‹ Mahomet et le Coran précédé d'une introduction sur les devoirs mutuels de la philosophie et de la religionChapitre 24 sur 47 · MAHOMET, CIlAriïliË Ul · texte numérisé non relu

MAHOMET, CIlAriïliË Ul

autres, manc^uer à l'orphelia; Abd el-Moutlalib mourait trois ans plus tard« ; et Mahomei âgé de huit ans était remis à la garde de ses oncles, et spécialement à celle d'Abou^Télib, qui jouissait d une grande con< sidératioii, comme chef du RîMda ou administration des secours à donner aux pèlerins. ■

Ainsi la vie de Mahomet commença par de rudes épreuves, qu'augmentait encore la pauvreté. A la mort de sa mère, il ne reçut pour tout héritage que sa fidèle esclave, un troupeau de moutons et cinq cliumeaux ; et tout en appartenant à une famille illustre el puissante, il passa sa jéunesse, après son enfancë, dans un état voisin de la misère. De là, sans doute, • ces habitudes de simplicité et de tempérance désintéressée, qu'il observa toujours rigoureusement et qui lui concilièrent le respect de tous. On sait peu de traits de celte époque de sa vie. Il accompagnait ses oncles dans leurs voyages et dans leurs expéditions guerrières*. Il y prenait part sans grande activité, avec beaucoup plus de docilité que d ardeur, sachant se

* Abd-él-H<mttalib airait^six flitea, qui toutes firent une pièce de vers sur la mort de leur p6re. Le Skat-er-raçonî cite ces diverses lamentations ; traduction de ir. 6. Weil, 1. 1, p. 81 et suiv.

* n paraît que dans une de ces expéditions faites à l'occasion des gaerres de Fidjâr ou guerres sacrilèges, le jeune Mahomet ramassait les flèches die ses oncles, pendant le combat de Nakla, el les leur remettait. Ceci se comprend s*il n'avait alors que quatorze ans, comme le croit M. Gaussin de Perceval, Emoi sur l'histoire des Arabes, 1. I. p. 507 ; mais ce serait la preuve d'un courage bien peu ardent s'il avait en effet vingt ans, comme le sonlient M AV. Vmr, d'après les auteurs arabes les plus autorisés, The Life of Mahotiiet, t. Il, p. 6, et le Stral-er-raçoul, traduction deM. G. Weil, 1. 1, p. 89. Ausm M Muir

GARilCTÈR£ DE MAHOMET.

faire aimer de tout le monde et inspirant le plus vif , intérêt aux hommes distingués avec qui il se trouvait en rapports A vingt ans, il gardait encore les troupeaux, fonction presque humiliante pour les hommes, et qu'on laissait habituellement aux jeunes filles des tribus. Mahomet se plaisait à rappeler plus tard que Moïse et David, tous deux prophètes, avaient été dos bergers comme lui ; et il est probable que ces occu* pations nonchalantes convenaient à Tesprit méditatif et rêveur du jeune homme. Elles ne faisaient d'ailleurs qu'ajouter à la solidité de son caractère, qui était d'une maturité précoce, et qui donnait déjà tant de confiance à lous ses compagnons qu'ils lui décernaient le surnom d'£/-i4mlti, « Thomme sûr, l'homme fidèle, n Loin des trop faciles plaisirs de la ville, ses mœurs restèrent irréprochables, et sa jeunesse se passa dans une chasteté qui parait avoir été absolue, Lieu qu'elle ne fût pas sans combats

rroU-il pouvoir dire que « le courage physique et Taudace maitiale sont des vertus qui ne disUngiièreot jamais le prophète, à aucune des période^; de sa vie ».

* Têmoia ia prédiction du moine de Bosra, sans parler de celle <lc son grand-pére Abd-el-Mouttilib; voir U. Caussin de Perceval» Eisai, etc., t. I, p. 520.

* On peut lire dans M. W. Xuir, The Ufe of Mahomet, t. II. p. Il, le récit de deux coûrses nocturnes que fit le jeune homme pour aller à la Uecque satisfaire les passions de son âge. Arrêté les deux fols par quelque cause imprévue, il sut se dompter et ne succomba plus à la tentation. Cette tradition, i^u'on dit remonter à Nalioroet lui-même, est rapportée par Tabari, et elle n'a rien que de très-vraisemblable. C*est une grande domination de soi-même; mais elle se conçoit dans une nature délicate et réfléchie comme celle de Haliomet. U faut ajouter que pbyslologiqueflient cette chasteté des premiers tempe

M MAHOMET, GUAllTRË III.

La preuve de restime qu onlui aecordait, c'est que pauvre, solitaire el jeune comme il Tétait, on ne l'en convoquait pas moins auxacte> les plus importants de sa Iribu. Afin de prévenir les désordres qui avaient amené les guerres longues et sanglantes de Fidjâr^ quelques-unes Mes principales familles coraychîtes s'élaient unies et euga^^^ées par serment à protéger les faibles et à leur faire rendre justice. C'était une ligue (les honnêtes gens contre les perturbateurs de la paix publique, et elle avait d'autant plus d'utilité qu elle suppléait à Fabsence de tribunaux réguliers, qui fussent assez forts pour faire respecter leui*s décisions. Mahomet fut appelé à faire partie de cette société, qui subsista longtemps même après sa mort, et il se fit toujours gloire d y avoir concouru. Il s'en van* . tait dans les dernières années de sa vie, et il se croyait même alors étroitement lié par le serment des Fondhoûl*, qu'il avait prêté bien des années auparavant, en compagnie des enfants de Uâchim, des enfants de Zohra eldes enfants de Taym. 11 disait à Ayésha, la plus chère de ses femmes, «qu'il était prêt à répondre immédiatement à l'appel que lui ferait l'homme le plus obscur au nom de ce serment, et qu'il ne vou-

s'accoi de bien avec les besoins persistants de Tftge avancé et même de

la vieillesse.

> La Fédération drs FoudhoiU ou Hilf-el'Foudhoâl avait été ainsi appelée en souvenir d'une ancienne association formée, sous les Djorhom, par quatre personnages de ce nom» et qui avait eu le mt^ine objet. La seconde association paraît avoir eu plus de durée et plus d'efficacité que la première. Voir le SmU-er-raçoul, traduction de ll.G.Weil,t. I, p. 65.

Digitizod by C<.jv.' .ic

CABACIÈHË D£ HAUOMËT. 81

drait pas pour les plus bepux chameaux de l'Arabie manquer à la foi qu'il avait jurée, il n'y avait pas

moiiïs de trente ans^ » Mahomet n'était pas encore marié, quand il entra dans cette ligue honorable, où il n'apportait évidemment que le concours de ses qualités éminentes*.

Ce sont également ces qualités qui décidèrent de son mariage avec Khadldja, sa cousine, riche veuve qui avait repoussé les plus grands partis, et qui, beaucoup plus âgée que Mahomet, de quinze ans au moins, jeta les yeux sur son jeune parent'. 11 avait conquis sa confiance par la probité intelligente qu'il avait dé* ployée dans la conduite d'une de ses caravanes. 11 n'est

pas impossible non plus qye la personne même de Ma*

* Par ce serment, les associés juraient dfvant une divinité vengeresse (ju'ils prendraient la défense des opprimés, et qu'ils poursuivraient la punition des coupables, tant qu'il y aurait une goutte d'eau dans l'Océan. Les historiens arabes citent plusieurs faits qui aUestent que ce n'était pas un serment vain; et quand un acte criminel avait été commis, il sullisait de la menace de l'association pour que le grief • fût redressé autant qu'il pouvait l'être.

^ M. Caussin de Perceval, EmU, etc., I, 554, lui donne vingt-cinq ans à cette époque; il n'est pas encore marié, mais c'est peu de temps avant son mariage. M. W. Muir, au contraire, croit pouvoir aftirmert d'après le secrétaire de Wàckidi Kâiil? el Wâckidi) que Mahomet n'avait alors que vingt ans; The lÀfe of Mahomet, t. II, p. 10. Cette dilférenee de cinq ans ne laisse pas que d'avoir quelque importance pour démontrer la maturité précoce de Mahomett

^ Khadidja était une Coraychite comme Mahomet, et elle descendait au même degré que lui du fameux Gossayy. Elle avait été mariée deux fois et elle avait eu deux fils et une fille. On ne sait pas au juste quelle différence d'âge il y avait entre elle et son troisième mari; mais elle avait an moins quarante ans, quand il en avait vingtcinq.

MAHOMET. CHAPITRE III

lioœel ait séduit Kiiadidja. 1^ tradition ne nous dit pas précisément ce qu'il était à vingt^inq ans, au moment de son premier mariage; mais, d après ce qu'elle nous, apprend de son extérieur dans'un âge plus avancé, on peut conjecturer ce qu'il devait èire dans la iieur de sa jeunesse.

D'une (aille un peu au-dessus delà moyenne, il était fortement constitué ; sa poitrine et ses épaules étaient larges ; ses mains et ses pieds remarquablement solides, comme toute sa charpente osseuse ; les jointures

Irèslines; les membres ciiaruus sans être lourds; son cou était long, blanc et très-élégant ; sa tête était fort grosse; le front était développe et toujours serein ; le nez était fort et légèrement aquilin, avec le bout iin peu relevé; la bouche était large, avec des dents très-blancUes, saines et éloignées ; ses sourcils minces étaient séparés par une veine qui se gonflait dans les moments d'émotion ; ses yeux noirs et brillants étaient ombragés par de longs cils ; sa cheve* lure, épaisse et noire comme jais, tombait en boucles • derrière ses oreilles et jusque sur ses épaules ; sa barbe et ses uiouslaclies élaienl abonda nies. Comme il arrive assez souvent chez les hommes très-vigoureux, il se lenait mal et il était voûté; sa démarclie, quoique rapide et légère, avait, ù 1 apparence, quelque chose de pesant, et Ton eùi dit qu*il descendait toujours une pente \ D'ailleurs toute sa contenance,

* LeSiral-er-raçoul, traduction de M (1 Weil, t. 1, p. iÔS, donue * linéiques détails sur la personne Maiioiaet.

pleine de force , respirait la douceur et la bion-

\eiilaace, bien qu'il regardât rarement en face les gens à qui il parlait. Sa physionomie générale était Irùs-reposée et très-lranquillc; son teint, ni pâle ni coloré i sa peau, très-uuie, quoique hâlée. En un mot, Tensemble de sa personne, sans être précisément beau, avait beaucoup de charme, et Ton se sentait attiré vers lui^

Le moral ne démentait pas l'apparence physique; c'étaient les mêmes qualités de puissance et de calme, de bonté et de droiture, de désintéressement et de gravité douce. 11 parlait peu et il écoutait plus volontiers ses interlocuteurs. Cependant si l'occasion y prétait, il ne se refusait point à l'enjouement ni à la plai-

sanlerie. Même quand il fut arrivé au faiUi du pouvoir, il ne se permettait pas de brusquer l'entretien avec qui que ce fût, ni de montrer aucun empressement à le finir. Comme le disent ses historiens, il ne retirait jamais le premier sa main de la main qu'un ami lui avait tendue. Ce n'est pas que sa nalure ne fut trèspassionnée; mais il avait une grande domination sur

* U pirait que Mahomet avait dans le dos une loupe assez dévetop* péc, qui était entourée et recouverte de poils. C'est un accident assex fréquent, et qui n'a rien que de très-naturel; mais les dévots ma» solmaiis y ont attaché une importance tout à fait extraordinaire. Pour eus, c'était là le sigrnc manifeste de la prophétie et de la mission que Dieu avait confiée à son envoyé. Lorsque Mahomet, encore enfant, accompag:na son oncle à Bosra, un moine de celte ville, nommé Bahira, prétendit reconnaître entre ses deux épaules le signe et le sceau de la propliétie ; voir IcSiriU^-raçoul, traduction de M. G. VVeil, 1. 1, p. 87, et M. Caussin de Perceval, Essait etc., 1. 1, p. 320

90 MAHOMET» GUAPITRE 111.

lui-ificmey et il ne souITrait pas que ses senliments intérieurs s'exprimassent avec une spontanéité irréflérliie, que plus lard sa raison aurait pu blâmer. Grâce à cet empire qu*il exerçait sur toutes ses actions, il iiit, durant sa vie tuut entière, de la plus rare sobriété. Quoique très-simple dans ses vêtements, il soignait extrêmement sa personne ; il était d'une propreté recherchée, et la moindre odeur mauvaise lui était insupportable. Habitué à se servir seul, jusqu'aux derniers moments de son existence, même pour les besoif» les plus vulgaires, les aliments, les habits, la diaussure, il avait conservé'dans tous ces détails mesquins autant de délicatesse que d'indépendance. Comme il n'avait à réclamer 1 aide de personne, il était toujours prêt i obliger autrui avec une facilité surprenante, et une générosité qui ne s'est pas un seul jour démentie. Un de ses serviteurs, qui était resté dix-huit ans avec lui, aillrmait qu il u avait jamais été grondé par son maître, et qu'il en avait reçu des ser^ vices au moins aussi souvent qu'il lui avait donné les siens ^ Il était d'une force de corps extraordinaire ; et, sans rechercher précisément la fatigue et les périls, il ne les craignait m ne les fuyait sous aucune forme.

Tel était l'homme qu'épousait Khadidja; et Ton comprend que, même beaucoup plus âgée que lui, elle faisait un choix trés-raisonnable. Ce qui le prouve, c'est que Tunion ne fut pas un instant troublée, et

* M. Gustave Weil, Mohammed dcr Prophei, p. Îi4û.

cmcrteE de mauomkt.

que Mâhomet, qui devait plus tard provoquer tanl de jalousies lé^times de la part de ses nombreuses femmes, n'en donna pas le moindre motif pendant plus de tingt ans à celle qu'il ayaii épousée en premières noces, et qui, par la différence de leur âge, aurait pu être aisément sa mère. Il eut de Khadidja sept enfants : trois fils qui moururent tous en bas âge, et quatre filles, dont la dernière et la plus célèbre fut Fâtima, la femme d*Ali. Devenu riche par son mariage, le jeune Mahomet ne changea rien à ses manières frugales, et il- ne profita de sa nouvelle aisance que pour faire du bien autour de lui. Son oncle Âbou-Tâlib, qui avait soigné son enfance, était tombé dans la gène. Mahomet, plein de reconnaissance, se ciiargea pour Faider de rédueation de son dernier fils Ali, à qui il donna plus tard Fàtima. Ce fut aussi vei^ le même temps qu'il adopta pour fils un jeune esclave chrétien, Zeïd, fils de Hâritha, dans lequel il avait remarqué d'heureuses dispositions. Ces deux enfants aimaient ' passionnément leur bienfaiteur \ et, le consolant des Gis qu'il avait perdus, ils ne cessèrent de lui prodiguer les témoignages du plus absolu dévouement. Dans ce long intervalle de bonheur et de paix do-

^ On connaît le fariatiqno attncliemcnt du jeiinç Ali pour son oncle; quant à2e1d» fiUdeHàritUa, enlevé de très-bonne lieure du sein de 8a famille par quelques guerriers d'une tribu ennemie, il fut retrouvé plus tard par son père, qui l'aimait tendrement, et qui n'avait cessé de le chercher. Mahomet le laissa libre de choisir et de retourner awc son père, s'il le préférait. Zeïd n'hésita point, et il voulut rester ' avec le bienfaiteur qui l'avait affranchi et traité si généreusement. Mahomet l'adopta alors pour fils.

92 IIAH01I£T. GHAPITBE III.

mestique, oa ne cite guère qu'une seule circonstance où Mahomet joue quelque rôle, et où il se trouve signalé à l'attention de ses compatriotes. Il avait trente-cinq ans environ, et, depuis dix ans, il était marié à Khadidja, lorsque les Coraychiles résolurent de rebâtir la Caaba, qui avait besoin des plus urgentes réparations et qui menaçait ruine. Elle n'avait guère que la hauteur d'un homme^ et Ton voulait tout à la fois Texhausser et la recouvrir. Ce fut une affaire très-délicate de régler 1 ordre des travaux, parce que chacune des familles les plus puissantes voulaient pieusement y prendre sa part. On avait apaisé, non sans peine, tous les différends ; mais ils se réveillèrent avec la plus extrême violence, quand les constructions furent assez avancées et qu*il s'agit d*y donner une place ft la fameuse Pierre noire. C'était à qui revendiquerait ce. droit, qui ne pouvait être divisé ; et, comme les amourspropres ne voulaient pas céder, les travaux avaient été interrompus; de toutes parts, on avait couru aux armes. Touleiois, avant d'en venir aux mains, on tint une dernière conférence ; et, sur h proposition du doyen d*âge, on s'accorda pour s'en rapporter à l'arbitrage de la première personne qui entrerait dans la salle où la délibéralioa se passait. Le hasard voulut que celte personne fût Mahomet. Dés qu'on le vit entrer par la porte des Béni-SUeyba, chacun s'écria : tf Ël Amtn, el Amin, l'homme sûr, Thomme fidèle! » et Ton attendit son jugement. Mniiomcl ne trompa point l'attente dont il était l'objet, et il trancha la

CARAl.ltRt DE MAHOMET. 95

querelle avec une présence d'esprit et une impartialité étoniiaïUes. Il étendit son manteau à terre, mit la Pierre noire dessus, et pria quatre des principaux chefs des factions ennemies de prendre les coins du manteau pour élever simultanément la pierre * à la hauteur qu^elle devait occuper, quatre ou cinq pieds au-dessus du sol. 11 la prit alors lui-môme, et il la posa de ses propres mains. L'assistance fut pleinement satisfaite, grâce à cette ingénieuse conciliation ;

et la paix, inenac ée depuis quelques jours, fut à l'instant rétablie. Ce service rendu au public, et ce succès, si facilement obtenu, ne laissèrent pas que d'accroitre encore l'estime dont jouissait Mahomet.

Cependant il approchait de la crise qui devait décider du reste de sa vie, et en faire un fondateur de religion ; il avait à cette époque prés de quarante-deux ans. Jusqu'alors il avait accepté le culte national; et sans se signaler par une piété particulière envers les idples, il n'avait jamais témoigné la moindre répugnance à les adorer, comme chacun le faisait autour de lui. Il esl à présumer cepeudaut que des doutes sérieux s'étaient élevés dés longtemps dans son esprit, soit quMls lui vinssent spontanément, soit qu'ils lui lussent inspirés par les Hanjfes qu'il connaissait, par Varaca, le cousin deKhadldja, sa femme, soit même

^ * La Pierre noire, d'après le témoignage des voyageurs qui rotit vue, n'a pas plus de six pouces de haut sur huit pouces de long ; c'est très-probablement un simple morceau de basalte, ou peut-^tre un aérolithe. Voir H. W. Huir, The Ufe of Vahmet, t. II. p. 55, citant Ali-Beyt Buicfcbardt el Burton.

MAilOMËT. GIIAL'ITUE III.

aussi par Zeïd, lils de Hârilha, qui ii avait pas cessé d'être chrétien en devenant le fils adoptif de Mahomet. Il se plaisait à se promener seul dans les environs de la Mecque, livré aux pensées qui peut-être Toccupaient déjà lorsque jadis il gardait les troupeaux, et il se disait certainement que TidoUtrie n'était pas la religion d'Abraham, et qu'on pouvait y substituer un culte plus raisonnable et plus pur. Chaque année, il se retirait, comme les personnages les plus dévots de la Mecque, sur le nionl ilira, pendant les mois sacrés de la trêve ; et là, dans une grotte étroite, qui avait servi à bien d autres ermites avant lui, il s'abandonnait à ses réflexions, peut-être même à ses extases, dans le silenœ le plu^ absolu et dans la tranquillité la plus profonde, sous un climat brûlant, au milieu d'une

nature aride et desséchée par un soleil inallérable. 11 ne sortait de la solitude que pour aller de temps à autre chercher dans sa maison les aliments indispensables, et il se bâtait de revenir à ses chères médi* tations.

