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Christianisme a donc aujourd'hui encore plusieurs branches; et, en regardant bien dans le sein même du Catholicisme, on pourrait y trouver plus d'une infraction à l'unité.
Ainsi, telle religion en particulier peut se vanter d'être plus unie que la philosophie; mais la religion, prise dans sa généralité, ne peut élever un instant une telle prétention. Elle se diversifie comme la philosophie et par les mêmes motifs. L'esprit humain ne s'est pas plus cofftenté d'un seul dogme que d'un seul système. Il n'est pas présumable qu'il eût mieux valu qu'il en fàt autrement. Acceptons donc la réalité telle qu'elle est; et, puisque Dieu l'a permise, ne songeons pas à changer les lois de l'intelligence humaine. Que les religions se divisent, que les philosophies se divisent comme elles, puisque telle est leur loi. Plus uniformes, elles seraient sans doute moins fécondes.
De là, il ressort aussi une grande leçon : c'est que la philosophie, pas plus que la religion, ne peut présenter la vérité d'une manière absolue et définitive. Si un système ou un dogme la démontrait complètement, il n'y aurait eu qu'un système et un seul dogme, auxquels les individus et les nations se seraient soumis, par la force même de l'évidence et Tattrait souverain de la vérité. Mais, puisqu'il n'en est pas ainsi, il faut que la religion et la philoso-
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phie aient, à Tégard Tune de raulre, une tolérance réciproque. Attachées toutes les deux à la démonstration si laborieuse du vrai, qu'elles le cherchent chacune de leur côté ; qu'elles se persuadent chacune à part ravoir trouve; mais qu'elles ne prétendent pas se rimposer mutuellement. Les religions, acceptées parles peuplesqu'elles gouvernent, n'ont à craindre quoi que ce soit de quelques philosophes, qui se séparent obscurément des croyances populaires. D'un autre côté, il semble que les philosophes n'ont point davantage à attaquer la religion ; et, ne fût-ce que par respect pour des concitoyens, ils n'ont le plus souvent qu'à se taire sur la foi nationale, sans l'insulter, sans la critiquer même, quand ils ne la suivent pas. La paix n'est donc pas impossible, et elle a souvent régné.
Chez bien des peuples, le conflitn'a jamais eu lieu. Dans rinde, ce pays de dévotion religieuse poussée jusqu'à la frénésie, la religion n*a jamais inquiété la philosophie, née dans son sein. Cependant, le dépôt de la foi était confié à une caste, dominatrice de toutes les autres, et placée à une distance qu'aucune société n'a marquée aussi énorme et aussi peu franchissable. Les brahmanes, néanmoins, s'ils ont soutenu entre eux de vives discussions, s'ils ont formé des écoles rivales et ennemies, n'ont jamais gêné les philosophes. Us leur ont laissé pleine
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carrière; el la philosophie en a usé sans scrupule. Kapila a pu nier refflcacilé du Véda pour sauver rhomme; il a pu nier Texisience même de Dieu. Kanada , iion moins audacieux et non moins aveugle, a soutenu le système des atomes. Ni Kanada, ni Kapila, ni tant d'autres, ne furent jamais persécutés, bien que leurs opinions fussent en contradiction flagrante avec toutes les opinions reçues. Bien plus, le Bouddhisme, sorti peut-être du système athée de Kapila, et détruisant par ses principes, non-seulement Fédifice religieux, mais aussi l'édifice social, a été libre de propager ses doctrines nihilistes et d'enseigner l'égalité de tous les hommes devant le Nirvana. Il a promené douze cents ans de suite ses prédications hérétiques dans la presqu'île indienne, sans que ses antagonistes recourussent à la violence contre lui. Quand il fut chassé de l'Inde, et qu'il émigra vers le nord et vers l'est, c'est par des causes qui nous sont peu connues, mais où certainement l'intolérance n'entra pour rien, puisqu'on l'avait souffert durant tant de siècles, puissant, honoré, actif, et enfiraînant a sa suite des provinces entières. A. l'imitation des brahmanes, le Bouddhisme non plus n'a jamais été persécuteur. C'est peut-être par esprit de justice; mais ses dogmes mêmes lui faisaient une nécessité de la douceur qu'il a toujours montrée; quand on place son espoir dans
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le néant, il n'est pas en eflet de doctrine extrême et dissidente dont on ait le droit d'être choqué.
