SINCÉRITÉ DB MAHOMET
sortis d'assez nombreux enfants. Veuf depuis un mois à peine, il avait épousé Saouda, veuve de Sakrân, un des émigrés d'Abyssinie (620); et presque en même temps il s'était fiancé à Ayésha, la fille d'Abou-Becr, qui avaitalors sept ans et qu'il n épousa que trois années plus tard (623). Cet engagement, contracté sans doute par calcul politique et afin de se rapprocher davantage encore d'Âbou-Becr, fut fatal, et il devint Torigine de tous les excès qui suivirent. Pendant près de quatre ans, après la mort de Khadldja, Mahomet s'était contenté d'une femme unique, et Saouda non plus n^avait point eu de rivale. Mais, une fois marié à la jeune et charmante Ayésha, il s'abandonna sans mesure à ses passions, et en moins de cinq années il épousa huit femmes, sans compter deux concubines. C'est d'abord Hafsa, tille d'Omar et veuve d'un guerrier fameux. Hafsa, d'un caractère altier et bien connue pour son intraitable humeur, n'avait pu se remariée; et Othmân entre autres avait refusé sa main. Par une condescendance assez singulière et pour satisfaire Omar, le prophète prit Hafsa pour femme, et il donna sa fille Oumm Collhoum à Othmân. Ceci se passait en 624, c'est-à-dire deux ans environ après l'Hégire.
Dans le cours de 626, Mahomet épousait jusqu'à quatrefemmes : Zeynab (Zénobie), ûlle de Khozeima, appelée pour sa charité la mère des pauvres, veuve de son cousin Obeida, tué à Bedr ; Oumm Salma^ veuve d'un des émigrés d'Abyssinie, qui, en mourant après Ohod, lui avait laissé quatre enfants en bas
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âge; Zeynabf fille de Djash; et Djouveyria, fille du chef des l>éni-Mouslalik, dont la tribu venait d'ôlre subjuguée. Captive du prophète, la belle Djouveyria avait su le toucher ; et, grâce à elle, la plupart des prisonniers avaient été épargnés.
Mais le mariage de Zeynab, fille de Djash, avait été loecasion d'un grand scandale. Elle était la femme de ce Zefd dont Mahomet avait fait son fils adopiif, de telle sorte que le prophète, donnant un coupable exemple, épousait sa belle-fille. Zeîd, par un dévouement aveugle, avait répudié sa femme, dont il n'avait point à se plaindre, et l'avait ainsi rendue libre. Le monde musulman était affligé profondément et indigné de cette union contraire à tous les usages. Mahomet la légitima par un verset du Coran*, et dêsui iuais les fidèles purent prendre pour femmes les femmes répudiées de leurs enfants adoptifs. Zeïd fut récompensé de sa complaisance par la mention expresse de son nom dans le livre sacré* ; mais à dater de ce moment, il perdit son titre de fils de Mahomet, et il ne
* Coran, sourate xxxiii", verset 57. M. W. Muir, The Ufe ofMahch met, t. m, p. âSO, blâme ici irè»-vivemeiit Mahomet, pour lequel il .est d'ailleurs fort impartial et même bienTeillant, et il Ya jusqu'à dire que eette sanction sacrée donnée à une passion brutale est c une eflronterie impie. » Cette expression sévère n'est que juste; seulement il est peu probable que Mahomet eût la pleine conscience de ce qu'il faisait, et qu'il sentit sa faute comme nous pouvons la sentir nous-mêmes.
* Voir le GoraUi sourate xxuii', verset 57 : c Lorsque Zéld prit un parti et résolut de répudier sa femme, nous l'unîmes à toi par le mariage, afin que ce ne soit pas un crime pour les croyants d'épouser les femmes de leurs fils adoptife après la répudiation. » Zeid est avec
SIRCÉRITfi m MAHOMET.
fut plus que le fils de Hârithai comme le voulait sa naissance.