On doit concevoir quelles excitations ce régime de vie devait causer à une organisation telle que la sienne, et les dispositions d'esprit où il devait être quand il rentrait prés de sa femme et de sa famille. Il paraît bien qu'il eut dès lors ces inspirations ardentes d'où plus tard il tira le Coran. Ce n'étaient pas celles d'un poète, car il se délendit toujours de i'ùtie à Texemple de plusieurs de ses contemporains ; mais c étaient les effusions d'une âme embrasé des senti-

CARACTÈRE DE MAIIOHET. 05

menfs qui Tagitaient et bouleversée par ses tempêtes

intérieures. D'ailleurs les objets de ces médilalians étaient les plus grands que 1 esprit de Thomme puisse se proposer: Dieu, liuimorlalité de l'àiue, les châtiments et les récompenses de la vie éternelle.

Il semble bien constaté que c'est précisément dans un réve que Mahomet crut avoir la première révélar tion de sa mis^on future^ L'ange Gabriel lui apparut durant son sommeil, tenant et lui donnant un livre qu'il lui enjoignait de lire. Mahomet résista trois fois à cet ordre, et ce ne iiit que pour éviter les violences de range qu'il consentit enfin à lire ce qui lui était présenté. A son réveil, il sentit qu'un livre avait été écrit dans son cœur ; c est l'expression dont il se servait lui-même, si Ton en croit la tradition, pour rappeler cette apparition merveilleuse. Il en fut profondément

troublé; et après avoir raconté à Kluulidja lu i'cv(3 qu'il venait d'avoir, il retourna sur le mont Uira, livré au désespoir et à régarenieril. 11 se croyait possédé des esprits malins, et il allait peut-être s'ôter la

* Sur ce point si important, les historiens an^sont généralement d'acconl; c'est en rêve que d*abord Mahomet crut avoir vu l'ange Gabriel, lai apiKirtant un rouleau couvert d'écriture et lui ordonnant de le lire. On peut consulter à ce sujet \e Sirai'er'raçaut, traduction de M. G. Weil, r. I. p. 113, et Tappendioe du quatrième cliapitre dans ' l'ouvrage de M. A. Sprenger, Dos Ubeu, etc., 1 1, p. 330 et suivantes é Le témoignage vient surtout d'Ayésha, qui devait avoir entendu ré-^ péter mille fois cette curieuse circonstance. Mahomet lui>môinc paraît l'avoir racontée aussi de cette façon. Ibn-Ishàc tenait le récit d'Azlouhri, lequel le tenait d'Ourva, et Ourva le tenait d'AyésLa elle-* même, si l'cmen eroit n>n*lsbàe dté par Tabari* Vohr M. A. Sprenger^ m., p. 337.

m HAIIOMCT» CHAPITRE III.

vie en se précipitant du li^iut d'un rocher, pour se dé-

livicr du mal affreux qu'il redoutait, quand une voix descendue du ciel et qu'il prit pour celle de lange lui dit : « 0 Mahomet, (u es l'Envoyé de Dieu, et je suis l'ange Gabriel. » Puis, levant les yeux, il vit Tange sous une forme humaine, et il put le suivre quelque Içuips du regard jusqu'à ce qu'il le perdît de vue à l'horizon. Cependant Kliadidja, effrayée de sa longue absence, après lagilation où elle ravait laissé, avait envoyé des gens à sa recherche. Un le découvrit bientôt i el, rentré près de sa fenune, il lui fit part de sa vision nouvelle, avec une émotion qu*il ne pouvait calmer. Khadidja le rassura de soti mit ux ; el comme elle ne pouvait mettre en doute la parfaite sincérité de 3on mari, qu'elle connaissait depuis de si longues an-' nées ; « Dieu est mon appui, dit-elle ; il ne permettra point que tu aies le malheur d'être un poète auquel personne ne doit avoii' coniiance, ui un possède des Djinns. Tu dis toujoui*sla vérité; tu ne manques jamais ù ta parole ; nos parents le savent aussi bien que moi. Celui qui tient la vie de Khadidja entre ses mains m'est témoin que tu seras le prophète de celte nation. Rassure-toi, el bannis le trouble de tes esprits K »

Cependant Khadidja, tout en soutenant son mari, n'était pas aussi rassurée qu'elle voulait bien le pa*

i Pour ne pas être éioimé de ce langage monotliéistc de Klindîdja, i\ faut se rappeler au milieu de quelles doctrines religieuses cUe vivait. C'était la dactrine des HaoY/es» qu'elle connaissait par sou ecNisin Varaka et par bien d'autres.

GARACTÈhË DB XAIIOVËT.

niilre ; et à peine avait-elle reçu cette efiVayuiile cou*

fidence, qu'elle se reiidil auprès do son cousin Varaka pour lui en faii'e part et consulter sa sagesse et ses lumières. Varaka, déjà fort ugè, s'était converti au christianisme ; il avait lu la Bible, et il voyait assidûment des juifs et des chrétiens. Il ne parut pas fort étonné du récit que sa cousine lui faisait. Cependant il lui répondit : « Si ce que lu viens de me dire est vrai, Ion mai i est visité par le grand iSànioûs *, qui jadis a visité Moïse; il sera le prophète de ce peuple* Annunce-le-lui , et qu'il se Uanquillise. » A quelque temps de là, Varaka, rencontrant près de la Caaba Mahoniel, qui élail revenu de sa retiailc de llira, se lit de nouveau raconter la vision par lui ; Varaka lui répéta ce qu'il avait dit à sa femme, mais il ajouta : « On (e traitera d imposteur; on te persécutera; on le chassera ; on te combattra violemment. Que ne puis*je vivre jusqu'à cette heure pour t'assister dans cetle lutte !» En se séparant de Mahomet, il l'embrassa sur le front; et ce fut pour Tâme du nouveau prophète un grand apaisement et une douce consolation

* On ci'oit que yâmoiU n'est pis anlrc chose que la coi'rnption arabe (îi! mot •;rec fionio.s, l\ Loi; voir M. W. Muir, t. H. p. 84.

- Il l'.mt ^bien se rnppcler que loii.s ces (léuuls vicimeril, ?e!oR lu ti*adilion, do Maîiomot lui-même, (leci ne veut pas dire, sans doute, qu'ils soient lous de la plus parfailc ex iclitude; mais ils portent du moins un cachet d évidenle sincérité ; et I on peut croire que c'est bien ainsi que Maliomet expliquait sa mission à lui-nièmo et aux autres. Voir le Sirat-er-raçoiil, traduction do M. 0. Wcil, t. I, p. Hi, et BI. Spi'cnger. 7)^75 Lchen c\c., 1. 1, p. r>r)5, ^ÔO et "57. Il faut lire aussi les Extraits du Coraui que je dooue plus loin, chapitre de Maliomet.

XAIIOMËT, Cll\mitE tll.

Le sentiment qu'exprimait Varaka devait èlre vingt

ans plus lard celui de l'Arabie tout entière ; mais alors ce n'était pas même bien fermement celui de Mahomet, el il avail encore de rudes combats à livrer contre lui-même^ et contre tout ce qui l'entourait, avant que sa mission ne lût enfin avérée à ses propres yeux, et surtout auprès des peuples idolâtres auxquels il allait s'adresser.

Ainsi un rêve et une hallucination, voilà l'occasion, Je ne dis pas la cause, de la religion nouvelle. C'est dans Tàme de Mahomet que cette l eiigion avait ses racines et ses fondements ; c'est dans les dispositions du peuple arabe qu'elle trouva son triomphe ; mais Mahomet ne se crut TEnvoyé de Dieu que quand un songe l'eu eut averti, et que la parole d un ange, vu et entendu par lui, fut venue lui imposer et lui confirmer sa redoutable mission. Toute sa vie, Mahomet eut une confiance absolue dans les rêves ; et lorsque, quinze ans après, mailre de Médine et déjà presque vainqueur de tous ses ennemis, il voulut iàire en 627 le pèlerinage de la iMecque qu'il aviiil liù iiilei ium()i c depuis sa fuite à Yalhrib, c est encore un songe qui lui avait inspiré ce projeta 11 ne put pas le réaliser comme il le voulait; mais le réve qu'il avait eu n'en glait pas

^ Voir M.Caussin de Pcrceval, Essai PMstoire desMrtUfes, etc., . (. UI, p. 175, et H. G. Weil, Mohammed der Prophet, p. i73. C'est le faineux voyage à Hodaybiya. Hahomel préféra traiter avec les Coraycbites plutôt que d'employer la violenQe; mais les musulmans et Omar surtout lui reprochèrent de n'avoir pas obéi complètement à l'avis de eon rêve.

CARACTÈRE DE MAHOMET. g»

moins un ordre pour lui ; et s'il n*y avait pas obéi, il

' se serait regardé comme coupable de résistance à une inspiration divine. Telle était sa superstition à cet égard qu'il disait souvent que « le rêve était la révélation du prophète*. »

Quant à 1 iiallucinalion, on peut d'autant moins la révoquer en doute qu'elle ne se renouvela pas de lonfrlempS; et que Mahomet en fut lui-môme épouvanté. Encore hésitant sur sa mission, il désirait, pour y croire, une nouvelle apparition de Tange; mais elle se fit attendre pendant plus de deux ans*, selon quelques témoignages, pendant six mois selon d'autres. C/esl ce que les auteurs musulmans onl appelé rinlervalle ou le Fitreh ; et pendant tout ce temps, l'esprit de Mahomet parait avoir été livré aux perplexités les plus douloureuses et aux craintes les plus vives. Ce n'était pas moins que la folie qu'il redoutait; e( sous l'obsession constante des idées qui i assiégeaient, il lui semblait qu'il allait perdre la raison. Autour de lui, si ce n'est parmi ses proches, on avait en général cette opinion ; et Ton prenait les désordres de son intelligence en pitié quand on ne les prenait pas en colère.

On a voulu expliquer ce singulier état de Mahomet par des causes purement physiologiques cl morbides. On a parlé d'attaques d'épilepsie, auxquelles il aurait été sujet dès son enfance ; et M. A. Sprenger, qui est médecin en même temps qae philologue, a consacré

* M. G. VVeil, p. 44, en note, cUani Ibn-Tsli&c.

100 * MAHOMET, CIlAPlTIlE 111.

un chapitre presque entier à rhysténsme de Mahomet'. J'avoue que des considéralions de ce genre me touchent ici fort peu, ef que rhystérisme ou Tépilepsie de Mahomet ne me semble rendre compte de rien. Évidemment il y avait autre chose en lui ; car tous les hystériques ne sont pas des prophètes, et c'est précisément cette autre chose, c'est-à-dire son état moral, qu il importe de connaître. A mon seiib, ua cuniprend bien mieux Mahomet en se reportant aux idées dont il était possédé, à reiietprodigieux qu'elles produisaient en lui, à Tascétisme auquel il se condamnait pendant des mois entiers, en un mot i Tensemble des circonstances dont j'ai parlé un peu plus haut. Dans cette ardente et longue exaltaliun, il s'est pénétré de la grandeur des croyances qu'il apportait au monde : il s'est pris sincèrement pour l'Envoyé de Dieu, en comparant la pureté de sa foi à la grossièreté de l'idolâtrie qu'il voulait détruire. Comme il le répète vingt fois dans le Coran, il n'a été ni un imposteur ni un égaré. Transporté d'enthousiasme, il a pris pour la voix même de i)ieu la voix qu il entendait en lui, et il s*est cru prophète comme l'avaienl été jadis tous ces

* C'est le Iroisièine cliaj.itrt' du premier volume, Daa Lebentmd diê Uhre (les Uoiiamniud, 2r.7 et siiiv. M. le docteur A. Sprenger y a Irailé scienliflquoinoiil de rinsléri^ime; mais il a considéré cette inuladie d'une jniunérc un peu Uop générale, sans npplicpier directement Imites ces théorir'^ [\ Mahon.et. C'est justement dans les annexes à ce chapitre, p. 209, (pi il a léuni lou» les textes ori^'inaux qui se rapportent ù ces défaillances et à ces syncopes du j r i iiète. On ne voit pas en les consultant que ce fût une maladie vroiment caractérisée, et ce ont des accidents plutôt qu une allection chronique.

GARAGTËRB PE NAHONËT. 101

personnages que la Bible lut offrait pour précurseurs

cl pour modèles ; eux aussi avaient communiqué avec Dieu

Je ne voudrais pas établir une comparaison iorcée^ entre Socrate et Mahomet, et il y a entre eux toute la difTérence du monde grec au monde arabe. Mais Socrate aussi avait des espèces d hallucinations ; Socrale se croyait aussi, à ce qu'il semble, une mission divine. Ce n*était pas un ange qui la lui avait imposée^ mais c'tlaiL 1 oracle de Delphes; cl plutôt que de renoncer à cette mission, Socrate eût préféré san&hésilalioii sacrifier sa vie. Devant ses ju<j:es, il ne voulut pas la conserver à ce fri\. 11 y a loin, Je lavoue, de la sérénité du sage grec et de sa gracieuse ironie, aux fougueuses inspirations et aux élans désordonnés du prophète arabe; il y a loin des dialogues de Platon au Coran ; mais, au fond, il subsiste, de Sucrale àMahomet, ce point de réssembiance; et, s'il n'est pas possible de nier la sincérité du preifiier, il n'est guère possible de nier la sincérité du second.

* Voir plus loin les Extraits du Coran, cliapiliTs de Maliomel el des Prophètes.

* On peut voir dans H. W. Huir, The Ufe of Mahomet, t. H, p. 90 el suiv., un long parallèle entre Mahomet et Jésus^rtst, fait au point de vue de la foi la* plus sincère. Quant à N. A. Sprenger, qui croit que Sialioniel> était hystérique, c'est de Svédenborg qu'il le rappixidie ; voir Dm Men MHd 4ie Uhre dei Mithammeif 1. 1, p. 275 et suiv. : n:ais Ki comparaison n'est pas juste. Svédenborg n'est qu'un illuminé, qui n'a rien fondé et qui n'a laissé que le souvenir obscur et presque ignoré des biiarreries de son imagination. Il n'y a rien là qui ressemble i une religion.

m MAUUMET, CliAl'iTliË Itl.

Dans rétat acluel du inonde religieux où nous sommes, nous comprenons peu ces anxiétés et ces bouleversements des âmes en quùle de nouvelles croyances. Parce que nous ne sentons plus ces tempêtes, nous nous les représentons mal dans les autres temps, où nous ne vivons que par l'histoire. Mais quand elles s'élèvent dans ces grands cœurs et dans ces puissants génies, l'aspect éclatant de la vérité qu'Us aperçoivent les éblouit et les transporte hors de .toutes les voies ordinaires de Thumanité. Ce contact de rinfini qu'ils ont un instant entrevu les transfigure ; ils ne se croient plus et on ne les croit plus des hommes comme les autres. De fait, il n'y a point là d'erreur, ni surtout d'imposture ; ces chefs des humains diffèrent du vulgaire, ainsi que dans une armée le général diffère des soldats qui le suivent et lui obéissent. Quand on admet l'action de la Providence sur les affaires humaines, on ne peut se refuser à la retrouver aussi dans ces intelligences dominatrices, qui apparaissent de loin à loin, pour éclairer et conduire le reste des hommes.

Une des préoccupations les plus évidentes de Mahomet dans le Coran, c'est de mettre sa véracité à l'abri de tout soupçon; El-Amin serait honteux et désolé qu'on le prit pour un menteur; a J'en jure par l'étoile quand elle se couche, s'écrie4-il dans la sourate tm* ; votre compalriole n'est point égaré; il n'a point été séduit; il ne parle pas sous l'empire de ses passions aveugles. Le Coran est une révélation qui lui a été

faite ; c'est le Terrible, c'est le Vigoureux (l ange Gabriel)^ qui l'a inslruit. Il planait, se mainleiiant en équilibre, dans la sphère la plus haute; puis il s'abaissa et resta suspendu dans les airs. 11 était à la distance de deux arcs ou plus près encore; et il révéla au serviteur de Dieu ce qu'il avait à lui révéler. Le cœur de Maiiomet ne ment pas; il l a vu. Élèverezvous des doutes sur ce qu*il a vu? Il a vu la plus grande merveille de son Seigneur^ ^ Le Coran est plein d'accents de celte énergie et surtout de cette sincérilé. Il ne faut pas plus douter de Mahomel, quand il affirme avoir vu Fange Gabriel, que nous ne douterions de Socrate affirmant avoir entendu une voix qui lui défendait de franchir le seuil de la maison où il allait entrer. Nous pouvons bien ne pas croire à la réalité du phénomène en lui-même; mais on peut très-bien admettre la réalité de la vision, pour ces âmes non point égarées mais frappées.

Rien d'ailleurs n'était plus simple que la foi nouvelle : Croire à un Dieu unique, créateur du ciel et de la terre, plein de miséricorde et de bonté, auteur de toutes les merveilles que la nature offre à nos yeux ;

* Coran, sourate luf, versels et suiv. Ailleurs, sourate lxxxi% versets 17 et suiv. «J'en jure par la nuit quanci elle survient, par raurore quand elle s'épanouit: le Coran est la parole de Tenvoyé illustre '"l'aDge Gabriel], puissant auprès du maître du trône, ferme, obéi et fidèle; votre compatriote n'est pas un possédé ; il l'a vu distinctement au sommet du ciel... Le Coran est un avertissement pour l'univers;» traduction de M. Kasimirski. Voir plus loin les Extraits du Goran^ chapitre de Mahomet et des Prophètes.

101 MAIiOMBT, CHANTRE HT.

croire à une autre vie où les bons seront récompensés

et les méchants sei onl punis ; prier Dieu malin et soir nprès s^être purifié par desablutîons ; pratiquer toutes les vertus et surtout l'aumône; enfin reconnaître Mahomet pour TEnvoyé de Dieu et lui obéir à ce titre, tel était le dogme qui allait régénérer l'Arabie et i-enverser l'idolâtrie à laquelle elle était livrée.

M. A. Sprengcr et M. AV. Muir ^ ont remarqué avec raison qu*une des plus fortes preuves de la sincérité de Malioiiicl, c'est que les premières conversions ont toutes été faites parmi ceux avec qui il vivait, Khadidja, Ali-, Zeki, lils de llaritha, Yaraka, Abou-becr, son ami le plus intime et le plus cher et qui devait être son successeur. La conversion d'Abou-becr fut de la plus haute importance et en décida bien d'autres autour de hit. Un peu plus jeune que Mahomet, et d'une branche diiîérentc des Coraychites, il était fort riche par suite d'heureuses entreprises dans le commerce. Aussi doux et aussi calme que son ami, il s était rendu populaire par son affabilité et sa bienfaisance. D'un corps petit et assez frôle et d'une beauté remarquable, qui lavait fait surnommer Atik, il était capable des

I H. A Sprenger, The Ufe of Mohammad, p. 171 \ et H. W. Miiîr, The Life of Mahamei, t. II, p. 97. C*est II. W. Muir et 11. A. Spi*enger f|ifil faut surtout consulter pour ces promiers, développements de ris* lâm; ils ont run et rautrc recherché curieusenoent les noms des disciples (lue Mahomet «put gagner au début de sa mission. U est fort curieux de suivre ces pixtgrès pas à pas.

* Ali n'avait pas aloi-s plus de dix ans, et ii eût été facile de le tromper. Quant à Zeïd, il eu avait plus de (rente* Voir le Sèrai-er-' raçoui, unduclion de M. G. Weil, t. I, p. f 19.

résoluliuns les plus fermes; et la conversion d'un tel personnage aimé et considéré de tout le monde pesait du plus grand poids. Il proclamait hautement sa conviction, et bon nombre de ses amis suivirent son exemple, entre autres 0(hmân,-(il$ d'Aflan, marchand comme Abou-becr, et qui devait être le quatrième calife.

