L'ARABIE AYANT LE VAHOMÉTISME
qui dans le DiU-el-Nadwah lemetlail officiellement le drapeau confédéré (le Liva) au chef coraycbite chargé de rexpédition qui avait été décidée; c'était lui qui répartiasait les fonds de secours (Rifflda) que les Coraychites d'après sou avis consentaient chaque année en faveur des pèlerins pauvres ; c'était lui qui devait disU ibuer Feau entre les habitants de la ville et en pourvoir les innombrables visiteurs qui accomplis* saient le pèlerinage (Sicaya) ; qui devait diriger leurs tournées et les cérémonies solennelles à Mina (Ayâm* Minn), etc. Maître ainsi du pouvoir civil et religieux, Cossayy jouissait en outre d'un droit qui s'étendait bien au delà de la Mecque, et qui lui conférait une sorte de suprématie sur la meilleure partie de l'Ara* bie : c'était le droit de désigner les mois sacrés ; car le calendrier des Arabes, ayant clé d'abord exclusivement lunaire, avait présenté bientét de grandes dtfTé* renées avec les saisons régulières de Tannée Le soin
* Sur ces institutions de Cossayy, voir le Sirat-er-rarouf . fie M. G. Weil, t. 1, p. 63, et M. Caussin de Perceval. Essai sur Hiisioue des ArabeSy t. 1, p. 235-251; M. A. Sprenger, Life of Mohammad, p. 17 et suivantes; M. W. Muir, I, cciii; M. G. Well, p. 4. 11 paraît d après le SiriU'er-raçoul que Cossayy ctail poëtc. Ibn-lshâc cite plusicui^ de ses ver«, entre autres les suivants : « Je suis le fils des forts, des paissants Bénou Houeidj; mon séjour est à ta Mecque. J'y suis devenu grand, et dans la vallée, Maad le sait ; et je trouve mon bonheur sur la colline Marva. Je n'aurais jamais été victorieux si les enfnnts de Keidser et die Nébit ne s'étaient point couverts de gloire. Rizali fut mon conrédëré; avec lui, je suis le maître et ne redoute aucune insuiie, aussi longtemps que je vivrai. • Ibn-Isliàc cite encore plusieurs discours de Cossayy, empreints de la même fierté.
' Voir le Mémoire sur le calendrier arabe avant l'Islamisme, par H. Mabrooud Effendt, astronome égyptien.
66 MAHOMET, CHAPITRE II
de rélablir la concoi^ance était un point essentiel, et
il pouvait, dans ceriums cas, décider des affaires les plus graves de la nation. En effet, il ne devait pas Aire iniiiiicieiU que la trêve annuelle commençât à telle époque plutôt qu'à telle autre, ni que le pëlerinage cûl lieu après ou avant les récoltes. Le moment, bien ou mal choisi, pouvait tout sauver ou tout cornpromeltre. Cossayy disposait donc de la paix et de la guerre dans la mesure de ce droit.
Sa longue administration, ou plutôt son règne, ne parait pas avoir été jamais troublé ; il dirigea sans rival la confédération pendant près d'un demi-siècle, et, parvenu à une grande vieillesse, il transmit par une abdication régulière le pouvoir à son fils aîné, Abdeddar. Mais à la mort de ce dernier, les Coraychiles se partagèrent en plusieurs factions, et se divisèrent les dignités que Cossayy avait jadis réunies sur sa tète. Ilàchim , arrière-grand- père de Mahomet, exerça quelque temps les fonctions du Rifàda et du Sicaya, avec une générosité restée proverbiale Ce fut lui aussi qui institua définitivement la double camvane annuelle, Tune d'hiver en Yémen, Fautre d'été en
^ Le nom môme d'ilâcliim lui fut donné comme témoignage de sa munificence. U signifie donneur de pain, donneur de miettes; et il rappelle la générosité et la richesse de celui «pii, pendant une famine, mit nourri presque tous les liabitanisde la Mec(}ue. Antérieurement le nom d'ilàchtm était Amr. Pour que Ton pût aisément puiser de l'eau à Zcnizcm, il avait fait faii'e des réservoirs en cuir, qui passèrent à cette époque pour des merveilles de l'art, liais Abdel-Mouttalib les remplaça par des auges et des réservoirs eu pien^.
