HA1I0MET, CHAPITRE T
qu^une ou deux lignes^ Chaque sourate porte un tilre
tiré le plus habiluellement d'une des expressions qu'elle renferme ; mais ce litre n'a pas toujours une relation bien étroite avec les lualières, d'ailleurs trèsdisparates, qu'il doit résumer*. A chaque sourate est aliaché ce frontispice uniforme el significatif: « Au nom du Dieu clément et miséricordieux'. » C'est la destruction même de ridolâtrie. Voici d'ailleurs comment s'ouvi*e le Coran, et la première sourate s exprime ainsi :
« Louange à Dieu, le maître de l univers, le clémeiiL «t et le miséricordieux, souverain juge au jour de la (c réthijulion. C'est toi que nous adorons; cest toi « dont nous implorons le secours. Dirige-nous dan^ le « droit sentier, dans le sentier de ceux que tu as
* On peut voir cette différence d'élendue entre les sourates dans la fable chronologique de M. W. Muir, Tke Ufe of Mahomet, t. IT, p. 318. Il a indiqué la longueur de chaque sourate, d'après rédition m-i" de M. Fiûgel. Tandis que la ir sourate, la plus longue de toutes, a 22 pages el demie, et que d'autres en ont encore 14, 13 et 12, quelques-unes, comme la cvui*, la«GXti*, la an*, n'ont qu'une ou deux lignes.
* Ainsi la seconde sourate est intitulée : la Vache, uniquement parée qu'au vecset 63 U est question d une Tache que Moise ordonna aux Israélites d'immoler à Dieu. Bien d'autres titres ne sont pas mieux Justifiés.
" n n'y a qu'une seule sourate sur les cent-quatorze qui n'ait pas ce préambule, c'est la ix*; et ron ne sait pourquoi. Quelques commentateurs ont pensé que cette sourate n'était que la suite de la précédente, et n'eu pouvait être détachée ; d'autres ont cru que l'omission tient à ce que cette sourate est urte àe» dernières qu'ail récitées Mahomet, bien près dès lor» de mourir; il a oublié la formule habituelle. Peut-être n'esl-ce aussi qu'une négligence des premiers copistes»
LB CORAN. m
« comblés de les bienfails, et non de ceux qui ont
« encouru la colère ou qui s*égarent*. » . Ainsi l'unité de Dieu, sa bonté et sa providence, qui récompense le juste et chfttie le méchant, telle est la première idée que proclame le Coran. On pourrait presque dire que c'est la seule à laquelle il se borne, la montrant dans toutes ses conséquences, avec toutes ses preuves, y revenant sans cesse et la répélaht sous toutes les formes. Mahomet est inlarissable quand il parle du Dieu unique, du Dieu tout*puissant, du Dieu bon, qui veille sur Thomme, le protège dans ses afllictions, le console dans ses misères, et qui ne lui dé^ . mande qu'une seule chose, à savoir, d'être soumis humblement à la main bienfaisante qui Ta créé et qui le fait vivre. Pour faire passer sa conviction dans les cœurs sourds auxquels il parle, il en appelle à tous les témoignages que la nature lui offre, «r II en jure par le soleil et sa clarté, par la lune quand elle le suit de près, par le jour quand il le laisse voir dans tout son éclat ; il en jure par Taube du matin, par la nuit quand elle étend son voile, par le ciel qui accomplit ses révolutions, par les astres noclurnes qui brillent au firmament, par la terre qui fait germer les plantes^ par le territoire sacré de la Mecque, par le figuier et Toli-
^ Celte première sourate, qui n'a pas de tiu^ spécial, a reçu différents noms qui en signalent toute T importance. On l'appelle, entre autres, l'Introduction, la mère du Coran^ ou le Chapitre sufflutnit, c*est-è-dire qui peut i^mplacer tous les autres ; c'est comme (e Pator des musulmans. Voir plus loin les Extraits du Coran, premier cha-* pitre, ^
m NAHOIIBT, CHAPITRE V.
