‹ Mahomet et le Coran précédé d'une introduction sur les devoirs mutuels de la philosophie et de la religionChapitre 26 sur 47 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

Le CORAN

Désordre dans la composition du Coran; efforts vainement tentés pour claaâfier régulièrement les cent ijuatone sourates ; travaux récenls de MN. G. Weil, W. Muir et Nôldeke; deux grandes divisions : sourates de la Mecque, sourates de Médine; difficultés que présentent ces divisions, toutes larges qu'elles sont ; style du Coran. — Doctrines principales du Coran : Tunité de Bleu, créateur, tout-puis* aant et miséricordieux ; la vie future ; paradb de Mahomet ; respect du Coran pour les prophètes antérieurs. Moïse et David; sentiments de Mahomet à l'égard de Jésus-Christ; sa vénération extraordinaire; tolérance du Coran; insuffisance du Coran, considéré comme code de législation ; quelques-unes de ses réformes les plus bienfaisantes; il adoucit les mœurs» et il relève la condition des femmes ; le Coran n'est pas fataliste; absence de toute métaphysique dans le Coran.

Ce ne serait pas assez connaître Mahomet que de négliger de l'étudier aussi dans le Coran. Son livre est un bien autre témoignage que tous ceux de la tradition; car c'est là le principal instrument de son action sur le monde. Sans le Coran^ le prophète aurait pu jouer encore un grand tÔle ; mais son empire, aus« fragile que celui de Cossayy» son précurseur politique, serait mort avec lui ; et il ne serait resté de son pas'

MAHOMET» GUAPiTRE V

sdge sur la terre qu'un souvenir fugitif comme celui de tant d^autrcs, n'eût été cette influence durable que peuvent seuls conférer des monuments écrits. Le Coran a été pour les nations musulmanes Tunique | source de toute leur vie religieuse, morale, civile et , politique. Il est encore aujourd'hui le seul lien social qui leur doime quelque consistance. C'est par le Coran que l'œuvre de Mahomet a vécu jusqu'à nous, et qu'elle pourra vivre encore duiaiit tout le temps que lui accorderont les desseins de la Providence. Dans le * Coran, nous pou n uns relrouver le prophète tel que nous venons de le voir avec toutes les grandeurs et toutes les kicunes de son génie, très-supérieur aux peuples qu'il tâche d'éclairer, mais forcé de leur faire h son insu des concessions qui l'abaissent lui-même, \ et sans lesquelles il n'aurait été ni compris ni suivi de ceux qu'il voulait convertir et qu il a tant améliorés.

Je devrai nécessairement laisser de côté la plupart des questions que soulève la composition du Coran * ; elles appartiennent plus directement à la philologie et à rfaistoire. Mettre un peu d'ordre dans les sourates et ' dans les versets, c'est une entreprise bien délicate, , même pour les plus habiles ; et c'est une tâche que

* L'Académie des inscriptions et belles-lettres a mis spécialement cette question au concours en 1857. Un seul ties trois mémoires cou-roniiés, celui de M. iNôldeke, a été publié. Quand on connaitra ceux dos deux autres concurrents, MM. Âmari et A. Sprenger, il n'eî^tpasà douter que ce ditficile problème ne soit très-largement élucidé, si ce n'est tout à fait résolu. C'est ropinioii de M. Reinaud dans sa Notice sur Mahomet, p. 78. i

très-peu de gens peuvent essayer avec quelque chance de succès. On sait que, après la mort du prophèle, les principaux musulmans, Omar en tête, pensèrent à recueillir ses récitations et à en faire un corps d'écritures, qui put servir de guide à la religion nouvelle. Un des secrétaires de Mahomet s'acquitta de ce soin, qui lui fut officiellement imposé; et sa compilation, perfectionnée dans une seconde édition vingt ans plus tard, est le texte même qui est parvenu jusqu'à nous. Il ne peut pas s'élever le moiadrc doute sérieux sur rauthenticité, ainsi que je Tai dit^; mais néanmoins que d'obscurilés! que d'impénélrables ténèbres 1 Et si l'esprit arabe a pu se satisfaire de ce chaos, moitié par piété, moitié par ignorance, comment Tesprit moderne se résignerait-il à s'en contenter ?