L'ilRABIB AYANT I.B VAHOMtnSlIB. 61
Syrie. Âbd-eUMouttalib, grand-pàre du prophète, ne fui
guère moins magnifique, et il sut si bien restaurer et aménager la source de Zemzem qu'elle ne servit plus qu'à la boisson des Coraychites, et que les autres puits de la cité purent être ^exclusivement consacrés à des usages domestiques. Abdallah, fils d'Abd-ei-Mouttalib et père de Mahomet, mourut trop jeune pour joirfr d'aucune des dignités qui depuis quatre générations étaient héréditaires dans sa famille; et voilà comment Mahomet, issu d'ancêtres illustres et puissants, n*eut qu'un patrimoine très-étroit, et fut élevé successivement chez son grand-père et chez ses oncles, qui étaient au nombre de dix ou douze.
Ces détails , tout succincts qu'ils sont , montrent quels éléments trouva Mahomet quand il entreprit d'organiser le peuple arabe et de l'unir en un corps de nation* En voici d'autres qui attestent que sa réforme religieuse avait été précédée par quelques tentatives moins heureuses que la sienne, mais assez semblables, et indiquant le besoin généralement senti d'une rénovation morale.
Depuis Abraham, il s'était toujours trouvé parmi les peuplades arabes quelques adorateurs du Dieu unique, et le Coran en cite plusieurs comme les devanciers et les exemples du Prophète. C'est Houd , chez les Adites; c'est Saleh, chez les Thamoudites ; c'est Clioaïb, chez les i\ladianiles, qui, sans parler des patriarches bibliques, ont prêché la vraie foi et n'ont pas été écoutés de ceux auxquels ils adressaient leurs
Diyitized
68 MAHOMET, CHAI ITHE II
sages conseils \ Ces grandes notions, oubliées par les peuples, s'étaient conservées pour quelques adeptes; et au temps même de Mahomet, ces gens éclairés mais peu nombreux s'appelaient des Uanyfes Ih étaient restés fidèles à la foi d'Abraham, et ils prétendaient même avoir conservé les volumes (Çoiiol) et les rdles qù'il avait reçus des mains de Dieu* Le Coran cite très-souvent ces rôles et ces volumes d'Abraham , qui existaient encore du temps du calife Hâroûn al Raschid, et qui fureat alors traduits du chaldéen en arabe, par un auteur qu*a retrouvé M. A. Sprenger \ Il y a même des commentateurs qui ont cru reconnaître dans le texte du Coran des traductions partielles des çohol, et Toii ne peut nier que la sourate uu, par
' Il y a une souraie, la onzième, qui porte le nom de JluuU, et ijui est en ^andeparlie consacrée à son histoire et à celle des autres envoyés de Dieu, mécoiums el pei'séciilés connu' lu». Dans la souraie xi% ' vei*setr)'i, liuuti parait venir assez, peu de tt iups après Noé, et il serait ainsi anti rieur h Abraham iui-niènie;mais il n y à pas à tenir compte de la clironolo/^ie du Coran. Dans la sourate vu, verset 05, Houd vient encore après Koé. Pour Saleli, \oir ia sourate vu. verset 71, et la sourate XI, verset 64; pour Choaib, sourate vu, verset S,', et sourate xi, verset 8*). A ces trois envoyés de Dieu que Mahomet semble vénérer profondément, succède Moïse, plus f^rand qu'aucun d'eux, et dont lo Coran parle av» r autant de respect que la liil li elle-même. Voir plus loin les Extraits du Coran, chapitre des Pi (ii>hoîes.
* M. A. Sprenger, Das Leben und die Lt hre des Mohammad, t. \, p. 45 *'t suiv., s'est occupé des banyfes jdns «pie personne avant lui. Il ne faut pas confondre les hanyfcs avec les hanyliles, secte venue beaucotip plus tard.