£n trois ans de prédication secinMe, mais constante, la secte nouvelle, qui était encore cachée, comptait a peu près une cinquantaine d adhérents, tous gagnés un à un et de proche en proche, quelques-uns d'une haute positiuu sociale, et d autres moins considérables parmi les Tommes et les esclaves. Elle se nommait elle-même VIslam ou i absoiue soumission à la vuloiilé de Dieu ; les croyants s appelaient les mumlmaiis ou les gens soumis à celle volonté sainte et toutc-puissanle ; ils qualifiaient leurs adversaires du nom de iâfirs^ ou gens qui rejettent le message divin, el de nmrhikinj ou gens qui donnent des compagnons à la Divinité au lieu de croire au Dieu unique \

Cependant, les persécutions s éveillèrent à mesure que rislam étendit ses conquêtes et devint public ; et elles prirent une assez vive intensité, lorsque Mahomet alla s'établir dans la maison d*Arcam % presque en Tace

* M. W. Miiir, Thehifi' of Mahomet, t. îï, p. 147. Ces «h'^ign.Mtioiis en sf-ns contraires sont dans la nature làiè. ne d»^s choses; car c'est nno. nécessite tl<' s( di>tingiier; et lemdine lait se reproduit à rori^iinedo toutes les rrlig"ions.

- la maison d Arcam ticjii une y^rande place dans les f radii!on«> nmsulniants; c'est presiu> co:nme celle d'AiiuUiapindika dans les ira-

106 MAHOMET, CHAPirftE III.

de la Caaba, sur le pencliant de la coilinc Safâ, c*esU à-dire dans un des lieux les plus fréquentés de la ville, où tous les pèlerins devaient nécessairement « passer*pour raccomplissement des cérémonies solennelles. Moins de deux ans apm, la perséculiou était assez violente pour que les plus fidèles musulmans dussent émigrer deux fois eu Abyssinic et y chercher un refuge; c'était vers l'an 615. C'est qu'en effet les Cora^chites, gardiens de la Caaba cl du culic nalional, ne pouvaient supporter plus longtemps les réproba*tiens publiques dont ce culte était Tobjet, et les dangers qui le menaçaient, si la secte de Mahomet pouvait rinsuller et le ruiner impunément. Les plus influenls d'entre eux allèrent donc trouver Âbou-Tâlib, pour le sommer d'imposer silence h son neveu et de faire cesser les audacieuses attaques qu'il se permettait contre les idoles les plus révérées. Par point d'hon^ neur, Abou-Tâlib, qui ne partageait pas les idées novatrices de Mahomet, résolut de le défendre parce qu*il était de sa famille ; et tous les descendauts de llachim et d'Abd-el-Mouttalib s y engagèrent avec lui, excepté Abou-Laliab. C'était chez les Arabes un devoir strict de protéger ceux auxquels on était allié ; et c'est là ce qui fit que les Coraychites n'osèrent de longlemps user de violence sur la personne du prophète. S'ils

diiioiT* lirnîddlnqucs. Aiv;iiii avait êlé im (k'> promit rs convertis, ot il fallait in il oùl (un ique mérite tout parliculier pour qno le pro])liéle consontil à loger chez lui; M. \V. Muir, The Life of Mahomet^ t. H. . p. 1 10 cl 117 ; M. A Sprongcr, Oas IMfen und die U fur des Molmmniad, t. If, p. 81. •

CAIUCTKllE DE MAilUiltT.

ravaicul tué dès cetlo époque, ce ri*clait pas inoins qu'une guerre civile qu'ils auraient provoquée ^

Pour bien connalire la position de Mahomet parmi ses compatriotes, il est curieux d'entendre les re* proches que lui adressaient ses adversaires: «t Le fils de ton Trère, disaient-ils à Âbou-Tàlib, déverse le blâme sur noire religion. Il nous accuse de folie; il accuse nos ancêtres d'erreur et d impiété. Empèctie-le de nous outrager ; ou, du moins, reste neulre entre nous et lui; nous aurons bientôt châtié sou audace. » Et comme les Coraycliites ne pouvaient pas réussir à Ibrcc ouverte, ils résolurent de décrier Mahomet auprès du peuple et des pèlerins^ et de le réduire à l'inipuissaiice par la calomnie. Mais cela iiicnic n'élail pas facile : a Dirons-nous de lui que c'est un devin 1 — Non ; il n'en a ni le Ion emphatique ni le langage rimé. — Dirons-nous que c est un fou? 11 n'en a pas Tapparence. — Qne c'est un poète inspiré du dé* mon — Il ne s'exprime pas en vers. — L'appelle^i'ons*hous un magicien? — Hais il ne fait point de choses surnaturelles; il ne pratique aucune opération

* C'est suiioutdMis la biographie anglaise de Uahomet, par M. A. 8prciiger, qu'il faut étudier ces mœurs des Arabes (p. 90 et suiv.]. H. A. Sprenger est Fe\'enu aussi sur ce sujcl dans son ouvrage allemand (t. Il, p. 70 et suiv.). Dans une pièce de vers, qui est dan^le StrfBi-er^raçma, traduction de M. G. Weil, t. 1, p. 126, 197, 199, et que cite en partie M. Gaussin de Perceval (t. I, p. 367], Abou^TAlib prend vivement la défense de son neveu, et il dit aux Coraychitea : « Vous mentez, j'en jure par le saint lemplc, si vous dites que nous laisserons verser^.le sang de labomet sans avoir combattu avee Tare et la lance, •

m MAHOMET, CIIAriTRE III.

(Je magie. Son arl ne consiste que dans sa parole habile

c( in:>iiiuunle ^ » Il est très-vrai que Mahomet dut SCS succès bien plus à la persuasion qu'à la violence. 11 (ic recourut jaiiiais aux armes que quand il y fui contraint par ses ennemis, et qu'il ne put pas employer de moyens plus doux.

Les éloges de ses partisans ne sont pas moins démunslralifs que les outrages de ses adversaires; cl, lorsque le Médjàclii ou roi d'Abyssinie demande aux exilés quelques détails sur la religion nouvelle*, UJàfar, cousin-germain de Mahomet et lits d'Abou- Tâlib, lui répond avec une noble ingénuité : « Nous étions plongés dans les ténèbres de Tignorance ; nous adorions des idoles. Livrés à toutes nos passions, nous no connaissions de loi que celle du plus fort, quand Dieu a suscité parmi nous un homme de notre race, illustre par sa naissance, depuis longtemps estimé pour ses vertus. Cet apôtre nbus a appelés à professer 1 uailé de Dieu, à rejeter les superstitions de nos pères,

1 Voir plus loin les Exlraits du Cdraii, chapitre de Mahomet ; M. Caussln de Percevait Esiai iur rfnstoire des Aràbe$, elc., t. 1» p. 366, M. A. Sprenger, Daî Uben und dU t^ehre des Uohammad^ t.. U, p. 76.

* Ce personnage du Né^jâclii ou roi d'Abyssinie Uent la eonduite la plus généralise. Non-soulement il accueille les eiilés musulmans, et il les reçoit avec bonté; mais, de plus, il refuse leur eKlradition, que les Goraychitcs, poursuiwnt leur ven^^eancc, sont jvcnus lui demander. Les courtisans du Kcdjuchi sont d'avis qu'on acipiicsce à cette demande ; il leur résiste ; il ne craint mémo luis de braver une émeute populaire. H s'expose courageusement fie sa pcrsoune pour protéger celle de ses h6tcs, et il est tout près de quitter le cbrisUanisme pour rislam. Voir M. Coussin de Perceval, t. I, p. 390 et suiv.

CARACTÈKË DE MAttOMBT. iOO

à mépriser les divinités de pierre et de bois, il nous

a ordonné de fuir le vice, d'ctre sinccies dans nos discours, fidèles à nos engagements, affectueux et * bienfaisanls envers nos parenis et nos voisins. Il nous a défendu d'attaquer flionneur des iemmes, de dépouiller les orphelins. Il nous a recommandé la prière, raumonc et le jeûne. Nous avons cru à sa mission ; nous avons accepté les dogmes et la morale qu'il nous apportait de la part de Dieu K » Le Nédjàciu était profondément ému en entendant ces belles doctrines de la bouche des disciples, ilais quelle ne devait pas èlre l'émotion de ceux qui les entendaient de la bouche laèine de Mahomet ! C'est une page du Coran qui convertit Omar, dont le fanatisme pour fidolâtrie n'était pas moins violent qu'il ne le fut ensuite pour Tlslam*; c étaient les prédications éloquentes du prophète qui toucliaient les cœurs et lui gagnaient chaque jour des appuis, dans les rangs même de ses plus cruels ennemis.

Quant à hii, il supportait les repi ociies, les insultes et les anatbèmes avec unejnaltérable douceur; c'était par la palience et la longanimilé il comptait changer la lutte en victoire. Il a dit bien des fois dans le Coran

* Voir M. Caussin de Percevais Kmt surthiitaire des Arabes^ de, 1. 1, p. 300 ei sulv.; H. A. Sprcngcr, Dos lelm md dk Uhre^ etc., p. 140 et 8uiv.

^ La conversion d'Omar, iils d'AIkliatlab, est une de celles qui furent les plus caractérisUques; voir le Strttt-^-^raçmd, traduclion de M. G. ^"eil, t I, p. 1G7. MBI. Caussin de Perccval et A. Sprenger t'ont racontée tout au long. Essai sur Vhislûire des Arabes, cic, 1. 1, p. 3r6, et Des lebin mddie Uhret elc, t lf| p. 83.

m MAHOMET, 4;UAi>iïl4l:; 111.

qu'il n'élail chargé que de la prédication^ U résistait, en même femps^ avec non moins de grandeur d'éme, aux otïres par lesquelles on essayait de le séduire \ il demeurait également insensible aux menaces et aux protiiebbcii, coutmuanl Taposlolat quil s*ctait donné avec une indomptable persévérance, mais non sans beaucoup suuiïrir.

11 y avait dix ans environ qu*tl soutenait ces péni* bles conibals, et il était arrivé à l'âge de cinquante ans, quand il fit les deux pertes qui pouvaient lui être les plus sensibles cl les plus fatales : celle de Khadidja, qui, la première, avait cru en lui et l'avait toujours fortifié dans ses défaillances, et celle de son oncle Abou-Tàlib, qui avait jadis soigné son enfance, avait l'ail sa rurliuie^ el (jui, saub adhérer à la rdij^ion tic son neveu, n'avait cessé de le défendre contre les Coraychites idolâtres, et de lui assurer la prolecfion loute-puissante du chef de la maison d Hachim. Privé de ce secours, et désormais peu en sûreté à la Mecque, Mahomet essaya de propager sa doctrine dans les villes du voisinage ; mais une tentative qu'il fit à Taîf échoua compiélcment, et le prophète pensa y laisser la vie sous les sévices d auditeurs malveillants'. Toutefois il ne se découragea puml ; mais, renlré à la Mecque, grâce à la protection de Moutim, fils d'Adi, 'il dut

* Voir plus loin les Exlrpits du Coran, clmpilrc de Maliomet.

- Voir le Sirat'er-raçoul,.iVfii(\uciion de M. G. Weil. t. U, p. et M. A. Sprcnger, Das Uhen und die Lchre, etc., t. Il, imge 510; H. Cuussiii de Percevais Essai sur l'Mstmre des AruHs, etc., t. I, page 406.

GAIUCTÊHIi; DE MAHOMET.

mettre dans ses prédications un peu plus de i-éserve

et de prudence. Il s adressa de préférence aux étrangers qui venaient dans la ville, et il se ménagea des inleliigences a\ec les niarcliands de Yalhrib, rivaux de ceux dû la Mecque. Les conversions étaient plus faciles parmi eux, parce qu'elles exposaient les néophytes à moins de dangers ; et bientôt Yathrib eut aussi ses musulnianb, peu nombreux, mais Irès-fidèles. Us ne furent d'abord que six.

Ce fut celle accession des étriuigers, fort habilemcnl calculée, qui sauva l'Islam. A la Mecque, en face des Coraychiles intéressés à maintenir Tidolâtrié, il aurait pu périr. A Yalhrib, où il y avait beaucoup de juifs, il put se développer dans Tombre, et le prosélytisme «y répandit i-apidement. Dans une première entrevue secrète que Mahomet eut sur la colline d Acaba avec douze liuiiimes de Yalhrib, de la tribu des Aus et de celle des Khazradjs, il leur fit prêter à Tlslam un serment qui est ceièbiti dans le monde musulman et qui mérite un durable souvenir dans l'histoire. N adorer qu'un seul Dieu, ne point voler, ne point tuer ses enfants, ne commettre ni adultère ni fornication, s'abs* tenir de propos calomnieux, et être dociles à tout ce que le prophète leur commanderait de juste, voilà à quoi s^engageaient les nouveaux musulmans S Dans

' Strat-er-niçoiUt traduction de H. G. M(eil, 1. 1, p. 215, M. Caussin de Percevali Essai sur VMoke des àrtÀeSy etc., t. Il, p. 2 et 7; H. A. Sprenger, Jkis Ubeu und die Uhre, etc., t* H, p. 5S5. Ces deux sermeDls d'àcaba montrent Irès^claîrement raction de Mahomet sur les gens auxquels il afadresse. U veut leur faire abjurer ridd&trie»

m MillOllET, ClIAriTftE III.

une seconde ou une troisième çonférencet plus nombreuse que celle ci, et qui se tint encore sur l'Acaba rannée suivante, en 622, le même sermenl futrenouvelé par soixante- treize hommes et deux femmrs; mais, comme la personne du prophète était de plus en plus menacée à la Mecque, on jura de le défen* dre par les armes, s il le fallait ; et Abbas, oncle de Mahomet, qui avait remplacé pour lui Abou- Tâlib, sans èlre non plus musulman, contia sou neveu au courage et à la fidélité des hommes de Yathrib. Il lut donc convenu que, si le prophète ne se trouvait plus en sûreté dans sa pairie, ses nouveaux disciples lui ofîiaient, au milieu d'eux, un inviolable asile.

Pour plus de précaution, Mahomet nomme douze Nàkibs, ou délégués^: trois parmi les Aus et neuf parmi les Khafradjs, pour préparer toutes les tribus de ïatlirib et y répandre la religion nouvelle, en fai-

Ics ga^'ner à une foi nicilleurc cl corriger des mœurs hnrbnres A (llslnnce, on [yeul se rire peut-êlre de ces engageincnl.s naïfs; mais, eu i^e reporlanl à 1 époque de Mahomet cl a ix couluines airojcs ou slupides parmi lescpielUs il vit, c'est une entreprise admirable qu'il leiito. Ces préceptes, d'ailleurs, sont ceux du Dëcaiogue.

• Il parait bien que Maliomet prétendit imiter Jésus-Christ en se donnant douze ap<>trcs. C'est l'opinion de M. Ciussin de Pcrceval» Essai sur l'histoire des Arabes, etc., 1. 111, p. 8, et de M. A. Sprenger, Das Lelfen und die Uhre, etc., t. II, p. 552. Ni l'un ni l'autre ne citent l'autorité sur laipielle s'appuie cette tradition. Dans le Coran, sotu^ate V, verset 15, il est dit : « Nous suscitâmes, du milieu des eufanls d'Israël, douze chers, et Dieu dit : le serai avec vous. » Les comnieniateurs ont voulu voir dans ce passage une allusion à rinslilution des douze Nàkibs.

CAiUCTÈRË DË MAUOMET

si\nl connaître les engagements solennels pris sur la colline d'Acaba. En outre, il envoie à Yathrib des missionnaires ^ ; et, quand tout est disposé, il y fait éniigrer, par petites troupes, loiis les musulmans de la Mecque, alla de les soustraire au danger, qui devenait de jour en jour plus imminent. Il resle seul dans la ville, comme pour couvrir la retraite, avec Abou Becr et Ali, et il ne se retire le dernier que quand sa vie est menacée directement par les Coia^ciules et qu'il doit se soustraire à Vexécutim de leurs complots homicides. Mahomet quitte alorsJa Mecque pour s'enfuir à Yathrib, qui prendra désormais le nom de Ville du prophète {Medinet-en-nabi) . ffesl l'Héfîire, comme l'on sait, ou 1 ère musulmane, vers le milieu de Tan* née 633 ^

Mahomet est aloi^s âgé de cinquante deux ans, et il lui reste à peine dit années pour accomplir toutes les grandes choses qui ont immortalisé son nom. Cette première partie de sa carrière est certainement la plus diiiicile et la plus féconde , car c'est elle qui a préparé les germes de tout ce qui a suivi. C'est aussi la plus pure ; et tous les récents historiens de Aiaiio-

* Entre aulrcs, Mossâb, lils d Ûmayr, (|ui pai ait avoir joué alors uu rôle très-uiîle et très -courageux. Voir M. Oiuî^in de Perce val, Essai sur l histoire des Arabes, etc., t. Hï, p. 5 et sniv.

- Il y a, entre les auteurs, de pi'av<s dL^cii^^sions siir l époque précise (ie l'Hégire, et sur le jour oùMahouiet arnva ;* Nhidine après de longs délours. D'après lo Sirat-er-raçoul, fraduclion de M. G. Weil, t. I, p. 248, il y arriva un lun<ii, le 12 du mois de Rnbia-Uawal. On sent qu'il n'y a point à entrer ici dans ces recherches*

Ifi MAHOMET, CUAPlTHt 111.

met se sont accuiUés à reconnaître qu'elle est sans tache. M. W. Muir se complaît à lavouer hautement ; mais cette Indulgence est bien vile compensée par une excessive rigueur. M. W. Muir voudrait, pour 1 hon* neur de Mahomet, qu'il eât terminé sa vie avec la fuite à Médiiie^ il ne voit, plus tard, dans toutes ses actions, qu'ambition, rapine, cruauté, débauche, et comme l'inspiration de Satan. 11 me semble que celte sévérité est une injustice presque complète ; et, pour moi, je ne trouve pas que Mahomet soit changé quand il joint au prophète le pelitique et le fondateur d'État. Il n'y a de modifié en lui que la situation. L'homme est demeuré le même ; et, sans nier les actes qu'on ' doit désormais lui reprocher, on peut dire qu il a cédé aux nécessités de la politique bien plus encore qu'à ses passions; qu'il a été aussi clément qu'il lui était permis de Tétre ; et que, malgré les circonstances toutes nouvelles où il était placé, il a conservé la meilleure partie des vertus que nous avons Jusqu'ici ad-

mirées en lui, et qui étaient trop réelles pour qu'il pàt si facilement s'en dépouiller. Mais ce n est plus uniquement le pro[)hète que nous avons à considérer, c'est 1 homme de guerre au milieu d un penpje féroce, • quoique intelligent, dont il ne partage pas les fureurs, mais dont il doit plus d une lois assouvir les vengeances, tout en les déplorant.

Les prenacres mesures que prit Maiiomel, après

* M. y\. Muu, ïhe Ltfe of Mahomet, l. Il, p. 95.

CARAOT<iAK miOMll. lia

isoa arrivée à Médiue, furent pleines de sagesse et d'habileté. H s'occupa d'abord d'organiser le culte, qui, jusqu'alois, avait été nécessairement iorl ureguHer, et qui ne consistait guère que dans ses prédi*calions, ses conseils et ses prières personnelles, auxquelles il associait les fidèles, selon les occasions et les besoins du uioment. Il biilil une niosqucc sur le terrain vague où s'était arrêtée sa chamelle, la làmeuse Kosva, en enti;tiil (hms la Mlle, devant rhîibilation des Benou-Malik, fils d'Annaddjar, et il tint à payer ce terrain, quoiqu'on voulût lui en faiie présenta IL fixa les heures de la prière, répétée cinq fois par jour ; le vendredi' fut adopté pour le jour saint de la semaine ; la Mecque fut indiquée au lieu de Jérusalem, comme le point vers lequel les fidèles devaient se tourner en priant (Kibta) ' ; et le service quotidieu tùi annoncé par la voix d'un crieur public {Êdhân^ MouedtUiiîij. Le mois de rhamadàn fut consacré au jeûne, et la dlme {Zéeât) fut instituée, afin que tout

* Cetff mosquée »';tait excessivenM'iiL siinplL', u IK' ipie M;«lioiiicl la fi( confïtrtiire, et elle iTj)ûndnit pni'fnitoinent ^ rimmiile lortinio d(* l'islamisme, VA\o avait cent coudt.''e> de long sur chaque côté de son cam*. I.es murs n'étaient de pierre quo jusqu'à la hauteur de ciii(| coudées : le reste était en brique. Les colonnes étaient des troncs lie palmiers, et le toit était formé de feuilles et de hrancliafres Plus tard, cfiie mosquée, qui avait vu naître et giandir rislani, fut Irès-eniliellie. Connue elle renferme le tombeau du profiliète, elle est jjresque aussi sainte (]ue celle de la Mecque, et eUe olfie de plus uue fouie de pieux souvenirs.