\icr, par le mont Sinaî ; il en jure par les coursiers j lialetaiiby 4U1 se frayent le chemin sauj^lant à travers les colonnes ennemies; il en jure par le kalam, qui écrit tout, par le Coran, le livre révélé ; il en jure aussi par Tàme de l'homme capable de vice et de vertu, capable de rester pure ou de se corroinpic ^ » 11 n'y a qu'un seul Dieu, auquel ridolâtrie associe aveuglément des divinités impuissanlcs, envers qui rhomrae enivré par ses richesses et de vains plaisirs est trop souvent ingrat, mais que les cœurs inlelligenls, les fidèles doivent toujours ad(u*er et toujours bénir* Puis il s'écrie :
« ïout ce qui est dans les deux et sur la terre chante les louanges de Dieu ; à lui appartient la puissance ; à lui appartient la gloire; lui seul peut tout. C'est lui qui vous a créés. Tel parmi vous est infidèle; tel autre est croyanL Mais Dieu voit ce que vous laites. Il a créé les deux et la terre en toute vérité ; il vous a Ibrmés, et vous leiournerez tous à lui. Il connaît tout ce qui se passe dans les deux et sur la terre ; il connaît ce que vous cachez et ce que vous produisez au grand jour; Dieu connaît ce que les cœurs renferment... Aucun malheur n'atteint Thomme sans la permission de Dieu. Dieu dirigera le cœur de celui qui
* Toutes ces adjuralioitt diverses se retrouvent dans les différentes soorafeSt surtout dans les dernières, où Mahomet parait affectionner plus spécialement cette forme de langage. Peut-éire aussi ces souraies ne sont-elles que des fragments où s'essayaient les premières inspira- X lions du prophète. Ce ne sont pas les moins belles. Voir plus loin les Eitraits du Coran, chapitre de Dieu.
LB Goiuk m
croit en lui ; car il voit tout. Craignez-le de toutes vos
l'orccs; écoutez, obéissez, el fuiles 1 aumône, dans votre propre intérêt. Celui qui se tient en garde contre son avariée sera réeooipensé. Si vous faites à Dieu un prêt généreux, il vous payei*a le double ; il vous pardonnera, car il est reconnaissant et plein de longanimité. 11 connaît les choses visibles et invisibles; il est le puissant et le sage*. »
Tel est le ton général du Coran ; et il n*y a qu'à l'ouvrir au hasard pour y lire des passages aussi beaux que ceux que nous venons de citer* On a dît que, sans David et sans Isaîe, Mahomet n'eût jamais trouvé de telles inspirations. Cette critique n'est juste qu'en partie; et, ce qu'on peut croire, c'est que Mahomet a puisé aux mêmes sources que les deux prophètes hébraïques, c'est-à-dire le spectacle delà même nature, la même notion du divin dans son propre cœur, la même révoUe contre les croyances grossières dont il élait entouré. Le prophète arabe n'a été ni un plagiaire ni un écho ; il connaissait assez mal et trèsindirectement les monuments hébreux ; et si son âme n'eût pas été profondément émue^ jamais il n'eût ren*
* Ces eilndts sont empruntés à la sourate lut. On peut trouver le même début et en partie les mômes idées dans les sourates mi, ux» ui et Lxn, toutes données à Médine. Dans cetle dernière, en particulier, après le verset consacré à la louange de Dieu, Mahomet ajoute: € C'est lui qui a suscité au milieu des hommes illettrés un apôlre pris parmi eux» afin qu'il leur redit les miracles du Seigneur, qu'il les rendit plus purs, leur enseignât le Livre et la Sagesse, & eux qui élaient naguère dans un égarement manifesle. »
194 MAHOMET, CHAPITRE V
coniré, en suivant les traces d'autrui, une expression aussi sublime et aussi sincère des sentiments qui Texaltaient. Ce qui est vrai, e*est que pour nous ces idées n'ont rien de nouveau, et que nous en connaissons des exemplaires & la fois plus complets et plus vénérables. Mais l'Arabie ne les avait jamais entendues, et c'est Mahomet qui les lui apporta et les lui fil accepter.