' M. A. Spreufs^r, Das Leben und die l^hre des Mohammad, t, I. p. 46. Cet auteur se nommait Ahmad, Ûls d'Abdallah, fils de Salàm. II. A. Sprenger a découvert lui-môme un fragment de ces prétendus rôles d'Abraham, et ce fragment figure sous le n» 446 de la UibliO' theea orientalU Sprenfffriaaa; voir M. A. Sprenger, Und^ p «M.
L'ARABIfi iVAHT LE VAHOHtHSIIE. * 00
exemple (versets 57 à 55), ne semble bien en faire
une sorte d'analyse. C'est au fond la doctrine que prêcha plus tard le prophète ; et ce rapprochement est digne de Tattention la plus airieuse ^
Comme le mot d'banyfe se reproduit au moins jusqu a douze fois dans le Coran, et que Mahomet luimême se décerne ceiilre) non sans quelque orgueil, M. Sprenger s'est efforcé savanaueiit d eu pénélrer le véritable sens; et ses rechei*ches ont abouti à confondre ù peu près complètement l'idée d iianyie avec celle de musulman. L'hanyfe est Thomme pieux qui ne croit qu'au Dieu unique, et qui est soumis avec la plus parfaite abnégation à sa volonté suprême* L'Islam n'est pas autre chose ; c'esl une absolue soumission à la volonté divine. Abraham, quand il se dispose à îm* moler son fils, Isaac quand il se soumet sans murmure au sacrifice, sont Tun et l'autre des hanyies, des musulmans ; ils sont des disciples de Tlslam (Coran, sourate xxxvu, verset 105). Aussi M. A. Sprenger a*t-il pu dire que Tlslam avait été prêché avant Mahomet en Arabie % et Mahomet a*t-il pu déclarer .
* V. A. Sprenger, iM^ p. 60, a traduit eette partie de la sonrate un; il a traduit aussi la sourate Lxxxvtt [versets 1 à 5 et 14 à 18] où les commentateurs croieiU retrouver des fragments des cobof. Toutes ces recherches sur les hanyfcs sont absolument neuves, et M. A Sprenpcr a le mérite d'en avoir senti le premier toute l'importanœ. Il a pu dire ave^ quelque raison que jusqu a lui 1 existence des hanyfcs avait t-tc'comjilétempnl i^morce. lOid, p. 45. Mais M. Caussin de Perceval, t. I, p. 323, avait déjà touché ce sujet avant M. A. Spicnger.
• M. A. Sprenger, fh s Ubetiy etc. t. I, p. 71 et 7i, II remarque
VAHOMBT, CHAPITRE II
en propres termes qu'il y avait eu bien des musulmans avant lui ^ Ce qui est certain, c est que de son temps il y avait à la Mecque des hanyfes qui pressentaient comme lui la nécessité d une religion nouvelle, qui la clierchaient avec grande ardeur, et qui, ne la trouvant pas au gré de leurs désirs impatients, inclinaient par une pente assez naturelle soit à la religion juive, soit à la religion chrétienne; car Tune et Tautre se rattachaient à l'antique foi d'Abraham.
Ibn-Ishâc' rapporte une anecdote qui fait bieq voir
où en étaient les aspirations des hanyfes et leur répugnance pour l idolàtrie de leurs grossiers compa* gnons. « Les (îoraychites , dit-il, s'étaient un jour réunis autour d'une de leurs idoles ^ C elait une de celles qu'ils honoraient par le sacrifice des victimes; c était près d'elle qu ils s'assemblaient pour
que parmi les conleniporainsdc Mahomet on pourrait on nommer au moins une douzaine qui avaient renoncé à Tidolàtrie, et qni romptaient parmi les hanyfes. M. A. Sprenger donne sur lis principaux d'entre eux quelques notices pleines d'intcrôt.
* Coran, sourate \xvni, verset 55. On pourrait trouver dans le Coran l)oaucoup d'autres passages analogues, où Mahomet se présente pour un continuateur bien plutôt que pour un novateur. Il vient restaurer la foi de Noé, d'Abraham, de Moïse, de Jésus même; il ne vient ni les contredire, ni les rempl icer ; il leur succède. Voir plus loin les Extraits du Coran, cliapiire des Propliètes.