^ Uahomet se tournait d'abord vers Jérusalem ; puis il changea cette direction quand il comiriença à se brouiller avec les juife. Voir le Sirai'er^açaui, U'aducUon de M. G. Weil, 1. 1, p. 315.

m ^AUOMET, GUAPITKE 111.

bon musulman conli ibuàt aux dépenses du gouvernement qui veoait de se fonder'.

Vn soin non inoius urgent oi d'une liature plus délicate, ce fut de concilier les rivalités des musulmans entre eux. lis formaient deux partis bien distincts et fort jaloux Tun de l'autre. C'étaient, d'une part, les musulmans venus de la Mecque, soit qu'ils eussent précédé, soit qu'ils eussent suivi la fuite du prophète à Médine; ceux-là s'appelaient les émigrés (Mohâdjii\ Mouhadjetiii). D'autre part, c'étaient les musulmans de Médine, les Ans et les Khazradjs, qui avaient prêté le serment d'Âcaba, et qui avaient préparé un asile à Mahomet ; ils se nommaient lefï auxiliaires {Ânsâr). Comme l'exilhousiasme excité par le prophète, parmi ses adhérents, était extrême, l'empressement à le seconder et à le servir pouvait donner lieu aux dissensions les plus redoutables. Mahomet les prévint en établissant une association de fraternité enli e les principaux AnsAr et les principaux Moliadjir^ Il y en eut un grand nombre qui se choisirent chacun un fr ère adoptif ; et ce titre n'était pas vain, car il assurait riiéritage entier du frère qu'on s'était donné, à l'exclusion de la famille. Cette association ne devait pas, par sa nature, durer longtemps; n^ais, dans les premiers jours, elle fut très-utile pour prévenir bien des

* Cp sont là les ))riiicip:\los instM niions de l'Islam. Quant, à b circoncision, elle ôtnit dès îonf;:lonips {n'atiquée parmi les Arabes; et on no peut la re^-ardei" comme musulmane. Voir U. VV. Muir, TUe lÀfe of Mahomet, t. Il, p. iO.

^ Voir le Strat-er-raçoui , iraduclioa de M. G. Weil, t. I, p. 253.

CARACTtRE BE MAHOMST. 111

contentions entre tous ces guerriers violents et fanatiques. Mahomet lui-iricuic pi il Ali pour sou fièro, parmi les Mohadjir ; mais, afin de ne pas blesser les Ansâr, il accepla parmi eux le simple titre de nàkib ou délégué, en remplacement 'd'un des douze premiei^ nâkibs qui était mort.

A cùlé des musulmans, il y avait une autre corporation qui tenait une grande place ft Médine, et avec laquelle il fallait aussi compter: c'élaient les juifs. Mahomet se montra fort bienveillant à leur égard ; et il conclut avec eux un traité qui leur contéraii presque les mêmes droits qu'aux musulmans. Mais cet accord ne pouvait être que passager; et les juifs, qui attendaient toujours leur messie universel et qui l'attendent encore, ne pouvaient pas ùlre des alliés très-lidèles» L'inimitié implacable ne tarda pas à éclater. Mais, au début, il importait de la conjurer, et Mahomet y réussit*.

Tous ces commencements étaient d'une profonde politique ; mais en ce qui concernait Tintérieur de sa propre famille, Mahomet fut moins prudent, et il commit alors une faute qui eut les conséc|uences les plus graves, non pas seulement pour lui, mais pour

« Sèrat^-ramif IradocUon de M. G. Wdl. 1. 1, p. ^50, 966 et mlw Là ptupart des actes de cruauté qu'on peut citer dans la vie de Mabonet ont été dirigés contre des juifs. L'alliance avait, sans doute, été âncère quand elle avait été conclue, et llaiiomei y avait le plus grand intérêt; mais il était impossible qu'elle durftt» et les ressemblances même de rislam et du judaïsme étaient un niolif de plus pour qu'ils se réparassent violemment.

titt M.4nO«KT, CHAPITRE IH.

les destinées de l'islamisme. Après la mort de Kha-

(lidja, il uvait é{>ousc Sauda, veuve d'un des émigrés de lAbyssinie ; et, pendant quatre ans environ, Sauda avait été, comme Khadidja, sa femme unique. Mais, vers la fin de la première* année de l Hégire, Mahomet prit une seconde femme dans la personne d'Ayésha% la fille d'Abou-Becr, qui n'avait que dix ans, et pour laquelle il ressentit toujours une affection et une confiance inaltérables. Il était alors âgé de cinquante* tmis ans passés. A ces deux premières femmes, il en joignit successivemenl plusieurs autres, qu'il épousa pour la plupart beaucoup plus par calcul que par amour *. Mais ce changement de mœurs est trop important pour qu'on puisse n'en dire que quelques mots, et j'y reviendrai plus tard, quand j^essayerai d'apprécier Tœuvre entière de Mahomet.

Un autre traib fort caractéristique à la fois de l'homme et de son temps, c'est le choix que Mahomet dut faire de trois poêles de Médiue, chargés officiellement de le défendre contre les satires des poètes mecquois. Ce n'était pas probablement que l'amour-propredu prophète fut plus excitable qu'il ne convenait; mais, chez une nation spirituelle et vive, ces attaques avaient un retealissement analogue a celui que les

* Ayésha avait été fiancée à Mahomet presque auasitdt apris la mort de Khadl4ja, et oe Ait à cette oeeasion que son père prit le nom d'Âbott*Becr, le père de la vierge.

* Quand Mahomet mourut, il laissa neuf veuves* dont aucune ne se remaria, et il épousa en tout douze ou treise fenmies, dans les années qui s'écoulèrent entre la mort de Khadl^ja et la sienne.

journaux peuvent avoir de nos jours, et elles étaient fort dangereuses. Elles paraissent du moins avoir irrité beaucoup Mahomet; et ce fut sous le coup de la colère qu'elles lui causèrent souvent, qu'il se laissa emporter à des actes.cruels dont sa mémoire est entachée ^

Cependant le conflit ne pouvait tarder à s'engager entre les Coraychiles idolâtres, à la Mecque, et les musulmans de Médine, dont le nombre s'accroissait chaque jour, l.a première rencontre un peu sérieuse eut lieu à Bedr, oasis située enti'e les deux villes. La bataille de Bedr est restée fameuse dans les annales de rislam, parce qu'elle fut la première victoire <624). Mais les forces engagées des deux côtés n'éiaient presque rien. Les musulmans, sous les ordres de Mahomet, n'étaient que trois cent quatorze, dont quatre-vingt-trois Mohadjir et le reste d'Ânsàr. Ils n^avaient en tout que soixante-dix chameaux et trois chevaux*. Les Coraychites étaient au nombre d'un mil-

* Habomet n'ett pas te seul grand homme qui ait eu cette susceptibilité» ou plutôt cette faiblesse. On connaît celle d'Alexandre; et» de nos jours, nous a?ons m celle de Napoléon I*'. H semble que plus on s'élève, plus ces blessures sont vivement senties. Lorsque Mahomet était obscur et annonçait sa mission à quelques adeptes en secret, il supportait tous les outrages dont on le poursuivait avec une admirable patience. Une fois tout-|<iii8sant, il eut quelquefois des ressentiments terribles. Une loi des Douze Tables, au rapport de Gicéron dans la B^pMique, portait la peine de mort contre Tauteur de vers diffamatoires oû était atteint l'honneur d'un citoyen; voir la CUéde Dieu, de saint Augustin, livre 11, ch. n, p. 85, traduction Saisset.

* Les traditions musulmanes ont conservé les noms de cm trois chevaux, tant on attachait d'importance aux moindres détails de ces

MAirOMET, CHAPITRE ÎIL

lier; et le dixième tout ao plus 6tait a cheval. Quelle que fûl la disproportion des deux troupes, le fanatisme des musulmans l'emporta, et ils se signalèrent par des actes (i iiéroisme prodigieux. Quant à Mahomet, il ne prit aucune part personnelle au combat, et il se tint presque tout le temps en prière, dans une cabane que ses soldats avaient voulu absolument lui constrnire, pour le mcUre ù l'abri du danger des llèches. Ce n'est pas que le courage lui manquât ^ ; et, l'année suiv;iiiUî, il déploya la plus rare intrépidité à la bataille d Oiiod, où il reçut plusieurs blessures et où il fut défait*. Mais les musulmans attachaient tant d'intérêt à la conservation du prophète, qu ils ne lui permirent pas 'd*exposer sa personne. C'est une preuve frappante de i erapire extraordinaire que Mahomet exerçait sur les siens ; et, pour que, dans cette circonstance décisive, il se soit abstenu de donner Texem*

premiers temps de rblamisme. Voir le Smt-^Hraçoul, de H. G. Wdl, 1. 1, p. 355. Ibii*îshàc donne à plus forte raison les noms de tous les musulmans qui combaltirent à Bedr {tbid», p. 303 et suiv.), et de ceui qui y succombèrent (/M., p. 369).

I n parait que Maliomet eut un instant de défaillance dans la cabane même ou il s'était retiré avec Abou-Becr. Voir le Strat-eT'raçimlt traduction de N. G. YFell, t. I, p. 327 et 331, et M. Caussin de Percerai, £mt sur Vhittoire deê Arabei, etc., t. ni, p. 70. U est probable que ce fut un accès du mal nerveux auquel Mahomet était sufet quelquefois , car on ne peut croire que ce fût un sentiment de peur.

* La bataille de Bedr est du mois de janvier 6S4; celle d*0hod eut lieu au commencement de 6S5. Les Goraychites» au nombre de trois mille, étaient, comme à Bedr, quatre fois aussi forts que les musul-» mans. La bal aille d*Ohod fut perdue par suite de la désobéissance d'un corps d'aiHïliers, qni abandonnèrent le poste qio Maliomet leur avait assigné.

CARiCTfiAE BE MAHOMET. m

pie à ses soldats, il fallait qu'il fût déjà bien sûr de leur dévouement el de leur inébranlable résolution.

Après la victoire^ Mahomet se montra singulièrement animé conlre ses advei saii es. Loibqu on lui apporta la tête d*Aboudjahl, un des principaux Coraychiles, il se proslerna à terre et rendit grâces à Dieu de lavoir délivré d'un si cruel ennemi. Les cadavres des vaincus avaient été jetés dans un puits; il s en approclia; et, appelant par leurs noms presque tous ceux qui y avaient été précipités: « Indignes compatriotes d'un prophète! s'écria-t-ii ; vous m'avez traité d'imposteur ; vous m'avez chassé de ma patrie* Dieu a-t-il accompli les menaces qu'il vous avait faites par ma bouche? Pour moi, j'ai vu se réaliser les prqniesscs que j'avais reçues de lui. » Puis, quelquesuns de ses compagnons s'étonnant qu'il s'adressât ainsi à des morts: « Sachez, leur dit-il, qu'ils m*en- - tendent aussi bien que vous, s'ils ne peuvent me répondre. »

Sa vengeance ne se borna pas à ces démonstrations ; el, parmi les plus illustres prisonniers, il fit mettre a mort deux de ses ennemis personnels, qui, jadis, Tavaient le plus persécuté à la Mecque : Nadhr, que, sur son ordre, Ali décapita d un coup de sabre, et Ocha, qui fut tué par Acim, iils de Thàbit^ Au prix de ces

< Voir le SM^^açatU, traducUon de M. G. Weil, 1. 1, p. 339 et Stô; M. Caussin de Peroevah B$tai utr VhiUoire àet Arobeê, etc., t. III, p. 70; et M. W. Muir, TÂê Ufe of Mahomet, i. III, p. HS et suIt. fil.- W. Mair btAme sévèrement Maljomet, tout en recomuMBant qu'il sauva le reste des prisonniers.

122 MAHOMET, CHAPITRE III

deux exécutions, qui pouvaient être moins inléresf^ées, Mahomet put sauver les autres prisonniers qu Omar TOiiInîl fous immoler, tandis qo'Abou^Becr inctinnît à la démence. Mais l'exemple du propliète entraîna d autres meurtres, qui furent approuvés, si ce n'est commandés par lui : l'un, sur une femme poète nommée Assmo, qui, dans Médine même, et après la victoire de Bedr, poursuivait encore le vainqueur de ses satires; Tautre, sur un vieux Juif nommé Abou*Afak, qui avait iaii iiussi des vers injurieux couUe Mahomet ^

Si nous nous plaçons au point de vue de nos mœurs, des actes aussi cruels et aussi peu généreux nous heinl»Iont inexcusables; mais, pour ôtie jiisto. il faut se reporter au temps et aux races au milieu desquels vivait Mahomet. Après la bataille d'Ohod, les femmes coraychiles, qui avaient figuré dans le combat, se livrèrent, sur les cadavres des musulmans tombés dans cette funeste journée, à d'affreuses atrocités ; elles se faisaient des colliers et des bracelets de pieds avec des nez et des oreilles coupéos ; et une des plus illustres d'entre elles, Uind, liiled Otba et femme d'Abou-Sofyâp, le chef des Coraychites, ouvrit de ses mains le ventre d'Hamza, oncle de Mahomet, en arracha le cœur

« U. W. Huit, The Ufe of Méhma, t. ni, p. 13i; et M. V^eil, Uéhammeâ 4er Pr^phet^ p. 117. On peul encore citer, dans la vie de Halioinet, un ou deux autres traili de vcDgeance crueUe; et, quelques snnées plus tard, quand il rentra à la Mecque, il fit exécuter une Dsrome, dameuie de profession, qui avait rëdté contre lui des vers (ni (s pan son maître.

CARACTERE DE MAHOMET. m

et le déchira de ses dents*. Quand les femmes en sont à ce point* de barbarie, que doivent faire les giieriiei^s ! Il faut reconnailic, à la louange de Mahonict, qu'il tempéra ces fureurs au lant qu'il le put. En voyant le corps défiguré d'Hamza^ il avait fait vœu de le venger el de mutiler trente Coraycbites de la même manière; mais il rétracta bientôt cette menace échappée à sa douleur et à son indignation, et il délendU aux croyants de jamais mutiler les cadavres de leurs ennemis. Il leur dél endit aussi de jamais tuer les femmes, les enfants et les serviteurs.

Tous seshistorienss accordent à constater qu'il était naturellement plein de douceur; MM. Weil, Caussin de Perceval, Sprenger et Muir, soiU unauinies sur ce point, sans dissimuler d'ailleurs aucune de ses fautes. En effet, on pourrait alléguer en sa faveur une foule d'actes de clémence qui attestent bien quel était le penchant vérital/le de son àme. Après la bataille de liedr, il demanda, pour toute rançon, aux prisonniers qui savaient lire et écrire, de donner des leçons chacun à dix jeunes gens de Médine; et ce fut à cette école que s instruisit le jeune Zeïd, fils de Thàbit, qui fut plus tard en état d'être le premier éditeur du Corfln *. Les musulmans victorieux venaient de rentrer à

* Voir le Strate raçottl, li aductioii de M. G. Weil, t. II, p. 2*29 et %0; M. Gustave Wnil, Mohanivial (1er Pruphel, p. 129; M. Caussin de PercoviU. I xsoi sur l'U,^toire des Arabes^ t. UI, p. 107; et M. W. Muir, The Life of Mahomet ^ t. 111, p. 170.

* M. Caussin de Pereeval, Esmi sur llasioire des Arabes, etc., I. m, p. 74. M. W. Muir remarque avec raison (t. Ul, p. 113) quti

HAnOVËT, GBAPITRE III.

Mëdine, quand on découvrit dans la ?ille nn émissaire des Coraychites, qui h élait chargé d'assassiuei* le prophète. Mahomet le fit venir en sa présence^ loi reprocha son abominable dessein, et lui lit grâce delà vie pour prii d'un aveu. Omayr, fils de Vahb, touché de celle générot^ilé ({ii'û n*espérail pas, se convertit sur-le-champ à Tisiamisme^ Le même sentiment porta Mahomet à épargner la femme juive qui, durant Texpédition de Khaybar (628), avait tenté de Tempoisonuei dans un rôti de mouton*. Dans ces deux cas, « le châtiment des coupables était permis; mais il était plus magnaaime de ne pas l'intliger. C'est encore ainsi que Mahomet fit grâce à Uàlib, fils d'Abou-Ballaa, qui avait révélé aux Mecquoisle scci el d'une expédition méditée contre eux. C était cependant un crime de haute trahison. Mais Hàtib avait laissé à la Mecque sa femme et ses enfants pour suivre le pro* ' phélc, et il voulait leur faire des protecteurs en rendant service à ceux qui les gardaient en otage'. Celte raison alléguée par Hàtib et le repentir quHl témoigna louchèrent Mahomet.

Il se laissa fléchir également pour un autre trattre

cette anecdote prouve combien la Mecque était plus éclairée que Hédine. Cependant II y avait à Médine beaucoup de lulls, qui étaient, en ^nét*al, plus instruits que les Arabes.

* M. Caussin dePerceval, Enaiiwr tkittitire des Araèet, etc., t. H, p. 95.

* M. Gustave Weil, Mohammed der ?nphet, p. tSI, et H.' Caussin de Peroeval, Emiturfkiitmre dcM Arabeêf t. lU, p. SOO.

' 11. Gustave Weil, M^mmmed der PmjKte/, p. 210; M. Cau&<in de Pprcml, £tsai êwFMMredeit Arubee^ t. Hl, p. 821

CAHACTËRË DE MAHOMET. \i&

encore plus coupable ; c'était un de ses anciens secrétaires, Âbdallalwbn-Sa'd \ qui avait al) usé de la confiance qu'on avait en lui pour falsifier les récitations du prophète et en altérer le sens. Ce sacrilège avait été découvert, et Abdallah s'était enfui à la Mecque, où il avait abjuré pour reiouruer a son ancienne idolâtrie. Quand les musulmans rentrèrent à la Mecque, Abdailali se mit sous lu protection d'Othmûn , fils d'Affân^^son frère de lait, et il vint demander sa grâce. Maiioiael ne céda qu'avec peine aux instances réitérées d'Othmân ; mais eniin il pardonna et tendit la main au misérable, que les musulmans indi*^uès auraient massacré si le prophète eût manifesté le moindre signe. Mais Mahomet aurait cru commettre une perfidie en exprimant sa volonté d une manière détournée ; et bien qu'au fond il désirât peut-éire la mort de Tapostat, il n'aurait prononcé la sentence qu ouvertement, s'il avait cru nécessaire de sévir.

Poiir d'autres fautes qui lui étaient plus sensibles qu'aucune de celles-là, et qui le blessaient encore plus profondément, il fit pteuve de la même indulgence. Dans Tav^nture célèbre où Thonneur de la belle Ayésha fut soupçonné, un poêle nommé Hassân, fils de Thâbity se signala par 1 amertume et la persistance de ses calomnies. Rudement châtié par celui qu'il ac-

* n se nommait aussi Ibn-ebi-Sàrah, el il est probable que cette double désignation venait de son apostasie ou de sa conversion. Voir H. Caussiii de Perceval, Esitti tur Vlàaoire de$ Arabe», 1. 111, p. 230, et U. W. Muir, m fjfe ofHuhamei, t. IV, p. 15t.

m , MÂllOMbf, CHAPlinE 111.

cusait de relations criminelles avec i épouse du prophète, il Tint implorer sa grâce auprès de Mahomet. Le scandale avait été si grave, que le propiiète avait dâ en faire Tobjet d'une de ses révélations ^ et condescendre jusqu'à justifier publiquement sa femme bîen-aimëe. L'irritation du mari offensé était naturelle. Mahomet la fit taire; et Hassân, réconcilié avec celle qu'il avait calomniée, reçut non-seulement la vie, mais des présents pour réparer les affronts qu*il avait 80uflérts dans sa personne.