Le conflit éclata pour la première fois dans la Grèce, oùil aurait dû naître moins que partout ailleurs, puisque la Grèce n'avait point de livres sacrés et que le sacerdoce n'y formait pas une corporation très-puissante. Le monde retentit toujours du bruit de la catastrophe, et l'on dirait que c'est hier que Socrate a bu la ciguë, tant la sympathie est encore vive, tant la douleur est encore poignante. 11 n'est pas prouvé, à mon sens, que le maître de Platon fût aussi coupable qu'on l'a dit^ ; pour l'absoudre, même comme citoyen, il n'y a qu'à se rappeler la faible majorité qui le condamna, et dont il fut luimême étonné. Quoi qu'il en puisse être, ce procès, qu'Athènes repentante a bientôt maudit, montre sous le vrai jour les rapports de la philosophie et de la religion. Tout est net dans la Grèce, et avec elle on n'hésite jamais, quoiqu'on puisse ignorer encore de ses mœurs bien des choses qu'on désirerait en savoir. Il est défendu au citoyen de penser, en religion, autrement que l'État; ou, du moins, s'il ne partage pas la foi nationale, il lui est interdit de la troubler par l'expression publique de ses dissentiments. C'est ce que signifie la condamnation pro-
■ Voir l'argument de M. Victor Cousin, en tête de V Apologie de Socrate.
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noncée par TAréopage. Mais c'était une application excessive d'un principe vrai. Le génie grec, qui a su éviter l'excès en tout, ne commit pas longtemps celui-là. Le disciple de Socrate put répéter bientôt les doctrines de son maître sans aucun péril ; et la philosophie absoute continua ses travaux, on sait avec quelle vérité et quel avantage pour l'esprit humain, sans avoir à répondre devant le magistrat, si ce n'est dans des cas tout exceptionnels, où l'on ne peut découvrir une véritable persécution.
On n'en voit guère davantage dans les dix premiers siècles du Christianisme. Alors il est désolé par les hérésies ; mais les conciles les apaisent ou les étouffent pour conserver intacte l'unité de la foi, qui ne court plus de sérieux dangers depuis la grande assemblée de Nicée. La foi règne sans contestation, et avec d'immenses bienfaits, au milieu des désordres de l'invasion qu'elle tempère, et de la féodalité qu'elle essaye de régler. La lutte ne renaît qu'au temps d'Abélard, dans le douzième siècle. Mais ce n'est pas encore la philosophie pure; c'est une sorte de théologie bâtarde, qui veut rester orthodoxe tout en aspirant à être indépendante. Le temps de la libre pensée n'est pas venu. Ce sont les plus illustres théologiens de l'Eglise, ce sont des Saints qui seuls sont philosophes : les Albert, les saint Thomas el leurs disciples. Par la nécessité des
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temps, la philosophie est la servante, ancilla^ de la théologie. La Somme de saint Thomas n'est presque qu'un mélange du Christianisme orthodoxe et des formes péripatéticiennes. Ce rôle de la philosophie nous parait bien humble aujourd'hui; nous le regarderions, depuis Descartes et le dixseptième siècle, comme une abdication . Notre fierté est légitime. Mais ce rôle, tout subordonné qu'il était, fut à ce moment très-utile, et même trèsdigne. La philosophie organisa, dans le treizième siècle, l'enseignement régulier du dogme avec tous ses détails, de même que dans l'origine, aux troisième, quatrième et cinquième siècles, c'était elle qui fournissait à la foi naissante les armes d'une polémique victorieuse. L'Église ne se montra pas très-reconnaissante du service qu'on lui rendait; et la philosophie elle-même n'eut pas la moi ndre confusion de sa docilité. Alors la philosophie ne songeait pas à revendiquer ses droits; car elle était satisfaite, comme le monde entier; la foi chrétienne inondait les esprits de sa lumière, embrasait les cœurs de ses feux, et il ne se trouva pas une intelligence assez audacieuse pour rompre ce concert unanime d'adoration et d'enthousiasme. Des hérésies douteuses et timides furent violemment proscrites ; et ce n'était pas aux siècles, qui s'enflammaienl de la sublime et stérile passion des Croisades,
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de produire la philosophie; elle eût alors semblé un crime, et personne ne Faurait acceptée. Les tentatives de Roger Bacon et ses malheurs le prouvent assez, plus de cent ans encore après ceux d^Âbélard.