* Voir \c Sirat-er-raçoul de M. G. Weil, t. I, p. i07 et suiv.
^ M. Caussin de Perceval, Eaai sur VhUtoire deê Arabeâ,, t. I, p. 321, suppose que celte idole est Al-Ouzza; V. A. Sprenger croit que c'est plutôt l'idole Bowâna, qui joue encore un rôle dans la vie de Zeïd, fils d'Amr. Ce détail n'a pas d'importance. L'anecdote n'est pas rapportée par M. Caussin de Perceval lout à fait dans les mêmes termes; j*ai suivi la version de M. A. Sprenger.
L'AAAfiiE AVANT LE MAliOMÉTlSMË. 1Î
célébrer leurs cérémonies religieuses^ et i{a i\^ avaient l'habilude de converser entre eux* Cette réunion avait lieu tous les ans à jour fL\e, et c'ctail une grande fête. Cependant une fois quatre personnes se tinrent à l'écart, et sous le sceau du secret elles' se communiquèrent les pensées intimes qui les agi. taient. Ces hommes étaient Varaka. fils de NaufaI, fils d^Âsad, neveu de la première femme du prophète (Khadidja); Othmân, fils d'Alhouveyreth, son cousin; Uubeïdallah, cousin germain de Mahomet ; et cuiia Zeïd, fils d*Amr. Us se dirent donc entre eux : « Nos <c concilujens sont dans Terreur, et ils perverlissent « la vraie religion de leur père Abraham. Pouvons* u nous comme 'eux lounier autour d une pierre qui « n'entend ni ne voit rien, et qui ne peut faire ni « aucun bien, ni aucuià mal? Cherclions une loi nieiU « leure que celle-là. » Us abandonnèrent donc leur patrie et ils voyagèrent dans les pays étrangers pour y trouver la religion des hanyfes, la religion véritable d'Abraham'. i»
Ces quatre personnages, d'un esprit si indépendant et si élevé, ont été en rapports suivis avec Mahomet,
* It parait bien que celte anecdote a éié recueillie d^abord par Ibu^Isliâc» et qn'cWe a été répétée d'après lui. Les dccirines de ces luiuyfes sont tout à fait analogues à celles du Coran, et les exprès*
sîoiis mêmes qu'on leur prête dans leurs critiques contre l'idolâ^ie se retrouvent souvent dans lu bouche de Maliomet. On pourrait citer une luule de sourules où l'impuissance des idoles est signalée dans les niôiuei» lermeb.
n • MAHOMET, CIIAPITKL il.
cl Ton ne peut douter qu'ils n'aient eieroé une réelle inlluencc sur lui* Ce qu'il y a de très-remarquable, c*est que la plupart d'entre eux se firent chrétiens, après quelques hèsitaùous, Varaka lui le premier à se convertir, et il se rendit même assez Tameux par la connaissance éieudue quil acquit dessaiiUcs Ecritures. Oubeîdallah conserva plus longtemps des doutes ; et quand il entendit Mahomet prêcher sa doctrine nouvelle, il se rangea parmi ses disciples; il fut un de
ceux qui, menacés d'une persécul ion plus ligoui euse, se réfugièrent en Abyssinien Hais là il abandonna rislam pour embrasser le christianisme, dans le sein duquel il mourut. Mahomet crut devoir épouser su veuve Oumm Habyba, fille du puissant Aboû Sofyân. Oihmîin, fils d'Alhouveyretb, fut conduit par ses voyages à la cour des empereurs de Constantinople; on Ty traita avec une grande distinction, et il ne tarda pas à s'y faire chrétien, mêlant d'ailleurs à ses
' M. A. Sprengor a consacré un curieux apf^endice de son deuxième volume, pages 41 et suiv., à la fuite des iNremiers diseiples en Abyssinie. Il y eut deux émigrations : la première compoBée de douze hommes et de (luatre femmes; la seconde» de quatre-vingt-trois hommes et de dix-huit femmes, sur lesquelles onse étaient Coraycliites. Les auteurs, du reste, varient sur ces nombres sans que les différences soient trés-considérables. H parait bien qu'Oubeïdallah faisait partie de la seconde éinigrai ion. Diins la liste des émigrés^ dressée par M. A. Spreogcr, t. Il, p. 102 et 105, Oubeîdallah est le sixième, et il est compris parmi les confédérés des Ommyadcs, et son nom y estsuifi de celui de sa femme. Cette liste est intéressante en ce qu'elle montre qu'à cette époque déjà Mahomet avait conquis une foule de disciples léiwents dans les familles les plus illustres et les plus puissantes. Aussi le souvenir de la fuite en Abyssinie tient*il une grande place parmi les tradiUons les plus chères à la piété musulmane.