Peu de temps après le combat de Redr, Mahomet avait voulu faire venir ses filles auprès de lui, de la Mecque à Médine. Une d'elles, Zaïnab. avait été fort maltraitée par Habbàr, chargé des préparaliiis de l'évasion. 11 l'avait poussée méchamment avec le talon de sa lance, et Zaïnab, alors enceinte, était tombée du haut de son chameau ; il s'en était suivi un avortement et une longue maladie, à laquelle la victime de cette brutalité venait de succomber, quand Mahomet soumit la Mecque, llabbàr s'était soustrait à toutes les recherches ; mais, après deux mois, il osa se présenter au prophète, pour témoigner de son sincrre repentir et se ranger à Tislam» Mahomet, qui pleurait encore sa fille, excusa ce incui Lie en faveur de la conversion *.

* Voir le passage fameui du Coran où il est fait allusion à toute celte aventure, qu'Ayé^^li > i nconta elle-même plus lard, souralcxxiv. versets 11 et suiv. Voir H. Caussiii de Percevais Eisaiatr Vhiêioiretlet Arabes, t. III, p. 170.

* M. Guslavc \Veil, Mohammed der Propliet, p. 222, et M. Caussinde Perceval, E$$ai sur l'hUtmre des Araùeêt t. llh P* 237.

Digitizod by C<.jv.' .ic

CÂUAGTt;H£ DE MAIlOMisIT. 127

Ainsi, dans ces deux occasions, il avait su imposer silence aux trop justes griers de Tépoiix et du père. Je pourrais accumuler encore beaucoup d'autres exemples de cetle grandeur d'urne qui pardonne le^ plus morlellos injures ; mais pour juger pleinemonl Mahomet, il faut voir quelle fut sa conduite quand il rentra viclorieux à la Mecque, après dix ans de persécutions et d'outrages et presque autant d'années ' d'exil

C'était enôSU. Il était maitre alors de la meilleure partie de l'Arabie ; un grand nombre de tribus lui étaient soumises ; il avaii envoyé ses ambassades au roi d'Abyssinie, au gouverneur de TÉgyptc, au fjouverneurde la Syrie, à Tempereur Héraclius lui-même ; et déjà il se sentait de force à se mesurer avec l'empire romain, et à lui arracher bien des lambeaux. Les Mecquois, ayant rompu une trêve conclue peu de témps auparavant à Jiodeibiya, Mahomet marcha contre eux à la lôte d une armée de dix mille bommes. La ville, consternée, ne pensa pns même à se défendre, tant les précautions de Mahomet avaient été bien prises. Les musulmans, jadis persécutés et proscrits, ne respiraient que la vengeance, et Ton peut se figurer de quelle fureur devaient être saisis tous ces

* n était rentré une première fois di jà à la Mecque, mai» seulement à l'état (Je pèlerin, en 0'29; il n'y c^tnit r» sté que trois joni-s pour accomplir ses dévuiKuis. el il nvaif dû en repartir le rjiiairième, avec Ions «es compagnons, q»ii avaieiit déposé leurs armes avant d'entrer dans le Haram. Voir le iyirat-er-raçoui, traduction de M. G. Weil, t. Il, p. 179.

MAUUMËT, ClUPiTRB IIL

guerriers à denii barbares, et habilués à verser le sang pour les moindres querelles. Apaiser ces rancunes farouches et empêcher des massacres dès longtemps médités, c'était chose presque impossible; et il fallait toute rautorilc du prophète et toule son adresse pour réussir à atténuer le mal, si ce n'est à le prévenir entièrement.

D'abord il destitua un de ses généraux, qui avait exprimé des projets de vengeance impitoyable, et il prescrivit aux autres d'éviter tout combat dans Tintérieur de la Mecque ; elle était regardée comme un asile sacré, que personne, si ce n'est le prophète, et encore pour un temps très-limité, ne pouvait avoir ie droit de violer \ 11 défendit à qui que ce fût de verser le sang, et il se réserva le soin* de prononcer les condamnations capitales qu'il ne pouvait refuser à de légitimes 'ressentiments. Il y eut dix*$ept personnes qu'on dévoua au sabre des soldats, mais qui presque toutes purent échapper, redevables de leur salut à rinlervenliun patente ou secrète de iMaliomet *. Pour garantir la masse de h ^pulation, il la convoqua loul enlière sur la colline Safa, et il lui fit prêter serment d'obéissance. 11 était lui-même sur un siège élevé ; Omar, assis au-dessous de lui, doauail la inain

* Voir In Coran, sourate lu, \ev^oi 51.

* Le Sirat-er-rnçmd, Iraduction de M. G. Weil. t. II, p. 195, raconte tout au lon<f ies préparatifs de Mahouiet pour celte expédition df^eisivo; Voir aussi M. W. Muir, Ihe Uf? of Mahomet, t. IV, p. 150. qui croit pciuvoir aflirmer qu'il n'y eut (jue quati^ per^sonncs mises à mort.

CA((ACTËKË m MAHOMET. i29

en signe de pi olection * à tous ceux qui venaient jurer, et, grflce è cette démonstration solennelle, la sécuriCé fui bientôt rélablie. Tous les Mecquois, hommes cl femmes, étant devenus musulmans, étaient à Tabri des violences dont ils avaient été menacés; et, afin que tous les cœurs fussent rassurés, Mahomet paya lui-même le prix du sang pour un meurtre qui avait été commis malgré ses ordres

Je doute qu'il ait jamais été donné à personne, dans l'ivresse du triomphe et dans l'apaisement d'une guerre civile, de mieux faire que Mahomet. Pour arriver à dompter les passions féroces dont il était entouré, il avait eu d'abord à réprimer les siennes. Il n*était pas un musulman qui eût à se souveuir d autant d'insultes que lui ; et, du moment que Mahomet avait oublié les siennes, il n'était pas un de ses compa* gnons qui pût être plus vindicatif que lui*

Il poussa même la clémence plus loin, et il eut pour les vaincus, selon leur position, des mots gracieux et consolants, qui adoucissaient l'humiliation de la défaite. Abou-Becr lui amena son vieux père, aveugle et âgé de quatre-vingt-sept ans, qui jusqu'alors était demeuré idolâtre : « Pourquoi laue soilir ce vénérable cheik de sa demeure? dit Mahomet; je serais allé l'y visiter j » et, posant aifeclueusement les mains

' H. Caiffsin dcPerccval, Estai tur VkUl9ire des Arabet, tome Ui, l>. 255 et suiv.

* Sirat-erHraçoul, traductioii de H. G. V^eil» t H, p. 205 ; M. Caussin de Peroeval, Eisatiur rkiitaire des Arabes, 1. p. 254.

150 MAliUMLI, CtiAI'lIllB 111.

bui" la puiliiiic du vieillarJ, il leyut sa prulesbiuu de foi. Quand le Éils d'AboudJhai, Icriina, parut devant lui, conduit par sa femme, qui avail obtenu sa grâce, Maiiûiuel recomniauda à son entourage de s'abstenir de toute parole amère; «Voici, dit-il, Icrima qui vient embrasser l'islamisme. Que nul d entre vous ne tienne jamais devant lui aucun propos injurieux à la mémoire de son père. Insulter les morts, c'est blesser les vivants. » Puis, se levant, il alla à la rencontre (rici iina et le rernt affectueusement. Un autre Coraycliite illustre, Safwàn, ayant demandé deux mois pour se convertir à l'Islam, Mahomet lui en accorda le double, afin de lui rendre la soumission moins pénible.

Il est bien rare de trouver tant de modéraUon dans la victoire après de si longues luttes, et ce respect des vaincus n est pas habituel aux victorieux, uièuie au sein de la civilisation la plus avancée. Ces vertus ne se dihneniirent gu.ire chez Mahomet; et, s'il parut quelquefois y manquer, on peut croire sans trop d'indulgence qu il cédait aux nécessités de la situation plutôt qu à do vulgaires et mauvais sentiments.

La clémence était le ressort principal de sn politique, et il y eut recours, chaque fois qu'il le put, pour achever la soumission des tribus quMl avait dû combattre. Il exigeait la même mansuétude de ses lieute* nants, et il blâma énergiquement les cruautés inutiles que quelques-uns d entre eux avaient commises ^ La

* C'est ainsi que Mahomet réprouva I cxécutioa que Kliùiid, lils de Walid, avait laite sur la tribu des DjadlUma-lbn-^Amiri massacrée

CAftAGlJtiht MAUUMfiî. ' 151

guen e iut toujours Taile avec ceLenthousiasiuc el cette frénésie qui rendirent bientôt le monde arabe si redoutable à tous ses voisins; mais elle fut du moins adoucie dans ses rigueurs, et Textermination des vaincus cessa d'être de droit commun ^ C'était un grand progrès, et i on ne peut mer que Mahomet n'y ait contribué de toutes ses forces, sans pouvoir d'ailleurs y réussir toujours.

11 voulut môme, entreprise encore moins aisée, apprendre à ses soldats le désintéressenieiil, dont il leur donnait personnellement un si admirable et si coublanl exemple. Le but essentiel des premières expéditions élait religieux; mais les avantages matériels de la victoire se firent bienlùt sentir, el le pillage lucratil des idolâtres aida beaucoup au désir pieux de les convertir. Le butin excitait au moins autant

presque toutenUère. Voir M. Caussin de Perceval, Eaatêur VMêtMre deê Arabeit t. Hl, p. S45. Comme eiemple do la politique de Valioinet, on peut citer la manière dont il traita la gi-ande tribu de Uavàzin, qui lui avait ënergiquement résisté, et qui un instant avait iialancé la fortune; voir M. Gustave Weil, Mahomet ier Pnp/iet, pngc 237; V. WilUam Huir, The Ufe ofMnhamei, U IV, p. 14S.

^ Ce ne fut guère (|u'à ré^ard des Juif» que Mahomet se départit de sa clémence liahituelle. l\ leur fit grftce quelquerois, comme aui Caynocà par exemple; mais dans d'autres circonstances il se montra implacable. La tribu des Coru^zha, qui avait fait défection pendant le si^ de Hédine, fut ch&tiée d'une manière affreuse. Sept cents pri^ sonniera conduits à Védine y furent é^'orgés. Vahomet ne donna point personnellement cet ordre barbare. La question avait été soumise par les Gorayxlia eux-mêmes à Sàd, fils deMoàdh, chef de la tribu d'Aus. Il décida contre eux, et rhorrible sentence fut exécutée ssns que le pro* pliéie intervint; voir le S^ot-^-^açoul, traduction de M. 6. Weil, t. II, p. 107; M. Gustave Weil, p. 169, et If. Gausstn de Pereeval,l.lfl, p. 144.

152 * WAliUMtT, CHAlMTiiE JII.

d'ardeur que le prosélytisme. U y avait là un trèsgraad danger pour la croyance nouvelle, et Mahomet courait risque, en voulant faire des musulmans, de ne l'aire qu'une nation de pillards. 11 comprit le péril, et il 8*alfaclta à le conjurer, d'abord en se montrant lui-même au-dest^us de ces basses convoitises, et aussi en les refrénant par ses conseils docilement écoulés.

Voici une occasion dans laquelle il donna à ses partisans une leçon mémorable. Les ilavàzin , grande peuplade limitrophe de la Mecque, venaient d'être vaincus, après une Irès-rude campagne entremêlée de revers. Mahomet était parvenu à soustraire les captifs, qui II étaient pas moins de six mille, à la fureur des soldats ; Thumanité était satistaite ; mais le partage du butin avait suscité bien des mécontentements, quoiqu'on eût suivi .la loi faite dans le Coran après la bataille de Bedr K Les Ansâr se plaignaient hautement que les Mecquois récemment convertis eussent été favorisés à leurs dépens. Les Mecquois n'étaient pas

' Il y a dans le Coran inic sourate pi es^iue < iitièrc, la vm", cotisa* crée à ce sujet spécial, cl elle est inlilulée le liutin iEl-Anf'àl). Malumet avait }»ctisê d'abord à attribuer tout le buliii à Dieu et ù lui, et à le répartir selon les vues de sa polili(|ue; après le oombai de Bedr, il ravait distribué par portions égales entre tous ^soldats; mais ensuite il ne préleva que le cinquième pour Dieu, son prophète et sa famille, les orphelins et les pauvres. CeUe préoccupation de Maliomet, si notoirement désintéressé pour lui-même, montre bien de quelle importance était la répai tiiion du butin. A l'enthousiasme religieux se joignait un amour elfrëné du lucre, aif^uisé par la misère liabituelle de ces mallieoreuses peuplades.

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CAAAGTbliti D£ MAllOMbT.

moins irrités, trouvant leurs parts lusullibautes; et la révolte était allée si loin que le prophète avait été menacé dans sa personne, et que son manteau lui avait été arraché par les séditieux amassés autour de lui. U apaisa les uns j)ar quelques promesses; mais quant aux Ansâr, il tint à s'expliquer plus particulièrement avec eux. Il les ûl donc convoquer par Said-lbn-Obadat qui avait osé se porter Torgane de leurs plaintes ; et, quand ils furent tous réunis :

n Hommes de Mùdiiie, leur dit-il , je connais vos discours et vous êtes mécontents des dons quej'ai faits aux Coraychiles ; vous prétendez que je vous ai oubliés. Mais répondez-moi : ne suis-je pas venu à vous pendant que vous étiez plongés dans Terreur? Dieu ne vous a-t-il pas remis dans le droit chemin? éticzvous pas alors dans le besoin? Ne vous a-t-il pas enrichis? N etiez-vous pas livrés à la discorde entre vous? N*a-t-il pas rempli vos cœurs d'amour et d*union ? » Mahomet s'arrêta pour attendre une réponse, et les Ansar lui dirent : « Oui, c'est la la vérité : c'est à Dieu et à son propiiète que nous devons la concorde et la fortune dont nous jouissons.» « C est bien, reprit Mahomet ; mais vous auriez pu me répondre aussi, avec^ une sincérité que j*aurais dû moi-même reconnaître : « Tu «es venu à Médine proscrit comme un imposteur, et « nous avons porté témoignage de ta véracité ; tu es «venu comme un fugitif dépouillé de tout, et nous « t'avons accueilli ; comme un banni, et nous l avons

iôi MAUu)i£T, UiÀPiTKi^ ni.

ce donné un imle ; comme un pauvre, et nous t uvons « soulagé. » Mais vous ne pensez pas à me répondre ainsi ; et cepcndanl \ous ne pouvez supporter tranquillement que je donne à «ces hommes des récompenses mondaines, çar lesquelles je dois gagner leurs cœurs, au lieu que les vôtres sont fermes dans la foi 1 N'êtesvous donc pas conlenls, tandis que d'autres ramènent chez eux des moulons et des chameaux, de ramener parmi vous le prophète du Seigneur? Oui, par celui qui tient entre ses mains 1 ànie de Mahomet, je resterai toujours au milieu de vous. Le monde entier suivrait une route, et les hommes de Médine en suivraient une autre, c^est la route des hommes de Médine que je choisirais. Que Dieu les comble de ses bienfaits, eux et leurs fils, et les enfants de leurs enfants ^ » A ces accents du prophète, tous les yeux furent mouillés de larmes, comme les siens; et les Ansâr s'écrièrent d'une voix unanime : « Prophète de Dieu, nous sommes contents de notre lot *. »

C'est par ces liantes et sincères émotions que Mahomet dominait surtout les âmes, et qu'il les menait à Dieu en les arrachant i toutes les viles passions. Son entrée à la Mecque avait eu un caractère exclusivement religieux ; et quoique la ville eût été prise sans condi<>

1 Voir M. (jusiave Wei , Mohammed der Prophet, p. 'iil ; M. Caussin (le l'ci Levai, Essai sur l'histoire des Arabes^ t. Hl, p. 263; M. \S. Muir, Tlie Life of Mahomet, t. IV, p. 155<

- Selon les commcnlaleur.s, In sourate ix, versets 00-02. fuit alla- 1 II à cet événeiaeiit. Mais rallusioii est précise dans la souratç ux, vcrs«t 0.

CAnACTÈUE DE MAHOMET. IST»

(ions personne n'avait songé que le pillage piit élre le prix de la victoire. Le premier soin du prophète avait élé de se rendre à la Caaba, qui était loujours aussi respeclée des musulmans que des idolâtres ; il en avait Tait sept fois le tour, monté sur sa chamelle, et il avail touctié la Pierre noire de son bâton recourbe {Mihdjan). Puis entrant dans le sanctuaire, dont il s'était fait remettre la clef, il y avait successivement détruit de ses propres mains tous les signes et les symboles de ridolâtrie, une colombe de bois suspendue au plafond, des figures peintes sur les murailles et entre autres celle d'Abraham. Sortant ensuite de la Caaba, il avait récommencé à en faire le tour, levant son bâton devant cliacune des trois cent soixante idoles des tribus, qui, scellées avec du plomb, en couronnaient le faite. 11 les avail condamnées en disant : « La vérité est venue ; que le mensonge disparaisse » Et à peine avait*il proféré ces mots, que 1 idole était renversée et mise en pièces par ceux qui le suivaient. En même temps, il avait fait ordonner, parles crieurs publics, à tous les habitants

* Afin d'épargner le sang et d'empêcher les oonséiluences d'un assaut, Mahomet avait ménagé un an^angement secret avec Abou-Sofyân, le chef des Coraychites, qui était venu s'entendre avec lui quelques jours auparavant. C'était Abbâs, l'oncle de Mahomet, qui s'était lait l'inlci incdiaire do la iicgociation. Elle fait le plus grand honneur aux deux partis; ol Abou-SolvAn ne fut pas un traître. Voir les détails donnés par M. Mua , Tiie iife of Mahomet, i. lY, p. U7, et surtout la note de la page 120.

• Voir le Coran, sourate xvn, verset 85, et le Sirat^er-raçoid, Uaduclion de l\. G. Weil, t. II, p. 106 et 276.

m MAHOMET, CHAPITRE III.

de la ville, qu'ils eussent à détruire toutes les idoles .

qu'ils avaient dans leuis maisons; cl en quelques heures TidolÂtrie avait dispara de la Mecque, dont 1 liiiùcdive devait être Lieulùt suivie par toules les tribus arabes \

Les Ansàr avaient pu voir de leurs propres yeux ce grand spectacle; ils avaient assisté à cette prodigieuse révolution^ et s'ils avaient pu croire à l*Envoyé de Dieu quand ils prêtaient jadis en secret le serment d*Acaba, leur foi devait être maintenant moins douteuse et plus efticace que jamais. Les grandes promesses que Mahomet leur avait dites étaient accomplies au delà même de toute espérance ; sa parole ne les avait jamais trompés; sa sagesse et sa générosité n'avaient jamais été en défaut. Ils pouvaient donc bien s'en lier à lui, quand il demandait à ses plus anciens et plus fidèles compagnons de ne pas s'attacher aux biens périssables de ce monde, et de songer plutôt aux récompenses étemelles. Mais combien il est pou d'hommes a qui il a été donné d'exercer sur leurs ' semblables cet absolu et bienfaisant empire !

Quant à Mahomet, nous lui retrouvons ici au milieu de son triomphe, et à la fin de sa carrière, toutes les qualités qu'avait montrées sa jeunesse. C'est toujours le même homme, quoi qu'on en ait dit, uniquement dévoué à la grande idée qu'il a poursuivie durant

* Tl nva;t lait aussi rélal)lir les bornos-liniilcs de l'enceinte saciw. le llarani, ]ioi!r faire bien comprendre qu'en détruisant ridolâtrie il ne voulait rien ùter à ta saiuielé séculaire de la Mecque. «

CiRACT^aS i)E MAHOMLT.

toute sa vie, et la servant par tous les moyens dont il dispose, avec la plus entière sincérité et avec un sucées miraculeux. La situation seule est changée ; ce sont des tribus, ce sont des villes populeuses, ce sont des nations qu il convertit, au lieu de Kliadidja, du jeune Ali, de Zeîd et du vieux Varaka. Le prophète ne s*est pas un instanl démenti ; mais le Dieu qu'il annonçait h sa famille, au lieu de n*ètre reconnu qu'à son humble foyer, Test désormais dans l'Ârabie, qui ladore, et qui va tenter de Timpaser au reste du monde.