L'année suivante, le prophète joignait aux sept femmes qu'il avait déjà la belle Rihana, comme concubine. Rihâna, delà tribu des Juifs Gorayzha, si cruellement massacrés, était restée fidèle à la religiou de ses pères ; et c'était là un obstacle infranchissable à devenir une épouse légitime. Safia, autre Juive, veuve de Kinâma, chef de Khaybar, fui moins scrupuleuse» et après son abjui ation elle devint la huitième femme de Mahomet. £n 628, il en épousait encore une nouvelle dans la personne d'Habîha, \eu\e d'un des émigrés d'Âbyssinie, qui n'avait pas moins de quarante ans, et à laquelle il s'était fiancé par procuration aussitôt qu'elle avait eu perdu son premier mari. A la même époque, il prenait comme concubine Maria, Tesclave copte \ qui devait lui donner le seul iils et le seul enfant qu'il eût eu depuis Khadidja. Enfin la dernière femme de Mahomet fut Maimouna, qu'il épousa pendant le petit pèlerinage à la Mecque, trois ans environ avant sa mort. Veuve de deux maris, Maimouna était Agée de cinquante et un ans, et il est probable que l'objet principal de Mahomet, eu contractant cette union, ce fut de hâter la conversion et de s'assurer le dévouement du neveu de Maimouna,
Aboii-laliab le seul des contemporains de Maiiomet noiuoié duiis ie Ck)i au, souraie cxi, verset 1.
* De l'avis unanime de tous les commenta leurs, il est fait allusion aux querelles intérieures que suscita la jalousie des femmes du prophèie couU'e Maria la Copie, Coran, sourate lxvi, vci-sets 1 et suiv.
114 MAHOVBT, CHAniRE IT.
le fameux Khalid, tils de Valid, surnommé TEpée de
Dieu, qui devait ôtre par son courag(^ et son habileté un des appuis les plus fermes de 1 islam naissante
Il est évident pour plusieurs de ces unions que ce fut la politique qui les dicta ou les imposa. Tels sont les choix d*Ayésha*, fille d*Abou-Beer, et d'Hafsa, fille d'Omar; ce n'étâil qu ua lien nouveau entre le prophète et ses deux plus illustres adhérents, destinés à ôlre ses deux premiers successeurs. Tels furent aussi les choix de Saoudà, de Zeynab, fille de Khoieima^ d'Oumm Salma, d'Oumm Uabiba, et même de Mairaouna^ toutes veuves de musulmans morts en exil ou
tués au combat. Mais il n'y a plus de calcul, cl il n'y a que de la débauche dans toutes ces autres alliances qui se multiplient à quelques mois d'intervalle, et qui ne s'expliquent que par -àe brutales convoitises.
* Voir le Sirat-er-raroid , traihiction do M. G. Woil. t II, p. 341. Malioiiit'L avait recomniaiiJé a i^cs sectateurs de ne pas épouser ses f( itiines après sa mort, Coran, souiale xxxiii. xer^cX 55. Aucun musulman n'enfreignit cette recommandation, qu on l ézardait comme sacrée Les neuf veuves dt Maliomet entourées de respect furent pensionnées par rÉtat, auquel ions les iucns du prophète avaient fait retour, et elles turent appelées les Mêrei des fidèles, aûn de mieux con* sacrer leur veuvage.
- Lorsqu'Ayésha devint la femme de Mahomet, elle n'avait que dix ans. Pour ne pas sentir une sorte d'horreur de cette union, il faut ^■e rappeler la différence protonde (juV't;djlit le climat dans rage de la nubilité ; mais luètne en faisant aux intlueuccs extérieures la part aussi tai pe qu'on le voudra, il reste toujours quelque chose de liieii cxtraorduKure dans un le! mariage. D'aprè?: Thn-TshAc, Moliomet nvail épousé en tout treize femmes; Siiat-er-raçoul, tradu tien de M. G. Weil t. II, p. 341 et suiv L nuteur donne de très-longs détails sur
Digitizod by C<.
* SWGÉRITË DE MAHOMET
Sans doute Mahomet, donnant une maison séparée à chacune de ses femmes et ne les tenant pas réunies dans le même harem, voulait, dans plus d'un cas, acquitter envers elles une dette de reconnaissance et leur assurer une situation indépendante après de longs malheurs ; mais cette excuse, qui est vraie pour quelques-unes de ses épouses, ne l'est pas pour les autres, et il ne les prit ordinairement que pour assouvir des passions qu'il lui eût été, ce seuible, assez facile de surmonter à cette époque de la vie.