L'ÂUAUIË AVANT LE MAHOMÈTISME. 75
croyances i ciigieuses des projets politiques et une ardente ambition ^
Zeîd, filsd'Âmr, est unpersonnage (|ui es( plus intéressant encore qu aucun de ceui qui précèdent, et dont le prophète a pu emprunter davantage. 11 resla toute sa vie un pur hanyfe, et tout en ressenlant la plus profonde vénération pour le judaïsme et pour le christianisme, il ne se donna ni à Tun ni à Tautre, Il s'était fait comme une religion personnelle, et il u offrait ses adorations qu'au Dieu d'Âbraham. 11 blâmait énergiquement les erreurs de ridolâtrie contemporaine, ne sacrifiant jamais aux idoles, et il clierchuit h corriger la barbarie des mœurs au milieu desquelles il vivait ; il s'élevait surtout avec force contre ralïreuse coutume, fort répandue de son temps, d'enterrer les filles toutes vivantes, coutume que Mahomet seul put déraciner. Souvent on le voyait, le dos appuyé sur la Caaba, adresser ses conseils et ses reproches à ses coiupatriotes ; et il disait à haute voix : « Oui, j'en jure par celui qui tient mon existence entre ses mains, je suis le seul parmi vous tous qui suit la religion d'Abra^ ham. » Puis il ajoutait : « 0 Allah, si je savais quelle est la forme d'adoration qui te plail le mieux, je la pratiquerais ; mais je ne la connais pas*. » Entraîné par
• M. A. Sprcnjrer, DasU'ben, etc., 1. 1, p. 89. - Celle Uadiiioii vcnnit d'une lille d'Abf u-Recr, Asma, laquelle l'avait transmise à son fils Ourva, lequel l'avaiL transmise ii son fils llisbànn, de qui la tenait Ibn-Ubâc; voir le Sirat'er-raçoul de M. G. - Weil, 1. 1, p. 108.
74 MAllUMET, CHAPITUE II.
son enthousiasme, Zeîd, filsd^Aror) avait entrepris des voyages, comme ses trois ainis ; et il revenait de byrxc à la Mecque pour y entendre le prophète annoucer la pure religion d'Abraham et des patriarches, quand il fut tué, dit-on, sur la frontière du Hidjaz par une troupe de Bédouins ^ ^lon d'autres témoignages, il rentra dans sa patrie, y vécut encore de longues an* nées, et se relira sur la lia de sa vie dans un des ermitages du mont Uirâ, près de la Mecque.
Ce qui dislingue surtout Zeïd, fils d'Auir, c*esl qu*il était poète à la façon dont le fut plus tard Mahomet. Il reste de lui des vers, conservés pai ll)U-IsIuic et Ibn-llishàin, qui ne dépareraient pas le Coran, si ce n'est pour Texpression, du moins pour la pensée. Zeïd y célèbre dans les termes les plus précis le Dieu unique, le miséricordieux, qui pardonne les péchés, qui soutient les bons et châtie les méciianls. 11 attaque le culte des idoles auxquelles il a renonr.é ; il ne croit plus ni à Làt, ni à Ouzza, ni^à ses deux tilles ;ce^ slupides divinités n'ont eu ses hommages qu'au temps où il n'avait pas encore de raison. Ces superstitions honteuses ont disparu de son esprit, comme dlspa*
' tt Gaussiin de PercevaL t. I, p. 326, se flatte avec toule justice d'avuir le premier signalé l'importance de Zèid, fils d'Amr: t Per« sonnage intéressant, dit-il, qui fut en quelque sorte le précurseur de Mahomet; et dont l'existence, digne d'atient'on à ce titre, était restée
jusqu'ici prcstiuc ignorée des savants européens.» M. A. Sprcngcr^ t. I, p, 82, a complété ces renseignements en traduisant des poésies de Zeïd, d aprôs le Sirat^-raçaul; Toir M. G. \Yeil| t. T) p. 109 et suIt.