La lumière quon pouvait y porter n'était que celle de l'histoire; et comme désormais on connaît suffisamment toute la vie de Mahomet, il était permis de tenter, d*après les événements qui la composent, une coordination chronologique dans les sourates. Il est évident, en effet, que le langage de Maiiouiet a dû varier selon les temps et selon les situations où il s'est trouvé. Quand il en était encore à ses médita lions solitaires et à ses anxiétés sur le mont Uira ; quand il commençait à enseigner quelques disciples cachés et fidèles ; même quand il discutait avec les CoraycUites incrédules et moqueurs, réunis autour de la Caaba, en-

< Voir plus haut, p. 29.

m MAllOMbï, ClUHTUE V.

cure idolâtre, il m pouvait parler comme plus tard iorsqu il availélé vainqueur dans cent combats, quand l'Arabie lui était en partie soumise, quand il envoyait des ambassadeurs aux Étals voisins pour les sommer d'embrasser l'Islam, et qu'il était reconnu pour TEn* voyé de Dieu par tous ceux qui avaient d'abord nié sa mission. Il ne pouvait prêcher à Hédine au milieu des Hohadjirs et des Âusâr» comme il avait jadis prêché secrètement à la Mecque; et lorsqu'il rentra victorieux dans la ville sainte, après dix ans d exil, ses paroles devaient avoir aussi, avec bien plus d'autorité, un tout autre caraclère. Ne serait-il pas possible, avec ce fil conducteur donné par Tbistoire, de rétablir la succession régulière des sourates, et de leui laire ainsi refléter ou plutôt révéler les phases diverses par lesquelles a dû passer Tâme du prophète, parlant au nom du liieu qui l'inspirait, soutenant ses compagnons, fondant son culte et son gouvernement, organisant une société nouvelle, maudissant les idolâtres et les infidèles, et poursuivant ses ennemis? C'est là ce que se bout demandé des esprits curieux et savants, et ils ont cherché une réponse i ces problèmes.

Déjà M. Gustave Weil* avait donné une classification des sourates, et il les avait rangées dans un ordre qui s appujait sur de proloudes études et sur une cou-

* M. Gustave NVeil, Mohammci/ dcr Prûphei, p. 50i etsuiv. Au t luiis oùM. G. Weil essaya celte cla^^silicationj le bujeL claii trt^iieuf parmi les philologues européens; il avait élc abordé dès loiigieiiips par les biojjraplies arabes, mais avec trop peu de oniique» comme on peut le croire. Voir M. Noldei^e, Uislaire du Coran, p< 40.

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naissance Irès-étendue et Irès-précise du sujet. Aptes lui, M. William Muir, aidé de secours encore plus puissants, a reconimcncc ce travail épineux*. Mais pour se convaincre des dii&cultés presque insurmontables qu'il présente, on n a qu'à comparer les deux lisles. Elles n'ont aucun rapport entre elles. La première sourale, pour M. G. Weil, suivant en cela les auteurs musulmans est celle qui dans le Coran se trouve la

xcvi^; pour M. W. Muir, c'cbL la cm*. La seconde de. M. Weii, est la lxxiv"" du Coran ; la seconde de H. W. Muir, est la c*. liCS divergences continuent ainsi jusqu'à la fin de la liste. Bien plus, M. G. Weil reconnaît quatre-vingt-trois sourates de la Mecque et trente et une de Médine; M. W. Muir n'en reconnait guère qu'une vingtaine de Médine; et il croit que le reste a été composé à la Mecque. Quand des juges aussi compétents sont si peu d'accord, on doit présumer que le prublùme est à peu près insoluble, du moins dans rétat actuel des choses; et il est prudent d attendre de nouvelles lumières*

< M. William Uuir, The lÀfe of Malumet, U II, p. 518 el sulv.> et

t. III, p 3n.

• 11 serait aisé de pousser ])lui> loin la comparaison, et je ne sais s'il y aurait \mo seule concordance dans les deux listes. Ce qui m'étonne le plus, c est que le nombre des sonrafes; 5oit de la Mecque, soit de Mediuc, puisse cire si différent de part et d'autre. Chaque dourate porte en tôle, et npi-èè le tilre, une de ces deux indications : • Donné à la Mecque; Donné à Médine, » avec le nombre de>' versets, il semble dés lors qu'il n y a plus d'erreur possible; mnis je ne trouve point, sur Torij^ine de ces inBicalions, de renseignemenis particuliers. Voir ï Histoire du Coran de ]J. Ci. Noldekc, p. 55 et suiv.

184 MAUUM£T, CUAPiTHË V.

Il est évidenl qu'il faudrait d'abord établir solidement, s'il se peut, la distinction des sourates de la Mecque et des sourates deMédine. A la Mecque, Mahomet est au début de sa carrière ; il cherche à convaincre les incrédules; ii coiabaL ses adversaires ; il annonce sa mission, et il expose le dogme nouveau de manière à persuader les plus rebelles. Mais alors il ne peut songer à les ^contraindre, car il n*a pas la force à sa disposilion ; il est abreuvé d outrages chaque fois qu'il parait en public et qu'il veut expliquer la foi nouvelle. Après dix ans de luttes d'abord seciùtes, puis ouvertes et toujours pénibles, ii est obligé de fuir pour mettre sa personne à l'abri et pour défendre la vie de ses adhérents. C'est là une situation toute différente de celle qu'il occupe plus tard ; et naturellement rempreinte doit s'en retrouver plus ou moins profonde dans les sourates que cette époque troublée et humiliante a vues naître.