C'est vers la fin du quinzième siècle que commence à se montrer plus nettement l'esprit d'indépendance, qui, secondé par Timprimerie et par l'élude de l'antiquité, éclate à la fois dans la Réforme et dans un essaim de systèmes individuels. Mais, par suite de ces désordres et de cette fièvre des intelligences, que de faux pas et que de victimes! C'est notre Descartes, au milieu du dixseptième siècle, qui inaugure de nouveau la vraie philosophie, celle qu'avait connue la Grèce dans ses meilleurs temps. Mais il a cette incomparable supériorité d'une méthode qui a pleine certitude d'elle-même, et qui a découvert enfin le seul et inébranlable fondement de la vérité. On admire beaucoup Descartes; on ne l'admirera jamais trop ; dans l'histoire de la philosophie, il ne peut pas y * avoir de figure plus grande, ni de maître plus autorisé. Ce qui doit peut-être nous frapper plus particulièrement en lui, c'est que, aussi indépendant qu'on puisse l'être, il ne se sépara point de la foi de son temps. Par un secret que le nôtre ne saurait plus avoir, il unit dans une sage mesure
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la philosophie et la religion. Libre penseur, il ne cessa pas d'être croyant, comme ses disciples Fénelon, Bossuet et Leibniz. Plus tard, le divorce devait se faire avec une sorte de scandale. A cette époque, il n'éclata pas, parce qu'il n'eût été que nuisible. Mais Descartes, en dépit de son courage et de sa parfaite sincérité, dut par prudence se condamner à l'exil. Dans sa patrie, qui allait applaudir à la révocation de l'édit de Nantes, il n'eût pas été à l'abri ; la liberté de son esprit y aurait été entravée. C'est à la France, sans doute, que le monde doit Descartes; mais, sans Tasile de la Hollande, il est douteux que Descartes eût été tout ce qu'il pouvait être.
Depuis le temps de Descartes, grâce au dixhuitième siècle, et surtout à la Révolution française, la situation de la philosophie est désormais indépendante et sûre. Nous jouissons à cette heure d*une absolue liberté, que rien ne menace, si ce * n'est ses fautes et ses propres erreurs. Après un long circuit, nous voilà revenus en quelque sorte au point de départ. Chez nous, la philosophie a la puissance, la sécurité même dont elle a usé longtemps en Grèce et dans l'Inde, avec les lumières que trente siècles de plus lui ont acquises. Le conflit, longtemps soulevé, n'existe plus; ou, du moins, il n'a plus rien de redoutable. Mais les devoirs réci-
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proques subsistent toujours ; et, de part et d'autre, on ne pourrait y manquer qu'en se faisant à soi-même le plus grand dommage, ainsi qu'à la société.
Par leur nature propre, la religion et la philosophie ont une vie très-différente , quoique ayant un même objet, La religion ne peut vivre que d'autorité ; la philosophie ne vit que de liberté. Ce n'est pas despotisme ou ignorance de la part de l'une , pas plus que ce n'est révolte ou dépravation de la part de l'autre. Pour peu qu'on veuille y arrêter un instant son attention impartiale, on verra d'où vient cette différence, source de tant de récriminations également peu équitables des deux côtés.
Il n'est pas possible à un peuple de remettre tous les jours sa foi en question; car ce serait remettre en question son existence, dont la foi, quelle qu'elle puisse être, est le plus essentiel élément. Sans croyance religieuse, qui la constitue et qui la dirige, une nation n'est pas ; elle flotte à tous les hasards. Le scepticisme, déjà si difficile et si dangereux pour les individus, est impraticable pour ces vastes agglomérations, qui n'ont jamais pu l'accepter, et qui, à leur grand honneur, ne l'accepteront jamais. Une fois que la croyance nationale est fixée, soit dans des traditions, soit dans des livres surtout, il est tout simple qu'elle ne varie plus. On
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r approfondit, on la développe socialement; on en modifie les formes avec le temps, qui altère tout, mâme les religions. Mais ces modifications sont superficielles et bien lentes. Quand on veut les brusquer, les déchiremenis sont affreux. La Réforme a coûté à l'Europe près d'un siècle et demi de guerres acharnées. La foi n'en subsiste pas moins ; et, par exemple, le Christianisme, partagé en deux camps ennemis, loin de perdre de sa ferveur, en a peut-être alors gagné. Mais ces crises et ces secousses doivent être fort rares dans l'existence des nations; si elles se répétaient un peu souvent, ce n'est pas la religion seule qui y périrait; ce serait le peuple lui-même.
Il y a donc pour la religion un besoin constant de recourir à l'autorité. Quelque distincte qu'elle soit de l'État, elle agit toujours un peu comme lui. Ce sont également des masses qu'elle gouverne; il lui faut aussi une règle, et un ordre permanent et à peu près invariable. De là, une nécessaire tendance à l'immobilité. Le symbole déposé dans le livre saint, ou celui qu'on en a tiré, est immuable. Le culte qui en sort peut varier; le dogme ne le peut pas, à la fois parce qu'il est sacré et parce qu'il est de nécessité sociale. On prescrit au citoyen de s'y conformer, sous peine d'attenter à l'ordre et d'encourir les peines que provoque toujours une telle