A c6té de Tunité de Dieu, premier dogme du Maho*
métisme, le Coran en pose un second ^ conséquence nécessaire de celui-là : c'est la croyance à la vie future. Il l'affirme de toutes les manières, avec non moins d'énergie et de persistance. Au delà de la vie présente, rhomme devra rendre compte de ses actes et de ses pensées au Dieu qui i a créé; et un jour viendra où la justice étemelle distribuera dans sa miséricorde et sa rigueur les châtiments et les récompenses. Je sais bien tout ce qu*on a dit contre le paradis de Mahomet, et je ne conteste pas que les houris ne puissent servir de texte à des sarcasmes plus ou moins spirituels ^ Mais d'abord elles tiennent dans le Coran beaucoup moins de place qu*oh ne le suppose d'ordinaire; et le
1 Ceci se rapporte particulièrement à Gibbon, BisUmre êe la décadence de PEtÊ^re romain, chapitre u Gibbon n'a pas pris Mahomet au aériem, et il i^eat moqné da Hahométiame, comme des autres religions» tout en le défendant contre les attaques et les jalousies des moines. 11. W.Kuir, en blftmant aussi le paradis muralman, a éié plus juste. Il a montré que la doctrine de Mahomet i cet égard a^it varié selon les époques de sa vie ; voir The Life ofMakmef, t. II, p. 141 et suivantes.
paradis musulman s y présente surtout sous la forme d'un jardin merveilleux, arrosé d*eaux fraîches et courantes, délices incomparables sous un climat desséché comme celui de TArabie. Cent fois Mahomet parle de la vie éternelle et du paradis, sans quMl y soit question de vierges aux yeux noirs qui attendent les fidèles ; et quand il mentionne les houris, c'est en général avec une réserve et une sorte de pudeur qu'on ne soupçonnerait pas, si Von ne s'en tenai qu'aux plaisanteries licencieuses de ses détracteurs*.
En ceci, le tort de Mahomet est d'avoir voulu préciser les choses dans un sujet où il est interdit à la faiblesse htimaine de voir aussi clair qu'elle le désire. Il devait se borner à affirmer la vie future, avec la sanction des récompenses et des peines, et les relations nécessaires des âmes à l'être infini qui les a créées. La prudence de Socrate n'était pas allée au delà, et il eût été sage, au prophète aussi bien qu'au philosophe, de ne pas franchir ces limites. Mais Mahomet avait à persuader un peuple sensuel, dont Pimaginafion ardente exigeait de telles satisfactions ; et lui-même, il s'était abandonné au torrent des mœurs communes, * tout en les réformant* Cette faiblesse a coûté cher à rislam ; et elle a contribué beaucoup à loi donner cette place secondaire et équivoque qu'il occupe dans la
* Voir Gibbon, loc. cit. Bayle avait cependant très-bien d( fendu Mnliomet pour son p.iradis réputé si sensuel, Diction narre hisloriquêt nrticle Maî^ompt, noie m. Voir plus loin les Extraits du Coran, chapitre de la Vie future.
19S KAHOlfBT» CHAPITRB V.
vilisation du genre humain. Avec des croyances el des
mœurs plus épurées, il cùl été bien plus grand en luHmAme et bien plus bienfaisant pour les autres. Mais quelles que lussent les conditions de lu vie future, le point essentiel était d'inculquer cette foi inébran* lable dans les ùmes ; et Mahomet y est parvenu, bien qu'on puisse d'ailleurs réprouver les moyens employés par IuL Le dogme de la vie future n^est pas moins répandu chez les musulmans qu'il peut Tètre chez les chrétiens; et c'est au Coran qu'est dû cet immense progrès.
Du reste, Mahomet, ainsi que je Tai déjà remarqué est fort modeste, et il ne se lait pas illusion surToriginalité des idées qu'il apporte au monde. U a le soin le plus constant et le plus sincère de toujours rattacher sa religion à celles qui Tont précédée ; et il s*appuie sans cesse sur les tiaditions et les livres des juifii et des chrétiens. U est plein de respect, et, Ton pourrait même dire, de tendre admiration pour les uns et pour les autres. Il se plait à énumérer longue* ment tous les prophètes qui Tont précédé, et dont il *vient compléter la mission. Ils ont été ses précurseurs nécessaii es, mais il ne doit pas faire autrement qu'eux. U tient aux peuples le langage qu'eux aussi leur ont tenu ; il ne sera peut-être pas plus heureux dans son apostolat, qui ne fera que continuer le leur ; mais il se borne à la gloire de reproduire leurs enseignements
* Voir plus haut, p. loi ; et plus loin les Extraits du Cuiaii, ciiapilre des Prophètes.
Digitizod by '
LEOORASf. 197
méconnus. Pour lui, il n'est pas de personnages plus
vénérés qu'Adam, Noé, Abraham, Moïse, David et Jésus-Christ. Il ne parle du Pentateuque, des Psaumes^
et de l Evangile, (|u'avcc une vcrilable piélé et une sorte d'onction. Ce sont les livres qui ont devancé et préparé le Coran. Loin de se cacher des emprunts qu'il leur lait, il s'en vante; et leur grandeur est le fonde* ment de la sienne.