A Médine, au contraire, Mahomet est au milieu de musulmans iidèles et enthousiastes. Avec leur aide toute-puissante, il peut organiser la religion qu'il a conçue et qui doit sauver TArabie. Les obsiacles qu'il rencontre encore autour de lui ne sont rien, et il est sûr de les écarter. Bientôt il est victorieux sur le champ de bataille de Uedr ; et, malgré quelques revers passagers, son ascendant grandit tous les jours ; ridolàtric perd pied à pied son terrain, et le jour approche où (die sera délruile de fond en comble dans son sancluairc de la Caaba. L'existence de Mahomet à

LS CORAN. i85

Médine est une suite de triomphes de plus en plus

éclatants; à la Mecque, célail un péril incessant, auquel il fallut enfin se soustraire par la fuite.

Il y a donc entre les sourates de la Mecque et celles de Médine toute hi distance de la faiblesse à la puissance et de la défaite à la victoire.

Une autre différence non moins profonde, c'est qu'à la Mecque Mahomet est plus jeune et que les ardeurs de son génie ont dû être d'autant plus vives qu'elles étaient plus récentes. C^est à la Mecque qu^il ressent les premières atteintes de l'inspiration prophétique ; et les élans de son flme doivent se reproduire dans les sourates qui jaillissent alors, presqu'à son insu, de ses longues et brûlantes méditations. Plus tard, tout en^ flammé qu'il peut être encore, il est du moins plus réfléchi ; il a conscience de ce qu'il éprouve ; et s*il communique toujours avec l'ange Gabriel, il n'est plus épouvanté de ces rapports surnaturels, comme le jour où resprii céleste lui apparut pour ia première fois. Les soins de la . politique se mêlent aux préoccupations religieuses ; il est sûr désormais de sa mission personnelle ; mais c'est le courage et la foi de ses compagnons qu'il faut soutenir, leurs dissensions qu'il faut régler, leurs entreprises qu'il iaut conduire. Mahomet, dans cette situation, n*a pas trop de toute la maturité de sa raison ; et s'il reste toujours uispiré, c'est comme un législateur et un général peuvent l'être.

Ainsi) différence d'âge, différence de position, voilà.

m MAHOMET, CHAPITRE ?.

ce semble, des caraclëres biim iranchés pour discerner les deux espèces de sourates el les uiodiiicalions de slyle. Mais essayer une classification d'après ces doiHiées fiugiles, loules réelles qu'elles sont, c'est là l'écueil ; et l'on ne voit pas que jusqu'à présent personne, même parmi les plus érudits, ait pu le surmonter. Ce qui rend presque impossible un classement ré* gulier, c'est que dans une seule et môme sourate tel verset semble être de Médine, tandis que le verset immédiatement voisin semble être de la Mecque. Fau* dra-t-il donc disloquer les sourates ? £t quelle main serait assez délicate, assez savante, ou même assez téméraire, pour tenter le démembrement? Ârrivât-on à le justifier d'une manière assez plausible, ce ne serait toujours qu'une conjecture plus ou moins heureuse. Un nouvel arrangement fait par un autre deviendrait un nouvel ordre, qui ne paraîtrait pas moins acceptable, et l'œuvre primitive disparaîtrait pour devenir celle d'une érudition toujours hj^pulhétique, quelque intelligente qu'elle serait.

On peut donc penser, pour de justes raisons, que le mieux est encore de laisser le Coran tel qu'il nous a été transmis, avec son désordre par trop notoire, mais aussi avec son ardeur sainte et la vénération inviolable qui l'entoure. Ce qu'il y a de certain, parmi bien des ' traditions confuses, c'est que Maiiomet, surpris par la ' mort, n*eut pas le temps de réunir lui-même les fragments épars de ses prédications. Ce soin, remis à un de ses secrétaires, Zdd, fils de Thâbit, fut accompli

picusemeat. Mais ce n'était pas précisément une rédac^ lion officielle qu'on til à ce moment. Ce furent Afcou- Becr et Omar qui sentirent pour eux-mêmes le besoin d'un tel recueil ; et celui de Zefd fut si bien leur propriété personnelle, que des mains d Omar il passa non point à son successeur dans le Khalifet, mais à sa fille. Il y avait cependant d'autres rédactions du Coran parmi les fidèles; on disputait même avec ardeur sur Tauthenticité de divers passages, et ce fut pour apaiser ces contentions redoutables que le khalife Oth* mân l'"' fit faire une rédaction nouvelle, dont l'exemplaire de Hafsa fut la base. Cette récension fut définitive; et, bien que tous les anciens exemplaires n'eussent pas disparu, suivant les ordres du khalife, elle Tem*^' porta bientôt, et elle est restée la seule entre les mains des croyants, exposée seulement à ces variantes lé-^ gères que le temps iallige toujours aux monumenls leff plus respectés.