L'AHABIË AYANT LE BlAHOMÊTlSIIfi. 75
raissent les rêves de la nuit ou les illusions des ténèbres. Mais i'honinie qui a fait une iaute peut se rclevéir un jour, comme l'arbuste flétri peut reverdir
quand la pluie vient à le ranimer. Zeïd ne veut plus mnnaltre désormais que le Dieu créateur de la terre et des cieux, son seul refuge et son seul appui, le Dieu dont il veut être à jamais le serviteur et le fidèle esclave, prct à faire tout ce qu'il lui oriioiiiiera ; car c^est la piété et non la puissance qui assure à l'homme, pauvre et iaiblc créature qu'il est, la vie et la lélicilé éternelles ^ -
Zeïd, fils d'Amr^ passe pour avoir élc le maître de ses trois amis, Ollimân, Oubeydallâh et Varaka. Le fameux Omar était son neveu ; et il est probable qu'il ne fut pas sans action sur lui, bien que h sauvage énergie d'Omar ne se soit adoucie que devant la parole du prophète. Du reste, si Ton s'en rapporte à la tradition, Mahomet lui-tnème s'est toujours montré plein de respect et presque de reconnaissance pour Zeïd, tils d'Amr. Un jour, pressé par Omar de prier pour Vùme de Zeid, le prophète répondit : a Je prierai pour lui [
* Je ne peux ici qu' analyser trMtrîèreineiit les poésies de ZèicI, lils d'àmr; mais ce résuméf tout abrégé qu'il est nécessairementi en fait bien voir le caractère. On peut les lire tout au lon^f dans roumge allemand de N. A. Sprenger, t. I» p. 83 et suiv., et comparer ta traduction à celle de H. G. WeU. Le génie de Ze!d a beaucoup moins d'énergie et d'éclat que celui de Mahomet; mais au fond ce sont absolument les mêmes idées : c'est le culte de Dieu uiilque, tel qu'U s'est révélé aux prophètes antérieurs. Seulement Zeïd, filsd'Amr, ne se croit pas renvoyé de ce Dieu, et il ne parle qu'en son propre nom.
76 MAUOMËT, CllAl lTHE II.
maib au jour de la résurreclion, Zeïd iorincra àjui seul toute une église K » Une aulre fois le prophète dil qu'il avait vu Varaka sur le bord d'un des fleuves du ParadiSf où il jouissait d'un bonheur inaltérable, parce qu'il avait coulume de dire durant sa vie : « Ma religion est la religion de Zeïd ; et mon Dieu est le Dieu de Zeïd*. » Ainsi Mahomet sentait bien loule la valeur des doctrines religieuses que Zeïd professait, et M. A. Sprenger n'a peut*étre rien exagéré en disant que tout ce que nous savons de Zeïd, fils d'Amr, se l'ctrouve dans le Coran'.
Parmi les hanyt'es contemporains de Mahomet, on cite encore Ommayya, fils de Aby-s-Çalt, né à Tâïr, à deux journées de inai che au sud de la Mecque. Uuimayya était le plus distingué des poètes de son temps, el il semble que ce talent était héréditaire dans sa famille ; car son père s'était illustré aussi en ce genre. Il lesle quelques vers d'Omma^ya cités par divers au-
< M. A. Sprenger, Ih$ Uben, etc., 1. 1» p. S5. M* A. Spreiiger n'indiiiLie pas de qui vient celte- préjsieuse tradition. Elle a été conservée par Ibn-Ishlc dans le Sirat^-^açoul; voir la traducUon de M. G. Weil, 1. 1, p. iOO.
