par ses chefs n'aient pas toujours répondu à l'esprit de son fondateur. Ce pouvait être là une œuvre trèslouable et une politique digne des traditions de l'empire romain. Mais je ne puis m'empêcher de voir que ces efforts, tout convenables qu'ils pouvaient être, ont été inutiles, ainsi que tant d'autres. Le Protestantisme a échappé avec ses sectes innombrables au giron commun; l'Église grecque n'a jamais voulu y rentrer; il n'est pas très-sûr que lÊglise d'Orient y soit renfermée tout entière Le

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