Pour achever cette esquisse du caractère de Maho* mef, il faut encore le considérer dans les derniers temps de son existence et aux approches de la mort. A ces extrémités, tous les voiles tombent, et l'imposture se trahit eu cet mstant suprême, si c est elle, en effet, qui jusqu'alors a trompé la crédulité du vtil* gaire. Mais Mahomet, loin de diminuer, grandit encore quand il va quitter cette vie et comparaître devant Dieu, doat il s'est faitrapùire.

Dans les deux années qui avaient suivi la destruction des idoles et la proclamation du nouveau culte, Mahomet avait conquis, ou par lui-même ou par ses lieutenants, presque toule la presqu'île. 1^ Mahra, rOman, le Nadj, TUadramaut, l'Yémen avaient embrassé rislamisme par violence ou par conviction. IjCs chrétiens mêmes de Nadjrân avaient abjuré ^ Il ne res-

* U fallait que les u irips fiisscnl venus, et que ia i-évoluUon ivli- ^icu:$e lût bien mûre pour que les conquêtes de l islamisme Tussont si

MAHOMET, CHAPITRE III

tait plus qu'à donner à toutes ces tribus un oentre

d'action religieuse et nationale. La Mecque était indiquée pour leur capitale, par ia vénération sans bornes dont elle était entourée, et par les traditions pieuses qui remontaient jusqu'à Abraham lui-même. Mahomet ne pouvait penser à la dépouiller de ce privilège ; mais pour qu'elle piU- dignement recevoir llslam, il ne fallait pas seulement qu elle fût purifiée de Tidolàtrie, il fallait encore que le pèlerinage annuel dont elle était le théâtre depuis vingt siècles changeât de caractère et de signification. Pas un seul idolâtre, venu de quelque partie que ce fût de l'Arabie, ne devait désormais pouvoir s'y présenter. Mahomet résolut de se rendre de sa personne à la cité sainte. Mais il avait à préparer cette transformation détinitive, et ce n était pas d'un seul coup qu'il pouvait Faccomplir.

11 ne voulut pas faire lui même le pèlerinage, tant qu'il risquait de rencontrer des idolâtres autour de la Caaba, ou dans l'enceinte du territoire sacré. Il envoya donc Abou-Becr à sa place (631), à la téte de trois cents pèlerins de Médme, avec le titre de chef du pèlerinage [Émir el'Hadj)y et Ali fut chargé de lire solennellemenlau peuple le passage de la neuvième sourate S

fadles et si rapides. Presque nulle part la destruction des idoles ne trouva de résistance ; l'ancien coite ne suffisait plus aux besoins de ces peuples, et Von eût dit que de toutes pjirts la voii du prophète était attendue. Les influences julvei et chrétiennes, dés longtemps éprouvées, n W pas été sans doute étrangères à ce résultat.

« Cette sourate, composée de ISO Tersets, et qui n'est peut-être qua la continuation do la est une des plus importantes de tout

GARAGTkRB DE KAHOVBT. m

qui accordait aux païens quatre mois pour se soumettre,

et qui déclarait que, passé ce temps, le prophète était libre {Bardai) de tout engagement envers eux ; il leur était interdil de jamais prendre pa^t au pèlerinage, de même qu'ils étaient éternellement exclus du paradis. L iduiàlrie étant ainsi proscnie de l'Arabie, et Tlslam devant devenir la lot de l'univers,^ Mahomet put se rendre à la iMecque. Moins <le deux mois avant sa mort, dans le mois de Dsou-l-Kaada, il y fit le pèleri« nage d'adieu si célèbre et si vénéré dans les aiiiiales ' musulmanes Les cérémonies qu'accomplit alors le prophète sont restées le type inviolable de celles que doivent accomplir tous les pèlerins. U y apporta d'ailleurs lui-même une rigueur à laquelle ses femmes durent se soumettre ainsi qu'Ali \

le Coran, la déclaration d» guerre i ridoUtrie y est ftite dans les termes les plus terribles. U y a dans cette sourate beaucoup de désordre comme dans toutes les autres; mais le ton général a quelque chose de vraîmmt effrayant, surtout quand on songe aux conséquences qu'en a tirées le fanatisme mahométan. Au verset 5, it est dit : « Les mois sacrés expirés, tues les idolâtres partout où vous les trouvères. On ne doit les laisser en paii que quand ils se sont oon* vertis. • Voir le Sirat-mraçaul, traduction de M. 6. Weil, t. Il, p. 271.

* Depuis sa fuite de ta Mecque, Habomet avait visité deux fois les lieux saints; mais c'était le petit pèlerinage (Omra, El-Had4j-el- Asghar), qtii peut se faire i toutes les époques de l'année; le grand pèlerinage se &it au dixième jour du douzième mois, et Maliomet n'a* vatt pas pu le foire depuis dix ans.

* Ia sourate xsii* du Coran est consacrée tout entière au pèlerinage de ia Hecque, et c'est son titre. Voir autsi le S^'-eM'OÇmU traduction de M, 6* Weil, t. H, p. et suiv.

* Ses femmes n'ayant pas apporté de victimes ne purant participer au gnmd pùlerinage, et elles durent rester à l'état d'ttMl: oe quCne

lIAHOliiET, CHAPITIŒ III

U n'est pas nécessaire de décrire ici le détail de ces

cérémonies, malgré la juste importance qu'y attachen! les musulmans; mais je remarque la prière par laquelle Mahomet et tous ceux qui le suivaient, au nombre de quatre-vingt-dix mille ou cent mille, se constituèrent à Tètat de pénitents (iftrdm^) avant d'enti*er à la Mecque : « Me voici devant toi, 6 mon Dieu; à toi appartiennent h louange, la grâce et la puissance. Tu n as pas d'associé*. » £nlré à la Mecque, il lit les scpl tournées obligatoires autour de la Caaba, après avuii baisé la Pierre noire ; il récita une prière sur le • Macàm-lbrabim, et parcourut sept fois l'espace compris entre la colline de Safa et celle de Marva [Sai). Ce fut l'emploi du pi*emier jour« Les six jours suivants^ il sacrifia, suivant les rites, les viciimes qu'il avait amenées avec lui et qui le mettaient en état d'iiiràm. Puis sans quitter sa chamelle,' sur laquelle il était monté, il adressa, du haut d'une plate-iorme de l'Arafât, un long discours au peuple assemblé pour Yentendre. Il s'arrêtait après chaque phrase, et ses paroles étaient répétées à la foule par un de ses compagnons, Rabia, à la voix retentissant^. La tradition a conservé

leur permettait que la simple visite, Omra^ Ali, qui revenait d'une expédition, fut favorisé par le prophète, qui consentit à partager ses victimes avec lut.

< Ces distinctions à*ihrâm et â*iMâl sont encore scrupuleusement observées de nos jouis; mais les simples visiteurs sont toiyours beaucoup plus nombreux que les pèlerins proprement dits. Voir M. Gaussin de Perceval, Euai sur Vhktoire deê Arates, X, ni, pl M et suiv.

* Je reproduis la traduction de M. Caussin de Peroeval, t. ITI, p. 290; celle do M. VV. Huir en diflëre un peu. t. IV, p.

CARACTÈnB DE MAIIOIIEI

une partie de ce discoarsS dont j'extrais les passages suivants, en laissant de côté ceux qui se rapportent à des intérêts moins directement religieux, comme le

règlement des dettes, la réibrinû du calendrier, les devoirs réciproques des époux, etc«

« 0 peuples, écoutez nies paroles; car je ne sais si, une autre année, je pourrai me retrouver encore avec vous dans ce lieu. Soyez humains et justes entre vous. Que la vie et la propriété de chacun soient inviolables et sacrées pour les autres; que celui qui a reçu un dépôt le rende fidèlement à qui le lui a remis. Vous paï aîlrcz devant votre Seigneur, el il vous demandera' compte de vos actions. Traitez bien les femmes ; elles sont vos aides, el elles ne peuvent rien par elles seules ; vous les avez prises comme un bien que Dieu vous a confié, et vous avez pris possession d'elles par d^ paroles divine^ 0 peuples, écoutez mes paroles et fixex-les dans vos esprits. Je vous ai tout révélé ; je vous laisse une loi qui vous préservera à jamais de I erreur, si vous y restez fermement attachés, une loi . claire el positive, le livre de Dieu et lexemple de son

* Ce discours a été conservé dans roamge d'Ibn-lshàc et d'Ibn- Isbàni, qui préteadeni le donner lel qo*il a été prononcé. Voir le rat-etMriÊÇoiU, traduction de M. G. Weil, t. II, p. MO et suivantes, et M. William Nuir, The lift ofMabomei, t. IV, p. 257. U est répété aussi par le secrétaire de Wftckidl, avec quelques variantes sans impor* tance. La reproduction que je transcris est en grande partie celle de M. Cauflsin de Pereeval, t. HI, p. SOI. La tradition n'est pas d*acoord sur le lieu prëcis où se tenait Mahomet pour parler au peuple ; les uns le placent dans la vallée de Mina, les autres sur le mont AniCï^r ; dernier avis est celui dibn-hhftm.

143 IIANO)IET, CHAPITRE 111.

prophète. 0 peuples, ëcoulex mes paroles et fixez-les ûmi^ vos e^prils. Sachez que tout lausuhnan est le frère de l'autre, que tous les musulmans sont frères entre eux, que vous êtes tous égaux entre vous, et que vous n'êtes qu'une famille de frères. Gardez* vous de rinjuslice; personne ne la doit coniinellre au détriment de son frère; elle entrainerait votre perte éternelle.. . * »

Puis Rabia, s'adressant à la foule par Tordre du pro* phète : « 0 peuples, répondes, TEnvoyé de Dieu vous interroge : Savez-vous dans quel mois vous êtes ? dans quel lien? dans quel jour? »

La foule ayant répondu : « Nous sommes dans le mois sacré; nous sommes dans Tenceinte sacrée; c'est aujourd'hui la fête du saint pèlerinage^ » Mahomet ajouta : « Dis-leur, Rabia, que Dieu leur oi*donne, jusqu'au jour où il les rappellerais lui, de tenir le sang et le bien de leurs fi*ères pour aussi sacrés que ce mois, ee lerriloirc et ce jour. » A la fin de son discours, Mahomet, faisant un retour sur lui-même, s'écria : « 0 Dieu, ai-je rempli mon message et terminé ma mission^? » La foule qui Teutourait répondit,

* J'ai mêlé ici la traduction de M. G. Wcil, celle de M. Caussin do PerccYal et celle de M. W. Muir. Les différences sont d'ailleurs à peu près insip^ nlbutes. La pensée et le caractère du sermon ne sont pas changes. Voir aussi In promiére traduction de M. Gustave Weil, Mohammed der prophet, p. 511 ol suiv.

* Je ne sais pourquoi M. William Muir suspecte la vérité de celte grande scène. Il est bien difOdle, sans doute, de démontrer que ee n'est pas la tradition superstitieuse qui l'a inventée; mais il n'est pas plus aisé de démontrer que ce n'est là qu'une fiction. Logiquement,

GABACTËRE DE XAHOIIET. &45

comme si elle parlait au nom de Dieu lui-même :

« Oui, tu Tas accomplie; » el Mahomet s'écria de nouveau : « 0 Dieu, daigne recevoir ce témoignage. i> Alors il congédia rassemblée, el Abou-Becr versait des larmes en pensant que, si la mission du prophète était terminée, sa mort devait être prochaine.

En se retirant, Mahomet, fatigué, entra dans la maison d un marchand de nabidz, c'esl-à-dire d'eau de dattes préparée pour les pèlerins' ; et, comme pour montrer qu'il n'avait rien perdu de sa simplicité, il voulut boire dans le gobelet commun. Sou cousin, fils d'Âbbâs, lui représenta qu'il valait mieux se reudre à la maison de son père, où Ton auiuil à lui offrir une eau et un vase plus purs; mais Mahomet nisista, et il but dans le gobelet où se désaltérait la foule.

Tel fut Mahomet dans a ile solennité, la dernière où il ait figuré, et une des plus extraordinaires dont puisse se gloriûer rhisloii e des honmies. Je le trouve encore

oa doit croire que Mahomet a l'ail une allocution de ce genre !( nt les termes exacls importent fort peu. Son voyage à la Mecque ne pouvait pas awir un autre objet que de fixer les cérémonies du pèlerinage en les adaptant au nouveau culte, et il était impossible que le prophète ne parlât pas de sa mission. Voir M. W illiam Muir, t. IV, p 842. Ibn-Ish&c cite au moins trois témoins de cette dernière prédication de Mahomet sur rAraftt; wir le SinU-er-raçaiU, traducUon de H. G.Weîl, t. II, p. 507.

* U n'y a pas aujourd'hui de dévot pèlerin qui n'imite le prophète dans cette acUon insignifiante, et qui ne boive aussi du nabidz. Le pèlerinage serait moins complet et moins efUcace si l'on néglitreait cette sainte précaution. Voir M. WUliam Muir, The Ufe ofMalima, i. IV, p. m

m MAUOMfcT, ClUHTUË iil.

plus grand, s'il est possible, dans son agonie contre une mort prématurée et presque violente.

Depuis qu il avait clé empoisonné a Khaybar', sa santé, jusque*lè si robuste, ne s'était jamais complètement remise, et le deraugeinenl devint visible à tous les yeux quelques jours après sa rentrée à Médine. 11 y préparait une nouvelle expédition en Syrie, pour venger contre les Komains la défaite de Moûta, quand il ressentit les premières atteintes du niai auquel il devait succomber. Une nuit qu'il était dans la maison d'Ayésha, il se i*eleva dévoré par la lièvre; et, suivi d'un serviteur-, il alla dans le principal cimeliùre de Médine (Békia-el-6harkad). Là, il resta longtemps dans une méditation proluade, et il se mit ensuite a prier à haute voix pour les musulmans inhumés en ce lieu : (( Habitants de ces tombeaux, dit-il, soyez bénis; vous et moi nous avons obtenu l'accomplissement des promesses que le Seigneur nous avait faites. Vous êtes sauvés, et votre partage vaut mieux que le partage de ceux qui vous ont survécu. Si vous saviez ce que la bonté de Dieu vous épargne l Les épreuves vont se succéder comme se succèdent les parties d*une sombre

* (i éliiil, u ce qu il iiiii .iil, la cou\icUoii pei'soiinellc de Malioinot: clic poinait ôlre assez l'oiidtr; mais il suflit de se rappeler les laligues» qu'il a\ail. supportées dans les dernières anuées, pour comprendre que ses forces pouvaient être épuisées, sans oublier lesefïels prolublcs de son harem. Voir plus liuul, p. l'24.

* Le Siral -cr- raçoul a conservé le témi i^^na^^e et le nom de ce serviteur, allianchi de Mahomet; il se nommait Abou-Moveiiiai>u. Voir la traduc ion de M. G. >Vcil, t. l\, p. 5M.

CARACTÈRE bh MAHOMET. 445

nuit toujours de plus en plus sombres. Seigneur, accorde ton pardon à ceux qui sont enterrés ici. x» Puis» s'adressent ft son serviteur, il lui dit : «r 0 Abou-Moveiiiaba, le choix m'a été laissé entre la possession des trésors de la terre avec la vie iei-bas, et le paradis avec la vue du Seigneur; et j'ai préféré le paradis. dU revint ensuite à sa maison, fort souffirant et se plai* gnant vivement de douleurs de tète.

Les jours suivants, le mal ne cessant pas, il fit assembler ses femmes chez Maymouiia, où il se trouvait alors, et il leur demanda leur agrément pour demeurer désormais chez une d'entre elles. Il choisit Ayésha, dont les soins lui étaient les plus doux, et il se fit conduire chez elle par deux hommes de sa famille. 11 pouvait cependant encore se rendre à la mosquée pour diriger les prières publiques, et il fit un jour ua assez long discours au peuple pour justifier le choix d'Ouçâma, commandant, quoique fort jeune, Texpédition de Syrie ^ 11 eut aussi quelques paroles pleines de tendresse pour Abou-Becr, son futur successeur; il pria pour les morts de Ûhod i et, se rappelant l'asile que Médine lui avait assuré onxe ans auparavant, il ajouta :

« 0 vous qui êtes venus ici de la Mecque et des autres parties de T Arabie, écoutez-moi. Votre nombre s'accrott tous les jours, et vous remplissez de plus en

. 1 Ouçâma était fils de Ze!d, Taffiranchi de Mahomet et le compagnon de presque toute sa vie. 2el 1 était mort à la ImtaiUe de Moûta roLs aiib auparavant.

146 MAUOMET, CHAP1TK£ 111.

plus la Ville. Mais le nombre des hommes de Médine ne peut jamais s'accroître, et ils resteront éternellement

ce qu'ils étaient quand ils m'ont accueilli et qu'ils

m'ont donné un refuge* ils me sont particulièrement chers; car ils ont été ma famille, et ils m'ont rendu une patrie. Honorez qui les honore, et défendez-les toujours contre leurs ennemis ^ » Cètait une digne récompense pour les fidèles Ansàr.

Puis, s^adressant à l'assistance entière : « Musulmans, liit-il, si j'ai frappé quelqu'un d entre vous, me voici ; qu'il me frappe à son tour. Si je l'ai blessé dans son honneur, qu'il me rende à cette heure injure pour injure. Si j'ai enlevé à quelqu'un ce qui lui appartenait, qu'il reprenne son bien sur tout ce que je possède; et qu'il ne craigne pas d'irriter ainsi ma haine, car la haine n'a jamais été dans mon cœur ^ » Chacun gardant le silence« Mahomet répéta ce qu'il venait de dire; et comme un homme de la foule lui rédama une légère somme d'argent jadis prêtée, Mahomet la lui fit restituer aussitôt, en ajoutant t « ÎI vaut mieux avoir à rougir dans ce monde-ci que dans l'autre. »

11 parut encore une ou deux fois dans la mosquée

» Voir M. Gustave Weil, Mohammed der prophet, ip. 326 et suivé; M. NVilliaiu Muir, The Life of Mahomet, t. lY, p. 2G2 et suiv.; et M. Cnussin de Percevid, sur Vliutoire (U$ AraàeSt t. lU, p. 318 et suiv.

* Dans des vers qui ont élë conservés, Yaraka disait de Mahomt t (t Plein d'indulgence et de pardon, il ne rend jamais le mal 411011 lui fait; il réprime sa colère et son ressentiment, quand on l'insulte. » Voir Maçoudi, livre 1^ p. 145 de la traduction;

CmCTÈRE DE MAHOMET. Il7

pour assisler aux prières, qui étaient conduites d'après

ses ordres par Abou-Becr, et il se montra heureux de la dévotion des musulmans rassemblés pour les eutendre^ Naisses forces s'épuisaient de plus en plus; il avait de fréquentes défaillances ; et, quand il revenait à lut, on l'entendait répéter : « Mon Dieu, fortifiemoi contre le trouble de Tâme à rapproche de la mort. » Dans un instant de délire, il avait voulu écrire un nouveau livre qui devait pi éserver les musulmans de toute erreur, comme si ie Coran n'avait pas été écrit. Enfin, après une dernière visile à la mosquée, le matin, il eut un évanouissement plus long que les autres. En recouvrant ses sens, il vit Ayésha, qui lui frottait les mains en récitant des prières, comme il avait I habitude de le faire lui-inème en soignant les malades à Textrémité. « Cesse tes soins, lui dit-il, et retire tes mains; lu ne peux plus rien pour moi; » puis, la téte appuyée sur les genoux de la jeune femme, il expira en prononçant ces mots entrecoupés : « Que le Seigneur me pardonne î qu'il me rejoigne à mes compagnons d*eii haut«.. Éternité dans le paradis.