* Ce second Hâdith est tiré de l'IfiU»» ce dictionnaire biographique des compagnons du Propliète, que M. A. Spreiiger a si heoreusement découvert; voir plus haut, p. 24.
^ Ce serait certainement une étude fort dilficile, et U serait asseï périlleux de faire ces disUnctions dans le Coran. N. A. Sprenger eût été plus propre que personne à cette recherche délicate, n a partagé le prix piK)posé par FAcadémie des insmptions et belles^lettres sur la composition du Coran; mais je ne sais si dans son mémoire il a traité ce point spécial des rapports de Zéi.1, fils d'Amfi avec Mahomet .
L'ARABIE AYANT LE MAUÛMÉIiSME.
leurs* ; mais ils ne suffisent pas pour bien faire apprécier ni ses doctrines ni son génie. Persuadé, comme tout le monde 1 était en Arabie à cette époque, qu'il paraîtrait bientôt un prophète, il se crut quelque
temps destiné à ce rùle glorieux, et lorsque Mahomet
* M. A. Sprenger, Das Uben und die Uhre dus Mohommad, i. I, p. MO à 119, a consacré un appeiulice à Ommayya. fiU d'Abyl-s-Calt, et il a donné d'après les auteurs arabes à peu près tout ce rcsle de lui. Le fragment le plus lonjr et le plus remarquable peut-êti*e est une élégie où Ommayya rapi)elle à un de ses lils les soins qu'il a pris de lui durant son enliance, et semble lui repi uclu rson inj^ralitude .Le sentiment de celte pièce est vraie, etrexpressiou en est li êstouchante. Il est probable que dans l'original le style doit être diirne de la réputation du pcëte. I.a tradition a conservé aussi (juelques détails assez curieux sur la mort d'Onnnayya el sur les dernières jiaroles qu'il avait prononcées. Voir l'appendice qui vient d'être cité. On trouve encore dans \o Sirat-cr-roçonl, traduction de M. ». Weil, t. I. p. 5, un lrt'>s-]j('l bymne à Dieu, qnp Ihii-Isliàc altiihut' h /.rnl, fils d'Amr, et que Ibn-Ilisliàni attribue :i Omiiiiiyyn, au moms en grande partie. Si c'est llm-HisliA ni qui a raison, les dorti ines d'Ommayya animaient été tout à fait semblables à celles de Zoid. Voici cet bymne :
« Je ne cesse tant que je vis d'adresser à Dieu louange, bonneur et parole rernnnaissante, à Dion le Hoi des rois, qui n'a au-dessus de lui ni maitrc ni dieu qui en approcbc. 0 bomme ! pense à la mort; tu ne peux rien cacber à Dieu; garde-toi de mettre à coté d'Allah d'autre dieu que lui; le chemin de la vérité est maintenant bien clair. Sois doublement béni; ils placent leur espoir dans les Djinns, et toi, Allah, noire maître, tu es mon espoir. Je mets mon bonlieur en toi, Allah, comme mon Seigneur; car je ne vois pas de dieu en dehors de toi, un autre dieu à qui Je puisse croire. C'est loi qui par bonté et par miséricorde envoyais un messager à Moïse pour qu'avec Aaron ils appelas^t ensemble à Dieu le Pharaon infidèle. Qu'ils lui demandent s'il aurait pu étendre la terre et la faire tenir telle qu'elle est sans appui, et si c'est lui qui a élevé le ciel sans colonnes; il serait alors un bien bon architecte; si c'est lui qui a rendu brillante la moitié des cieus, pour que la lumière servit de guide durant la nuit* Qu'il dise donc à qui on doit le soleil le matin, pour que la terre à qui il appartient soit éclairée. Qu'il dise qui fait pousser la semence dans le sol, qui fait
MAHOMET, CIUl'lTaE II,