Pendant trente années de suite, il était resté dansla monogamie ; et autant qu'on peut en juger par bien des traits de sa vie, il goûtait vivement les charmes de la famille, et il adorait ses entants et ses petits-enfants. Il avait une tendresse profonde pour toutes ses tilles, et il avait su être un excellent père en même temps qu'un fidèle époux, à un Age oà les violences des sens sont le plus à redouter. Comment, après tant de réserve et de sagesse, le prophète est-il tombé dans les abîmes du vice? On pourrait croire que c'est la prospéijté qui Ta enivré et qui Ta jeté dans ces excès, où se sont dégradés aussi tant d'autres hommes parvenus au faîte de la puissance ainsi que lui. Mais cette hypothèse même a bien peu de fondemeul, quand ori le voit, au milieu de ses triomphes et jusqu'au dernier
jour, ( onserYcr toutes les autres vertus de sa jeunesse : la tempérance, la simplicité et le plus absolu désintéressement, avec une activité prodigieuse, qui ne se dément pas un seul jour, et qui suffit tout ensemble à
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la religion^ h la politique, à la diplomatie et à la guerre. En dclèudant aux aulres croyants^ d'avoir plus de quatre femmes légitimes, il $*accorda le privilège d en avoir jusqu'à neuf» sans compter les esclaves\ ^exemple et le précepte étaient également fâclieux, et c'est la polygamie qui a surtout perdu l'islamisme.
Mais pour être juste, il faut se hflter de dire que ce n'est pas Maliomet qui la fondée. Il la trouvait établie de temps immémorial chex les peuples qu'il convertibsait, et elle est niallieureusement la condition de l'Asie presque tout entière. U n'y a donc pas à la lui reprocher comiae si c'étail lui qui reût introduite, et qui eût apporté au monde cette dépravation et ce fléau. Mais il eût été digne de sa grande mission de combattre un si redoutable désordre et d'essayer de le détruire. L'idolâtrie qu'il a renversée n'était pas plus fatale ; et il eût été encore plus beau de réformer les mœurs que de réformer les croyances. L'idée de Dieu qu'il apportait au monde arabe n'y a pas produit ses conséquences les plus heureuses, puisque la reli-
• Coran, soui'atc iv, verset 3. Dans ce passay;e, le prophète conseille môme aux iîdèlcs de n'avoir qu'une seule feoune ; mais il glisse sur ce dernier précepte, qui n'a jxis prévalu.
•Dans le Coran, sourate xxxni, verset 41), le prophète semble rccevuii de Dieu la {icrmission d avoir autant de femmes qu'il voudi a ; mais dans le verset 52, il dit : a 11 ne t'est pas permis de prendre dorénavaiiL d auires lemmes , m de les èclianp* ! e^onlre d nulros, quand même leur beauté te chaiaierait, à 1 excipuon dci enclaves (jue lu peux acquérir. » Mahomet avait alors neuf femmes, à ce que croient les commentateurs, parce que Zeyaab, lide de Khozeima, était morte, et que Maliomet ne i unuii pas leniplacée.
gion nouvelle n'y a pas créé entre les hommes ces liens sacrés qui fondent la famille et par suite les sociétés. Je ne dis pas que Mahomet eût réussi dans cette noble entreprise; et quand on voit les coutumes elTroyables qu'il a dû réfréner, on peut douter que le peuple arabe eût entendu de meilleurs conseils sur un sujet si délicat. Mais ç*aurait été une gloire incomparable de les donner, au risque môme de les voir incoonnus. Seulement il est probable que Mahomet, malgré sa propre expérience si longue et si douce, n avait pas compris les bienfaits de la monogamie. Il avait obéi à son instinct, qui l'avait d'abord excellemment conduit i il y obéit ensuite non moins aveuglément, quand cet instinct perverti le précipita dans le mal K M. William Muir le remarque avec raison, .la polygamie est une des divergences essentielles entre rislam et le christianisme, que sous ce rapport Mahomet aurait pu imiter comme il Ta fait sous tant d'autres. La criiique est vraie, mais il^ne faut pas l'exagérer. L'Arabie n'était pas l'empire romain, et la doctrine chrétienne, après le judaïsme, avait lait de vains efforts pour pénétrer chez les tribus de la péninsule. Le christianibme a fondé la monogamie chez des peuples tout préparés à la recevoir, parce qu'ils l'avaient presijue toujours pratiquée. J avoue, du reste,
* La passion de Haliomet pour les femmes paraissait excessive mèn:c i ses compagnons, et le secrétaire de Wftckidi rapporte ce mol d'Uin- Abbàs : c Le plus grand des musulmans était aussi le plus passionné de tous pour les femiueb. » Voir M. William Muir, The Life of Mahcmety t. IV, p. 310.
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que c'est une grave lacune dans rintelligence de Mahomet, et une rançon qu'il a payée à la faiblesse luiniaine. Mais encore une fois, il faut se rappeler qu'il était un Arabe, et non un Juif ou un Grec, et qu*il
y a bien des idccs et des sentiments qui n'étaient pas faits pour lui ; c'est ie secret de la Providence.