> C'était une oianière de désigner AbounBecr pour son successeur; et ce ne fût pas sans peine que Mahomet maintint ce choix. Ayésha Touiait que ce fût Omar qui remplaçât le prophète à la mosquée; Omar put en effet remplir une lois cet ofBce; mais Mahomet l'entendit de ses appartements, et U fit cesser les prières jusqu'à rarrivée d'Abott^Becr. Une autre fois» U avait indiqué aussi clairement sa to* lonié, en venant s'asseoûr de sa personne auprès de la chab*e Abou- Becr prêchait ce jour-lk| à sa place) el d'après son invitation expresse. Voir le Siraf-eMraçaul, tradoction de M. 6. Weil, t. Il, p. 54S et M. W. Muir» t. lY, p. 265.

148 MAHOMET, GUAPiTA£ 111.

Pardon... Oui... avec le compagnon d'en haut. »> Il dèsigoait ainsi l'ange Gabriel. Mahomet était alors âgé de soixante-deux ans, et il mourait le lundi 8 juin 652* Il pouyailse dire, en quittant la vie, que son œuvre

clait faite, et que ses deux grands successeurs, Abou- Becr et Omar, n'avaient qu'à continuer la religion et Tempire fondés par leur maître et leur ami.

CIUPITRE IV

SmCÉlIlTt DE MAHOMET

Jugement des contemporoins, amis et ennemis, sur Mabomet; Abou- SoCyàn; les déftutés à Tezdicyerd, roi de Perse; jugement de Maliomet lui-même sur le Coran, et ses récitations; état étrange de lialiomet pendant l'inspiration; les sourates terrifiques; Mabomet s*est Urajoiirs défendu de faire des miracles, sans nier ceux des autres firopliètes; éclipse de soleil, le jour de la mort de son fils; fables extravagantes inventées par la superstition. — Mabomet a eu surtout une autorité morale, et il ne s'est pas distingué par son courage; ses talents de général; il n'a pas eu de maître religieux; il n'était pas aussi ignorant qu'on l'a dit; sa passion tardive pour les fournies; sa fidélité à Kbadldja pendant vingt-cinq ans; ses treize épouses; ses neuf veuves, Mères des fidèles.

J'ai dit que je croyais à la parfaite sincérilé de Ma.homet, et je ne vois rien, dans toute cette carrière qne je viens de parcourir, qui puisse faire un instant soupçonner la bonne foi du prophète ^ Comment serait-il possible qu'il ne se fût pas trahi un seul jour, si en effet il s*était menti h lui-même et aux autres en se

* C'est aussi l'avis Irès-prononcé de M. Tliéodore Noldeke, l'iiistorien du Coran ; voir son ouvrage Geidùchle des Qfiràm^ p. 2 et suivantes.

150 MAUOilET, GUAPITRE IT.

donnant pour l'Envoyé de Dieu? J'ai cherché à expliquer cette mission, qu'il ne tenait que de sa conscience et de ridée qu'il se faisait du culte que l'homme doit a son créateur. Notez bien que c est à quarante*cinq ans qu'il commença ses prédications. Jusque-là, il ne s'était distingué de ses compatriotes que par les vertus ' les plus réelles ; et il est trop évident qu'en se faisant l'envoyé de Dieu, il ne voulait pas dire autre cliose, si ce n'est que Dieu lui inspirait le dogme qu'il venait prêcher et révéler au monde. Peut-être même que dans sa modestie Mahomet n'allait pas tout à feit aussi loin; il croyait simplement qu'il venait rétablir l'ancien culte qu'Abraham avait professé, et qu'il ne faisait que continuer les enseignements de Moïse, de David, de Jésus même et de tant d'autres prophètes suscités avant lui.

On peut voir clairement le sens réel qu'il faut attribuer à cette mission de Mahomet, en interrogeant, comme je l'ai déjà iàit plus haut, les témoignages de ses ennemis et ceux de ses partisans. Voici à cet égard deux faits qui me semblent très-décisifs.

L'empereur Héraclius revenait de sa glorieuse expëdition de Perse (628), et il se trouvait en Syrie quand il fut rejoint par l'envoyé de Mahomet, qui lui apportait la lettre où le prophète arabe le conviait à embrasser risiamisme. Plus surpris qu'irrité, et ne voulant pas sans doute se créer des embarras inutiles, l'empereur de Byiance s'était montré bienveillant et avait fait une réponse gracieuse quoique insignifiante.

SIIIGiiaXÉ D£ MAHOMET.

Mais pour savoir uq peu plus précisément ce que pouvait être cette étrange communication et Tétat de l'Arabie, limitroplie de son empire» il fît venir auprès de lui quelques marchands arabes qui avaient conduit une caravane jusqu'à Gaza. Parmi eux se trouvait Abou-Sofyàn, qui était encore à ce moment un des adversaires les plus acharnés de Mahomet, et qui ne devait se convertir que trois ans plus tard à Tislamisme. Hèraelius lui fit poser quelques questions par son, interprète, et voici le dialogue que la tradition a conservé: «t A quelle famille appartient Mahomet? —

— A une famille distinguée, répondit Abou-Sofyân«

— Y art-il jamais eu personne parmi vous qui ait tenu le langage qu'il tient? — Jamais. — Avant qu'il se donnât pour un prophète, passait-il pour un menteur?

— Non. — Y a-t-ileu avant lui quelqu'un de sa famille qui fût roi? — Non. — A quelle classe appartiennent ses sectateurs, à la haule classe ou au vulgaire? — Au vulgaire. — Leur nombre diminue-t-il ou s'accroit-il ?

— Il s'accroît sans cesse. — Ses adhérents le renientils quelquefois? — Pas un ne Ta renié* — Est-il fidèle à sa parole quand il Ta donnée? — Nous sommes actuellement en paix avec lui ; mais nous ne savons pas comment il observera les traités. — Avez-vous déjà fait la guerre avec lui? — Oui. — Qui a été vainqueur ? — Tantôt lui, tantét nous. ^ Quelles sont les doctrines qu'il recommande? — 11 nous ordonne d'abjurer les croyances de nos pères, de n'adorer qu'un seul Dieu, de faire l'aumône, d'observer fidèlement

152 VAHOHET, GHAPITHE Vf.

notre parole, et de nous abstenir de plaisirs cou-

* pables*. »

A cAié de cet aveu d'un ennemi, il fout placer Ten-

thousiasme non moins démonstratif des partisans de

Le prophète était mort depuis quatre ans, el Omar, successeur d' Abou-Becr, était en guerre avec le roi de Per^e. Quatorze musulmans se donnèrent la tâche d'aller convertir Yezdidjerd, et d'empêcher par là le conflit qui se préparait *. Ce prince, qui n'avait pas encore éprouvé la force des armes musuhnanes, reçut ces députés improvisés avec beaucoup de hauteur, et il leur fit sentir Tinfériorité de l'Arabie, osant entrer en lutte contre Tempire des Perses : « Ce que tu as dit de notre pauvreté, de nos divisions, de notie barbarie, répondirent les députés, était juste naguère. Nous étions si misérables que Ton voyait parmi nous des gens apaiser leur faim en dévorant des insectes et des serpents; d'autres faisaient mourir leurs filles, pour n'avoir pas à partager leurs aliments avec elles. Plongés dans les ténèbres de la superstition et de ridolàlrie, sans lois et sans frein, toujours ennemis

< Voir M. Gustave Weil» Mohammed der praphet, p. 201. U pense que, si celte tradition n'est pas mie, elle est du moins bien inventée, n n'y a pas de motif pour la suspecter. Toute cette morale est bien celle du Coran» empruntée d'ailleurs au mosaisme et au christianisme.

* On sait que cette 'gnem, commencée en 656, se termina bientôt par U mort de Yesdidjerd, dont les armées a?aient été mincues dans trois ou quatre grandes batailles, et par la ruiné de l'empire persan. Les musulmans y firent un immense butin.

SINGÉRiTË DE MAHOMST. 155

les UDS des autres, nous n'étions occupés qu'à nous piller et à nous détruire mutuellement. Voilà bien ce que nous avons été. Mais nous sommes maintenant un peuple nouveau. Dieu a suscité au milieu de nous un homme, le plus distingué des Arabes par la noblesse ^ de sa naissance, par ses vertus, par son génie, et il Ta choisi pour être son envoyé el son prophète. Par l'organe de cet homme, Dieu nous a dit : « Je suis le Dieu unique, éternel, /créateur de Tunivers. Ma bonté vous envoie un guide pour vous diriger. La voie qu'il vous montre vous sauvera des peines que je réserve dans une autre vie à Timpie et au criminel, et elle vous

conduira près de moi dans le séjour de la félicité. » La persuasion s'est insinuée peu à peu dans nos cœurs ; nous avons cru à la mission du prophète ; nous avons reconnu que ses paroles étaient les paroles de Dieu, ses ordres, les ordres de Dieu, et que la religion qu'il nous annonçait est la seule vraie religion. 11 a éclairé nos esprits, il a éteint nos haines, il nous a réunis en une société de frères sous des lois dictées par la sagesse divine. Puis, il nous a. ordonné d'achever son œuvre en étendant partout Tempire de Tislamisme, en traitant fraternellement les nations qui voudront se convertir, eu iiaposanl le tribut à celles qui voudront conserver leur religion, en exterminant celles qui ne voudront ni embrasser l'islamisme, ni payer le tnbut \ »

* J'emprunte celte longue citation à rouvrage de M. Caussin de Perceval (U IWf p. 47S)» qui a poussé ses recherehea jusqu'à la réu-

154 MAHOMET, CHAPITRE IV

Voilà comment les contemporains de Mahomet compfenaieut qu'il î tait l'Envoyé de Dieu, et voilà aussi comment l'équitable postérité doit l'entendre. Dans un monde où rien ne peut se faire qu'avec la volonté divine, les individus et les peuples ne se trompent 'guère à ces merveilleux pliénomcnes qui changent l'âme des hommes ; seulement ceui*ci doivent justifier ces grandes révolutions morales par leurs œuvres; et les autres, par leur foi.

Dn point plus douteux et non moins intéressant pour décider cette question de sincérité, c'est de savoir ce que Mahomet lui-même pensait du Coran et de ses récitations. Après lui, la légende n'a pas hésité à supposer que les feuilles du Coran écrites dans le ciel étaient apportées toutes faites à Tapôtre. Je crois que c'est aujourd'hui un article de foi irréfutable parmi les dévots musulmans. Mais je ne vois pas que Mahomet ait autorisé jamais cette légende, d'ailleurs fort naturelle à la dévotion et à l'ignorance. Si rori interroge à cet égard le Coran, on trouvera, j'en conviens, que son langage n^a rien de précis, et les métaphores dont il se sert peuvent s mterpréter dans un sens ambigu. Ainsi plusieurs fois, Mahomet, qui parle comme tous les propliètes au nom de Dieu ou au sien indifféremment, fait dire à Dieu : « Nous avons

nion de tontes les tribus anbes sous la loi musulmtne (640); ^ autres historiens de Mahomet se sont arrêtés à sa mort. Ce langage des députés musulmans est à peu près celui de IQafiir au Né<yftctii d'Abyssinie; voir plus haut, page 108. * '

SlNCiRlTÂ D£ MAilOMET. 155

fait descendre le Coran du ciel en langue arabe» (sourate verset 2). Ailleurs» il répète à peu près celle expression et il dit : « Le Coran esl descendu réellement du del » (sourate zyii, verset 106). Hais dans bien d'autres passages, il semble faire assez peu de cas de cette origine céleste du Coran, et il laisse cette fable aux infidèles. Dans la sourate iv% verset 152, il maudit ceux qui ne croient point a Dieu et à ses apôtres, et il s'écrie : « Les hommes des écritures (c'est-à-dire les juifs, et plus tard les chrétiens) « te demanderont de faire descendre un livre du ciel; ils avaient demandé à Moïse quelque chose de plus, et ils lui disaient : « Fais-nous voir Dieu lace à face. » Mais une tempête terrible fondit sur eux, en punition de leur méchanceté. » La sourate vi", verset 7, fait aussi bon marché de ces exigences des infidèles, auxquelles Dieu et son prophète n'ont pas à céder : « Quand même nous ferions descendre du ciel le livre écrit tout entier sur un rou* leau, quand même les infidèles le toucheraient de leurs mains, ils diraient encore : a C'est de la magie pure. »

Quelques versets de la sourate julm" peuvent résoudre ces contradictions apparentes et indiquer la vraie pensée de Mahomet, cachée sous des métaphores équivoques : « Ton Seigneur est puissant et miséri- . cordieux, et lè Coran est une révélation du maître de l'univers. L'esprit fidèle (l'ange Gabriel) l'a apporté d'en haut, et il l'a déposé sur ton cœur, ô Mahomet,

150 MABOHETp CBAPHRE IV.

pour que tu fusses un apôtre ^ » Le Coran ne serait

donc qu'une révélation, et en d'autres termes une inspiration de Dieu; il n'est pas présenté sous un autre jour dans une foule de passages, et tout en restant l'œuvre indirecte de Dieu, qui permet à son prophète de l'annoncer aux hommes, il n'en est pas moins Tœuvre personnelle de l'apôlre, qui le récite quand Tesprit d'en haut vient l'éclairer.

Ce qui peut contirmer celle interprétation favorable à la véracité de Mahomet, c'est qu à ses yeux le Pentateuque de Moïse et T Evangile de Jésus ^ sont descendus du ciel tout aussi bien que le Coran. C est là une assertion à laquelle il revient souvent, et qui n'a rien d'embarrassant pour lui. 11 n'en serait pas de même

* Voir la sourate xxvi, versets 191, 19*2, 193 el 194. Ou pourrait citer plusieurs antres passages tout à fait analogrues.

* Voir le Coran, souratfe ui, verset 2 : « H a tait deîscendi'e d'en liant le Pentaleuque et l'Évangile, pour servir de direction aux hommes. Il a fait descendre la Distinction » ( Al-Forkan , c'est un des noms du Corail, et la soui'ate xxv porte ce titre). Dans la sourate m, verset 58» il est encore dit que le Pentaleuque et rÉvangiie ont été envoyés d'ea haut. Ce qu'il y a d assez singulier, c'est que Mahomet parle de l'Évangile ea paraitsant le croire l'œuvre de Jésus, comme il parle du Pentatcuque, ceuYTe de Moïse. Ceci meaenuble fortifier encore l'ophikui que j'émeU ici ; car Mahomet ne pouvait ignorer que les chrétiens eux-mêmes ne font pas de rÉvangiie l'œuvre penonnelle du Christ; ils n'en font qu'un livre sacré inspiré par Jésus à ses apôtres» oomme le Coran était inspiré à Mahomet. II y a dans le Coran, sourate xn, Terset 105, un passage textuel de la Bible : a Nous avons écrit dans les psaumes que les Justes auront l'héritage de la terre. > Psaume stsvit, vei^et 29. Il est bien possible que Mahomet eût retenu ce court venel après l'avoir entendu citer de vive voix par quelque Juif. C'est ' le seul passage de ce genre dans tout le Coran; voir plus loin les Extraits du Coran, chapitre des Prophètes, et voir aussi M. KiUdeke, Histoire du Coran, p. 6

si le Praiateuqne et l'É^ngile chrétien eussent été dictés réellement par Dieu, et s'il fallait admettre que c'est au sens matériel qu'ils sonjt Tun et l'autre venus du ciel. Comme la parole de Dieu ainsi comprise devrait être à jamais immuable, il ne serait pas possible de supposer plusieurs rédactions successives qui pourraient se contredire, ou qui devraient tout au

moins se compléter. Au contraire, avec l'intermédiaire des prophètes, qui ne sont qu'inspirés, la parole de IKeu peut varier selon les individus, selon les peuples et selon les temps. C'est là, on peut dire, le système de Mahomet sur les prophètes, dont il parle sans cesse avec sympathie et admiration, ses prédécesseurs, méconnus et persécutés ainsi que lui.

Il n'y a donc pas beaucoup à s'arrèler aux expressions et aux images dont Nahomet se sert en parlant du Coran; il n'en est pas une seule qui ne puisse être expliquée symboliquement ; et c*est, à mon avis, les forcer étiangemenl que de les prendre dans une signification matérielle. « Le Coran est descendu du ciel sur le cœur de Mahomet, » ne veut pas dire autre chose, si ce n'est que le prophète était pénétré de l'esprit divin quand il composait et récitait les sourates.

Tous les témoignages s'accordent, en remoutanl à ceuxd'Ayésha, sa femme, et de Zeîd, fils de Thâbit, le premier éditeur du Coran \ pour constater que,

' Voir H. Gustave Weil, Mohammei der Prophète p. 44, noie 48 ; M. William Muir, The Ufe of Mahomet, x. II, p. S7; etsurloul tf. A. Sprenger, qui, en sa qualité de médeciD, s'est étendu plus que peiv

158 MAHOMET, CUAPiXA£ IV.

dans les momeiils où Mahomet était inspiré, il tom* tMÎt en un état extraordinaire et très-effrayant. La sueur coulait alors de son lioni, même pendant les saisons les moins chaudes de l'année ; ses yeux devenaient rondes de sang; il poussait des gémissements, et la crise se terminait le plus souvent par une syncope, qui durait plus ou moins de temps ; il n'aimait pas qu'on le vit en ce désordre, et ses amis les plus familiers n'osaient en ce moment lever les regards vers lui. Sans reconnaître dans ces émotions singulières des attaques d*épilepsie, comme on l'a bien des fois prétendu, on peut croire que les récitations du Coran, étaient toujours accompagnées pour Mahomet d'un trouble profond. Persuadé de sa mission divine, comme il Tétait, il avait pu arriver assex vite à penser que Dieu môme parlait par sa bouche. La grandeur et l'importance des idées qui Tagitaient répondaient à la sainteté de cet office; et même lorsque, plus tard, les sourates s'abaissèrent quelquefois à n'être que des apologies personnelles dans des querelles misérablés déménage, Thabitude était prise; et Mahomet pouvait ne pas déchoir à ses propres yeux, même quand il cherchait dans le Coran à calmer les jalousies de ses femmes et à faire taire les mauvais propos dont il était l'objet.

11 parait bien certain, d'après la tradition, que l'in-

sonne sur ces accidents, en apparence morbides, de la constitution de Mahomet. Voir Das Uben und die Leiire des Mohammad, t. I, p. 207 et suiv.

SlNCËHlTiî; DË MAHOMET. 159

spiration était irrégulièie et instantanée chez le prophète, et qu'il ne pouvait pas prévoir le moment où il en serait saisi. Parfois il en fut pris pendaul qu'il était monté à chameau ; parfois au milieu de la foule, aussi bien que dans rinlérieur solitaire de sa maison. U sentait lui*méme que ces secousses réitérées le fatiguaient beaucoup; et dans une occasion, que la tradition a recueillie, il ei^prima ce qu'il en pensait sous une forme qui n'a rien que de trè^naturel. Abou« Becr et Omar élaient assis un jour dans la mosquée, à Médine, quand Mahomet y entra par une des portes qui donnaient dans les maisons de ses femmes. 11 avait la main sur sa barbe, qu'il soulevait en la caressant. A celte époque elle grisonnait déjà sensiblement. Abou-Becr, faisant cette remarque, lui dit : « 0 toi, pour qui je serais prêt à sacrifier mon père et ma mère, que ta barbe et tes cheveux blanchissent I — Tu dis vrai, répondit Mahomet à son ami tout ému; mais c'est Houd et ses sœurs qui m'ont fait blanchir si vite. — Et quelles sont ses sœurs, demanda Abou- Becr? — C'est l'Inévitable et la Frappante, » répliqua le prophète ^ Il indiquait ainsi trois sourates, celles qui sont classées la xi% la lvi* et la ci^ dans le Coran. On les appelle les sourates terrifiques, en compagnie de cinq autres, qui ont reçu le même nom*»

* Voir M. \V. Muir. The Life of Mahomet, t. ÎI, p. 88.