Pour Jésus, en particulier, Mahomet n'a que des louanges, qui ne font guère présager les luttes tmpla« cables qui surgirent plus tard entre Tlslam elle christianisme. Voici en quels termes s'exprime le prophète ai abe, en mettant ses pensées dans la bouche même de Dieu, comme il en a Phabitude : « Mous avons en- ' voyé Jésus, fils de Marie, accompagné de signes évidents, et nous Pavons fortifié parPesprit de sainteté \)» Ailleurs, Mahomet est bien plus explicite, et il admet quelques-uns des dogmes principaux du christianisme : « Les anges dirent à Marie : Dieu t'a choisie ; il t*a rendue exempte de toute souillure ; il Pa élue parmi toutes les femmes de Punivers. Dieu Pannonr^ sou verbe; il se nommera Jésus, fils de Marie, illustre dans ce monde et dans Pautre, un des familiers de Dieu; car il parlera aux iiumaiiis, enlaiit au berceau
1 Coran, sourate m*, verset • c Dieu a donné à David le livre el la Sagesse; U lut apprit ce qu'il voulut, i lie livre de David, ce sont les Psaumes , que Mahomet regarde comme révélés, ainsi que le Pentateuque et r Evangile; voir encore sourate iv*, verset iSI, et
passim.
* Coran» sourate ni* verset S54.
m MAnOMET, CHAPITRE V.
et homme fait, et il sera du nombre des jostcs. —
Seigneur, lépoiulit Marie, comment aurais-je un fils? Aucun homme ne m'a touchée. — C'est ainsi, reprit l'ange, que Dieu crée ce qu'il veut ; il dit : «Sois, » el la chose est. U lui enseignera le Livre et la Sagesse, le Pentateuque et FÉvangile. Jésus sera son envoyé auprès des enfants d Israël. Il leur dira: «Je viens vers a vous accompagné des signes du Seignéur ; je forme* « rai de boue la ligure d'un oiseau, je soiiiKlerai des- « sus, et, par la permission de Dieu, Toiseau sera vi« « vant ; je guérirai laveuglede naissance et le lépreux; « je ressusciterai les morts par la permission de Dieu ; «je vous dirai ce que vous aurez mangé et ce que « vous aurez caché dans vos maisons. Tous ces faits «seront autant de signes pour vous, si vous éles « croyants. Je viens pour confirmer le Pentateuque, «que vous avez reçu avant moi. Je vous permettrai « l'usage de certaines choses qui vous avaient été in- « lerdites. Je viens avec des signes de la part de votre c Seigneur. Craignez-le et obéissez-moi. U est mon «Seigneur et le vôtre; adorez-le; c'est le sentier «droite»
Mahomet connaissait fort mal les livres qu'il citait
* Coran, sourate m, versets 37 et suiv. ; et sourate v*, verset 110, traduction de M* Kasimîrski. C'est peut-être le plus long passage et le plus explidie qu'on trouve dans le Coran sur lésus-Christ. On voit que le Coran admet la conception surnaturelle du Christ et ses miracles. Bans les versets suivants, Mahomet prend parti pour Jésus contre les Juifs; et il le défend encore, sourate iv*, versets 155 et suiv. Voir aussi sourate m", verset 7S, et sourate rr*, verset ISO.