annonça publiquement sa mission, Ommayya ne manqua pas de le combattre, bien moins encore comme un imposteur que comme un rival. 11 dirigea contre lui quelques satires Irès-mordantes qui le blessèrent vivement. Par représailles, le prophète proscrivit les poésies d'Ommayya ; mais elles étaient si populaires ^ si répandues, que malgré cette proscription solennelle, la tradition les conserva longtemps encore après la mort de Mahomet. D'ailleurs Mahomet lui-môme, malgré sa juste colère, était sous le charme; on l'entendit plus d^une fois réciter des vers^ d'Ommayya avec admiration ; et il disait souvent : a Le langage d'Ommayya est admirable ; mais c'est son cœur qui est mauvais. C'est un croyant dans ses poésies ; c*est un iniidèle dans le fond de son âme. » Ce ne fut d'ailleurs qu'après le combat de Bedr que Ommayya se brouilla définitivement avec le prophète ; car il avait fait une élégie en l'honneur des guerriers morts dans celte fameuse journée
poussser les piaules eu tous sens et leur fait porter de nouveau 'la semence à leur sommet II y a là des signes pour ceux qui pensent Dans ta bonté, iu as sauvé Jonas après qu'il eut passé des nuits dans lé ventre d'un poisson. Si je loue ton nom. Seigneur, je te demande aussi de me pardonner mes péchés. Maître des esclaves, accorde-moi la gr&ce et tes dons. Bénis ma maison et lAes entants. »
* D'apt ès (|iielqiies commentateurs arabes, il y aurait dans le. Coran tout un long passagoqui s'appliquerait à Ommayya, bien qu'il n'y soit pas nommé; c'est dans la sourale vu, versets 174 & 1S6. Il est possible que cette liypoihèse se fonde sur quelque tradition certaine; mais Tallusion est bien obscure, et il est à craindre qu'ici, comme il est arrivé souvent ailleurs, les commentateurs n'aient substitué leur propre [lenséc h celte de l*autcur original. Voici le verset 174 :
L'ABABIB mur le WAHOVÉTISHB. 79
Tel était le milieu moral, civil, politique et religieux dans lequel allait paraître Mahomel ; tels étaient ses précurseurs et ses contemporains, ses rivaux et ses futurs disciples ; en un mot, les éléments qu'il avait à coordonner et dont il devait se servir, pour les inspirations de son génie ou pour les desseins de son ambition. Ces éléments étaient nombreux et les germes tout prêts à éclore. Il ne foUait qu'une main puissante pour les iéconder. Les Hanyfes pouvaient se croire les fils et les successeurs d'Abraham ; mais leurs doctrines étaient encore moins juives que chrétiennes^ Ils subissaient, sans le savoir, Tinfluence de ce grand mouvement, qui ne pouvait se passer si près d'eux sans les toucher. C'était aux patriarches de la Bible que les Hanyfes rapportaient leur foi ; et en cela ils ne se trompaient pas; mais sans la rénovation des croyances judaïques par le christianisme, la foi d'Abraham méconnue et oubliée depuis tant de siècles n'aurait pu renaître/ Les Hanyfes sont des demi-chrétiens, comme Mahomet le sera lui-même en recueillant et en agrandissant leur héritage, aussi sincère et aussi
• Récite-leur faux Juifs) l'histoirp do celui aiujuf ! nous avons fait voir un signe, et qui s'en détourna pour suivre Satan, et qui fut ainsi port^ïi les égarés.» Versot 175 : a Or si nous l'avions voulu, nous l'aurions élevé par ce miracle; mais il demeura allaché à la terre, et «nivit !ïe> passions. Il ressembla an chien (lui aboie quand tu lui donnes la chasse, et qui aboie encore quand tu tV'ioiirnes de lui, etc. » Il n'est pas impossible, sans doute, que ces critiijues acerbes s'adresseiit à Ommayya; mais ce n'est pas démontré. Du reste je dois dire que M. A. Sprenger, si bon juge en ces matières, accepta sans hésiter la tradition des commentateurs.
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ignorant que ses précurseurs* Le Coran peut Tattester dans une foule de passages^ où il exprime pour le Ciiiist, fils de Marie, le plus profond respect et la plus vive admiration
^ Voir plus loiii les Ëxtiaiis du Coran, chapitre des Prophètes.