* Les cinq auti^cs souralcs, oulre la xi«, la lvi et la ci«, sont la xxi», la Lxix», la Lxx\Ti*, la Lxxvni" et !a lxxxi* ; elles sont intitulées : les Prophètes, le Jour inévitable, les Envoyés, la Grande nouvelle et le Soleil

MAHOMET, GBAPITRB IT.

Il esl probable que la compositioa de celles-là avait été plus pénible, et que Mahomet avait souffert davantage en les produisant.

Je ne voudrais pas étendre par trop cette tradi*

lion, et il n'est guère probable que Tinspiralion ait toujours été aussi douloureuse; mais le désordre même du Coran donne, il faut en convenir, une grande vraisemblance à ces détails, qu*a pieusement conservés la dévotion musulmane. Je ne parle môme pas du désordre général du livre, qui est de toule évidence; m trouble est encore plus apparent, s'il est possible, dans le contenu même de chaque sourate. Il n'y en a pas une où le sujet se suive d'une manièi'e un peu continue et un peu régulière ; les ma* tières les plus disparates y sont traitées pèle*mèle, et à côté des rares articles de loi civile qui disposent sur les héritages, sur les femmes et sur les orphelins, par exemple, viennent se placer des imprécations sans lin contre les juifs, les hypocrites, les infidèles, des louanges à Moïse, à Jésus, (ils de Marie, et la jusliiication du prophète, etc.^ Toutes les sourates offrent la même bigairuie, qui muuLre bien la disposition d'âme de Mahomet. Les éditeurs n'ont pu rien y modifier, et s ils avaienl essayé d'y mettre un peu plus

ployé; voir M. W. Muir, The Ufeof Mahomet, t. H, p. 88. Ces sourates De semblent pas avoii* rien de parliculier ; mais pour bien juger de ce qui les avait rendues si pénibles, il faudrait connaître une toule de ciroonstances que la tradition n'a pu conserver.

* On peut citer entre autres la iv« tourate, où Ton trouvera la singulière confusion que nous signalons.

SINCÉRITÉ DE M AHOHBT. 161

d'ordre, c'est le Coran tout entier qui eût été à refaire*

Il fallait laisser les sourates telles qu'elles étaient, sous peine de les détruire, et d'ailleurs cette confusion môme est sans doute trop conforme au génie arabe et au génie oriental pour que personne pensftt même à la corriger.

Ce qui doit porter encore à croire que Mahomet n'a

rien voulu voir de surnaturel dans ses inspirations, c'est que dans le cours entier du Coran, et Ton peut dire presque à chaque page, il se défend de faire des miracles. Les idol&tres, les iniidéies, les sceptiques, les hypocrites lui demandaient sans cesse de justifier sa mission par ce témoignage irréfutable; sans cesse il s'y refuse, et il repousse avec colère et indignation ces pièges, où il pouvait facilement tomber. Dans la sourate in* , où il parle en excellents termes d'Anne, mère de Marie, et de la vierge Marie, mère de Jésus ^, il montre combien le don des miracles lui serait inutile pour persuader les hommes, puisque des prophètes doués par le ciel de cette puissance n'en ont pas moins péri sous la main des incrédules et des méchants : « A ceux qui disent : Dieu nous a déclaré que

nous ne serons tenus de croire à un prophète que lorsque ce prophète présentera une offrande que le feu du ciel consumera aussitôt, réponds : II vous est . venu avant moi des prophètes qui ont fait des miracles, et même celui dont vous parlez. Pourquoi donc les*

« Coran» sourate iu% Tonets 179 et suiv. ; trwluetioii de M. Kaslninki.

m viHOMgT, chaphrb it.

avei-vous tués ? Dites-le si vous êtes véridiques. S'ils le traitent d'imposteur, ô Mohammed, les apôtres envoyés avant toi ont été traités de même, bien qu'ils eussent opéré des mirades ^ apporté le livre des Psaumes et le livre de rÉvangile, qui éclaire. » Ailleurs S il dit plus expressément encore : « Ils disent : , Si au moins des miracles lui étaient accordés de la part de son Seigneur, nous croirions. Réponds-leur : Les miracles sont au pouvoir de Dieu, et moi je ne suis qu'un envoyé chargé d'avertir ouvertement les hommes. » Dans un autre passage, Dieu, prenant la parole, dît à Mahomet : « Rien ne nous aurait empêché de t'envoyer avec le pouvoir des miracles. » Et si Dieu ne Ta pas fait, il en donne la raison : a c'est que les peuples d'autrefois avaient déjà traité de mensonges les miracles qu'avaient laits les prophètes antérieurs \ » Enfin, pour ne pas prolonger ces citations presque inutiles, tant elles sont përemptoires, en voici une dernière, tirée de la sourate xxi^ : a Les méchants se disent en secret : Mohammed estait donc autre chose qu^un homme comme nous? Le Coran n'est qu'un amas de rêves; c'est lui qui Ta inventé; c'est un poète; qu'il nous fasse voir un miracle comme en fidsaient les envoyés d'autrefois^.»

* Coran, sourate mx*, verset 48; Toir auasi sourate x; Tenet Si.

* Coran, sourate zyii*, verset 6t.

' Coran, sourate zn% versets 3 et suiv. U serait fiicile d^aecumuler autant de passages qu'on voudrait en ce sens. C'est là une des id^

A ces citations du Coran, on peut joindre un fait plus décisif encore et qui atteste bien la véracité de Mahomet. Dans une occasion où Tiroposture était provoquée par tout le inonde, et où elle était aussi facile que profitable, il la repoussa avec une hauteur dédaigneuse. Son tils Ibrahim venait de mourir, âgé d'environ deux ans, au mois de mars 630. Cet enfant devait lui être doublement cher, d'abord parce qu il était le seul enfant mâle qu'il eût, et ensuite parce qu'il était né de Maria, la Copte, dont Tintrusion parmi ses femmes avait causé les orages les plus fà« cheux et un scandale déshonorant. Le jour même où cet enfant mourut, il y avait une éclipse de soleil. Autour de Mahomet, on ne manqua pas de dire que Tastre s'éclipsait à cause de la mort d'Ibrahim; mais le prophète coupa court à ces rumeurs flatteuses, qui circulaient déjà dans le peuple^: « Le soleil et la lune ne s'éclipsent, dit-il, ni pour la mort ni pour la naissance de qui que ce soit. Ce sont des merveilles divines, par lesquelles Dieu manifeste sa puissance afin qu'on le craigne. Quand vous voyez une éclipse, mettez-

qui reviennent le plus souvent à Tesprit de Mahomet. Voir plus loin 1^ Extraits du Coran, chapitre de Mahomet.

« Voir M V7« Muir, The Ufe of Mahomet, t IV. p. 165. La douleur de Mahomet parait avoir été excessive, ainsi que celle de Maria et de sa sœur Shirin, chargée du soin de Tenfant. Les historiens arahes donnent leiplus toudiants détails, qui prouvent la profonde lensibiltté de Mahomet et son amour passionné des enfants. Il y a dans sa vie plusieurs traits tout à ftit analogues à celui qui a fait tant d'honneur à la mémoire de Henri r^. M. Mahmoud E0endi, astronome, et un des élèves les plus distingués de la mission égyptienne à Paris, a calculé

Oigitized

m UiiBOm, CHAPITRE IT.

VOUS en prière, et restez-y jusqu'à ce qu'elle soit passée. » Pourtant, qu'y aurait-il eu de plus simple pour Mahomet, qui était au comble de sa fortune et qui régnait dés lors sur FArabie, que de prendre ce phénomène pour un signe de la sollicitude divine envers lui ; et, en le supposant un imposteur, que de profiter si aisément de la crédulité populaire, appuyée sur le sentiment d'une légitime reconnaissanèe ? Il ne suc-

coiaba point à celte vulgaire tenta tioii, et l'iiistoire impartiale doit lui rendre cette justice ^

En présence de tels faits, il faut se mettre en garde contre ces fables dont on entoure quelquefois la mémoire du prophète, et par lesquelles la superstition musulmane a cru relever sa gloire. Mahomet n'est pour rien dans les récits merveilleux de son voyage à Jérusalem en une seule nuit, des dix mille anges qui combattaient à Bedr pour les Ansâr et les tfohadjir, des armées invisibles qui soutenaient les fidèles musulmans dans toutes les rencontres, etc. Ce sont quelques expressions obscures ou métaphoriques du Ck)ran ^ qui ont donné naissance à ces contes absurdes; ils n'ont obtenu créance que beaucoup plus tard, et il

cette éclipse de GôO, dans son excellent Mémoire sur le calendrier arabe avant l'tslaimsme, etc. Paris, imprimerie impéri:ile, 1858, in-8. A la page 5 et suiv., M. Mahmoud a rapporté avecle texte arabe plu* sieurs haditJis sur la mort d'Ibrahim.

' M W. Muir, par exemple» l'a fait en trés-bons termes, The Ufe of Mahomet, t. ÎV, p. 166.

* Voir le Coran, pour le voyage noctunie à Jérusalem, sourate xvii*, verset 1 ; pour les dix mille anges à Bedr, sourate vm% verset 9; pour les années invisibles, sourate xxxm% verset 9. Dans tous ces passages

SIRG&BITt INE VàHOXET. 165

serait inique de les fiiire remonter à Mahomet, quand il a toujours résisté personnellement à cette pente irrésistible de l'esprit arabe.

Il est même bon d'ajouter que, tout en se défendant lui*-mème de faire des miracles, il n*a cessé de croire fermement à ceux de Moïse et même à ceux de Jésus- Christ. Il se complaît à les raconter longuement, loin de les nier ; et celui de la baguette changée en serpent est exposé trois ou quatre fois au moins dans le Coran. Ce n'est donc pas les miracles en eux-mêmes que Mahomet repousse ; c est uniquenient une telle faculté surnaturelle appliquée à lui-même. Il a bien assez d'avoir vu l'ange Gabriel dans un de ses songes et dans un moment d'exaltation excessive. La mission qu'il s'est donnée lui suffit, et elle est assez belle et assez utile pour le persuader lui*méme, ainsi qu'elle persuade, tous ceux qui rapprochent. 11 est difficile de sa^ir comment Fesprit railleur et sceptique des Co« raycliites aurait pris les miracles que Mahomet eût essayé de faire ; mais puisqu'il a protesté lui-même constamment contre une telle intention, il est bien inutile d'élever cette conijecture, et il vaut mieux s en tenir au Coran qu'à des hypothèses. L'empire qu'exer* çait Mahomet était tout moral, et il n'y a pas dans toute sa vie un seul fait qui autorise à l'accuser de charlatanisme. Ses compagnons Tadoraient avec le fanatisme d'un dévouement et d'une admiration sans

U n'Y a rien de plus que des méUpliinpes; voir M. Wîlltam Kuir, t. II, p. m

m 11AU0M£T, CUAPiIA£ lY.

bornes; mais quand, sur le corps de Mahomet qui Tenait d'expirer, Omar, au désespoir, voulut prétendre

que le prophète ne pouvait mourir, Abou-Becr n'eut pas de peine à calmer la foule, un instant égarée, et à rétablir la triste réalité. II n y avait pas plus de miracles pour la mort de Mahomet qu'il n'y en avait eu

durant sa vie^

Une remarque qu'on peut aisément faire en lisant Thistoire du prophète, c'est que, dans une nation aussi belliqueuse que celle qu'il conduisait, ce ne fut pas par son courage qu'il acquit son influence. On aurait

dû croire que c était surtout par la bravoure personnelle dans les combats que le chef des Arabes se serait

signalé. II n'en fut rien, et bien que des historiens

musulmans aient appelé quelquefois Mahomet le pro*

phète du sabre % le Coran a beaucoup plus fait pour sa domination que sa vaillance. Il ne montra jamais sans doute la moindre faiblesse dans la lutte et sur le champ de bataille \ mais la douceur naturelle de son caractère le rendait peu belliqueux, et son tempéra** ment était si nerveux, qu'il avait toujours quelque

^ Voirie Sirat^-raçoul, traduction de H. G. Weil, t. II, p» 348 et Buiv.l M. Gustave Weil» Mohammed der Praphet, p. 223; M. Cftusstii de Percerai, Essai sur VMstoire des Arabes^ t. III, p. 332; et M> W. Muir, The Life of Mahomet, t. IV, p. 283. L'altercation d'Omar et d'Abou-Becr otfre des détails ircs-curieux et même très-touchants, que je n'ai pu rapporter ici, mais qui méritent d'être connus. Il suffit à Abou-Becr de citer à Omar quelques vers du Coran pour le con* vaincre et le ramener; Siral-er-raçaul, tiaduclion de M. G. Weil, t. II, p. 349.

* Voir l'article de H. Reinaud sur Mahomet, p. Cl

SlKCiRITÉ DE HAHOHKT. W

peine à rester dans les ténèbres^ Pendant la meilleure

partie de sa carrière, il ii'euL pas 1 occasion de mettre les armes à la main, et il avait cinquante ans passés quand il devinl chef d'armée. Mais un talent qu'il semble avoir possédé au plus haut degré, c'est celui du général. Les détails qui pourraient nous éclairer sur sa capacité militaire sont rares ; mais, autant quon en peut juger d'après quelques indications, Ma* homet parait avoir été beaucoup plus habile qu aucun de ses concurrents dans Part de la stratégie. La vigilance infatigable pour les préparatifs, le coup d'œil pendant l'action, la conception générale d'un plan de campagne, la persévérance et le secret ne lui onl jamais fait défaut, et ces qualités éminentes ont probablement beaucoup contribué à son succès. Ses biographes n'étaient guère en état de les apprécier, et voilà sans doute pourquoi ils ne nous en ont rien dit. Mais nous pouvons suppléer à cette rélicence; et en voyant que Mahomet éprouva si peu de revers, on est en droit de supposer qu'il avait en lui toutes les ressources qui les préviennent et qui domptent la fortune.

Il n'a pas eu de maître qui lui ait enseigné la tactique, et ses triomphes militaires n'ont été que Teflel de son génie. Je .crois, à plus forte raison, qu'on peut en dire autant de ses croyances religieuses, elles n'ont rien de bien original, et elles étaient répandues

> U; W. Muir, The Ufe ofMalumet, t. III, p. ôh

168 MAHOIIfiT, GUAPITR£ IV.

et connues avant lui. Mats c*est Mahomet seul qui a sa les faire prévaloir à jamais parmi les tribus arabes» et s il n'a pas la gloire de rinvention, il a du nnoins celle dun prosélytisme invincible non moins que bien* faisant. Les Ilanyfes l'avaient devancé, et il ne s'est pas fait faute d'emprunter beaucoup au judaïsme et au christianisme, qu'il comprenait à sa manière. Mais les Uanjfes étaient restés obscurs et inféconds. Le judaïsme et le christianisme avaient avorté dans ces contrées, malgré leur vérité et leur grandeur. Mahomet seul a réussi, gr&ce à ses puissantes facultés, qui n'étaient qu'à lui. Aussi peut-on trouver assez inutiles les peines que se sont données bien des historiens pour découvrir quels avaient été les maîtres religieux de Mahomet. Sans doute il est assez curieux de con* nailie ses relations avec les Abra ha miles, avec les juifs et les chrétiens, soit de la Mecque, soit de ^Médine. Mais tout cela n'explique rien, et ce ne sont pas des enseignements de cette espèce qui décident du destin des grands hommes. Il n'y a pas d'école pour les héros, pour les conquérants, ni surtout pour les fondateurs de religion. C'est le ciel qui les fait, et ce sont les circonstances qui les développent^

• M. le docteur A. Sprrri^-fM' n consacré de longues et Irès-savanlcs reclierclu's à ces questions. Dans le second volume de son ouvrage, Das Ijeùen und die Lehre des Mohammad, plusieurs chapitres traitent de l'influence chrétienne sur Mahomet, et spêcialemenl du inailre que peut avilir eu le prophète. Dans un appendice fort curieux, au treizième chapitre, l'auteur a réuni tous les témoignages des auteursoriginaux qui peuvent jeter quelque jour sur ce poiot délicat. Quel ciaii

Digitizod by Ci..

SINCÉRITÉ D£ MAUOHËT.

Par des moUf;> analogues^ je crois qu'on a attaché beaucoup trop dlmportance à la prétendue ignorance de Mahomet. Qulmporte, en effet, qu^ilait su ou qu il n'ait pas su lire et écrire? En est-il moins grand? En a-t-ii muiiis détruit Fidolairie dans le monde arabe? Ën^a-t-il moins été Torganisateur et le chef d'un peuple entier, le prophète d'une religion nouvelle? Les historiens les plus autorisés, M. A. Sprenger, par exemple*, penchent à supposer que Mahomet n'était pas aussi peu instruit qu'on l'a cru, d'après certains passages du Coran mal interprétés. Il y a un bon nombre d'autres passages qui prouvent tout le con* traire; et dans la vie même du prophète, une multitude de détails ne se comprennent bien qu'en admet- " tant qu'il possédait ces premiers éléments de toute culture intellectuelle. Mahomet paraissait en bien sentir lui-même toute i'utiUté, puisqu'il imposait cet enseignement pour rançon aux prisonniers de Bedr,

ce maitrp'' (îuelle était «a patrie et son nom? \\ paraît qu'il se nommait Abralia, renét^^at chrétien, qui, après s'ôlre converti à l'Islam, fut au nombre des émigrés d'Abyssinie. La tradition n'est pas d'ailleurs si bien établie qu'elle ne varie beaucoup d'un auteur à l'autre; et ce prétendu maître o^t appelé aussi Bahyrâ et Sergius, par les Ijisloriens chrétiens de celle époque; t. II, p. 180, 549 el suiv.

* M. A. Sprenger, Das Leben utid die Lekre des Mohammad, t. H, p. 398, a fait de cette question l'objet d'une annexe spéciale. M. Caussin de Perceval, Essai sur Vhistoire des Arabeft, 1. 1, p. 555, la laisse dans le doute. Il est probable cependant que Kbadîdja n'eût pas chargé des intérêts de sa caravane un homme qui n'aurait pas su tenir des comptes, et Mnliomet avait vingt-quatre ans environ quand la riche veuve le prit pour son ag^ent. On a supposé que Mahomet n'avait appri? n lire et à écrire que dans un âge assez avancé. Voir M. Kôldëke, Mitloire du Coran, p. 10 et suiv.

170 MAHOHET, CHAPim IV.

ei qu'il avait autour de hii des secrétaires attitrés. Dans son agouiCi il demandait à ceux qui assistaient à 8)es derniers moments de l'encre et une plume pour

écrire un nouveau Coran, et ceci prouve qu'il était en état de se servir de ces instruments délicats. Mais, encore une fois, ce sont là des questions tout à fait secondaires, et l'ignorance de Mahomet, loin de le diminuer à nos yeux, devrait au contraire nous le faire admirer encore davantage.

J'en arrive à la faute la plus grave qu'ait commise le propiiète^ je veux parler de sa polygamie. Ce desordre fatal et presque inexplicable a jeté une ombre et comme une tache indélébile sur toute sa mémoire; et il ne nous apparaît qu'avec cette souillure, qui abaisse son caractère et déshonore ses mœurs. On la retrouve dans la vie de plus d'un patriarche biblique, sans qu^clle y produise ce déploiable effet. C'est que le temps et les personnages sont changés. Ce qu'on

tolère à l'origine des âges parait inexcusable six siècles après Tère chrétienne, surtout quand on prétend appeler les peuples à une religion meilleure, et qu'on doit apparemment purifier les mœui^ en même temps qu'on éclaire les esprits ^

Mahomet avait cinquante ans quand il perdit Khadidja. Il en avait vécu avec elle vingt-cinq dans Tunioa la plus ildèle et la plus heureuse, d où étaient

< I<ongtemp8 après 1 ci^*^ des patriarches, Salomon avait eu les mœurs que l'on saiti et quoiqu'il eût donné ce fiiUil exemple, son renom de sagesse en avait peu soolîert.

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