Une autre question non moins intéressante et sur laquelle il n'est pas facile d'avoir une opinion personnelle, c'est le style du Coran. Mais là, du moins, on peut accepter l'opinion généralement reçue et regarder le Coran comme le chef-d'œuvre incomparable de la langue arabe, quoiqu'on y puisse distinguer bien des nuances selon les époques de la vie de Tauteur. La beauté de la forme, de l'avis unanime de tout le monde, égale la majesté du sujet, et la perfection du langage n'y a jamais laisse l'expression au-dessous de ce qu'elle devait rendre. Nous avons vu, un peu

m HAHOMBT, CHAPITRE V.

plus' haut \ quel enthousiasme inspiraient les récitations de Malioniet à tous ceux qui les enlendaient ; et Ton ne peut douter que cette séduction, attestée par des conversions nombreuses cl inattendues, n ail aidé beaucoup le prophète auprès d'un peuple si sensible aux charmes de la poésie. Mahomet s'est défendu de jamais écrire en vers, de peur d'être confondu avec les poètes vulgaires ; et il n'est pas sûr, si 1 on en croit une anecdote traditionnelle, qu'il con* nût les règles exactes de la versification ^ Mais la fougue de la pensée, la vivacité des images, 1 énergie des mots, la nouveauté des croyances suppléaient au reste dans cette prose irrésistible ; et les cœurs étaient entraînés, avant même que les esprits ne fussent convaincus. Nous devons croire que celle iascination n'a jamais été poussée aussi loin par personne; et, parmi les iondateurs de religion, c'est un trait parti-; culier de la physionomie de Mahomet, qui la rehausse et la singularise entre toutes. C'est un immense avantage pour le Coran d^être resté le plus beau monument delà langue dans laquelle il est écrit; et je ne vois rien de pareil dans toute l'histoire religieuse de l'huma-

^ Voir plus haut, p. 109.

^ Habomet dtait un j4»ir un vers d'un poète contemporaint et il le citait à fiiux» mettant quelques mots hors de leur place. AiMra*0ecr, qui était auprès de lui, releva sa méprise et lui signala son erreur. Ilaliomet accueillit avec bîenvelUance la critique de son ami ; mais il ne parut pas en sentir la portée; et le déplacement d*un mot, qui ce* fiendant rendait le vers irrégulier» lui sembla sans conséquence. Voir M. Caus^n de Percerai, Enm i«r FMilabre ée$ Arate$, t. III, p. m.

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nilë ^ Il ne faut pas perdre de vue celle considération, si l'on veut comprendre rinfluonce inouïe (|u*a exercre le Coran. On a cru d'autant plus aisément qu il était la parole de Dieu, que jamais homme parmi les Arabes n'avait fait entendre de tels accents.

Quant à nous autres profanes, nous ne pouvons sentir ce mérite à un degré bien éloigné que grâce aux traductions. Biais malgré leur nécessaire froideur, la flamme, quoique à demi éteinte, brille encore d'un vif éclat ; et Ton devine, à la chaleur immortelle qu' elle garde à travers tant d'intermédiairesi ce qu'a dû être le foyer primitif dans son incandescence et son explosion. Nous en sommes donc réduits à prendre le Coran tel qu'il est dans les versions qui nous le rendent accessible, et à en dép:ager quelques idées principales qui nous le représentent avec une vérité suffisante et une équitable justice.

On sait que le Corau se compose de cent quatorze sourates ou chapitres, divisés en versets inégaux. Ces sourates sont plus ou moins longues ; et celles qui ont été placées en téle du livre sont, en général, beaucoup plus développées. Tandis que quelques-unes ont jusqu'à vingt et vingt-deux pages, d'autres ne comptent

* Nous pouvons sentir la beauté des psaumes de David et la beauté des hymnes Tédiques, comme nous sentons celle du Coran, au travers des traductions. Hais David et ses psaumes n'ont pas fait le code de la nation juive ; et les Védas onl été bien moins encore le code des Hindous. Le caractère multiple du Coran n'apparUent qu'à lui; c'est • tout à la fois un hymne, un psaume, une pri^, on code, un senni»n> un liuUelin de suerre, une polàniquei et même une histoire.

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