LE CORAN. m
avec tant de déférence; et ce qu1l en dit parait tiré de
traditions incertaines et dénaturées, plutùl que des monuments eux-mêmes. Mais ce respect Va sans
doute conduit à cet esprit de tolérance dont un trouve, non sans surprise, des preuves assez nombreuses dans le Coran. Il dit expressément dans une des sourates les plus importantes : « Certainement ceux qui croient, et ceux qui suivent la religion juive, les chrétiens et sabéensS c'est-à-dire quiconque croit en Dieu et au jour dernier, et aura fait le bien, tous ceux*Ià recevront une récompense de leur Seigneur. La crainte ne descendra point sur eux , et ils ne seront pas afll i gés \ » Un peu plus bas, dans la même sourate, il répète la même doctrine d'une manière encore plus nette et plus concise : a Point de contrainte en religion. La vraie route se distingue assez de Terreur. Celui qui ne croira point aux idoles et qui croira en Dieu aura saisi une anse solide, qui ne rompra pas. Dieu entend et connaît tout'. » Sans doute, cet esprit de modération et de magnanimité qui tolère les autres cultes, n a pas
< M. Kasimirski fait remarquer avec raison qu'il s'agit ici d'une secte chrétienne appelée tabt'em ou sabéitei, et non des Sal>éens or^ dinaires, qui sont adorateurs du fea et idolâtres,
* Coran, sourate n*» verset 59. Ce yerset est encore répété mot pour mot, sourate v«, verset 13. Les docteurs musulmans» peu amis de Ja tolérance, prétendent que ce Terset est abrogé par le verset 79, sourate in«; ce dernier exige bien, en efiét, la foi à rislara pour être sauvé; mais, comme au Terset précédent* Mahomet vient de dire qu'Abraham, Ismaèl, Jacob, Moise et lésus sont musulmans, on peut croire que Fargument des commentateurs n'est pas très-solide.
> Coran, sourate n*, verset 857. Voir plus loin les Extraits du Coran, chapitre de la Tolérance.
iiAUOMËT, CHAPITRE V.
prévalu dans risiaaiiî^me ; mais il csl dans le Coran, qui n'est impitoyable que pour les idolâtres. C'est la bai bai ie des mœurs et le fanatisme naturel à ces populations belliqueuses, bien plus que la doctrine du prophète, qui ont poussé les musulmans à Textermination et au pillage des inûdèles. Le prophète était conséquent avec lûi-méme en respectant ceux qui obéissaient aux lois de ses prédécesseurs si iionorés par lui, et je ne crois qu*étre juste envers Mahomet en disant que sa réelle pensée à l'égard des chrétiens et des juifs est dans les versets tels que celui-ci : «N'engagez des coMlroverses avec les hommes des Écritures que de la manière la plus honnête, à moins que ce ue soit des hommes méchants. Dites-leur : Nous croyons aux livres qui nous ont été envoyés, ainsi qu'à ceux qui \ous ont été envoyés. Notre Dieu et le vôtre est le môme \ et nous nous résignons entièrement à sa volonté*.»
« ])am un passage trèfr-curieux, où Mahomet place Dieu et Jésns- Ghrist en présence» Dieu dit à Jésus : t As-tu jamais dit aux homm» : Prenez pour Dieu moi et ma mère à côté du Dieu unique? — Par ta
gloire, non ; comment aurais-je pu dire ce qui n'est pas vrai? Si je ravais dit, ne le saurais-tu pas? Tu sais ce qui est au fond de mon àme, et moi j'ignore ce qui est au fond de la tienne; car toi seul connais les choses secrètes; » Coran, sourate v«, vei'set 116. Ainsi, dans la pensée de Mahomet, Jésus-Christ avait aussi proclamé l'unité de Dieu. Ce qui est profoiidcinent vrai ; mais Malioniel supposait (|ue les chrétiens adoraient trois dieux, peu lidùies en cola à la doclrine du Christ. C'était MalicnieL lui-iiiùme qui comprenait mal le christianisme. Voir plus loin les Extraits du Coiau, chapitres de Dieu et des Prophètes.
^ Coran, sourate xxix«, verset 45.
Ces préceptes sont en coulradiction avec l'histoire de rislamismc et avec bien des actes de Mahomet, qui s'est monli é si terrible envers les juifs. C'est que la politique avait ses exigences et ses entraînements; Mahomet y a sacrifié. Cependant l'opposition était presque tout entière dans les intérêts et non dans les doc* trines, qui se ressemblaient jusqu'au point de se confondre souvent.
Mais le Coran n'est pas seulement un livre religieux, c*est de plus un code d'où Tlslam a essayé de tirer |)lus ou moins directement toutes ses lois civiles, n'y a pas de peine à voir, en lisant ces récitations désordonnées, que jamais Mahomet n'a pu avoir Tin* tention d*en faire une législation. Ce sont tout au plus des préceptes de conduite qull donne, soit aux individus, soit aux familles: ce ne sont pas des lois qu'il édicté. Mais la vénération dont sa personne était entourée était si grande, que ses moindres paroles ont eu autant de force que les décrets les plus solennels des monarques les plus puissants et les plus sages. Habitués comme nous le sommes à la régularité mélho- . dique des recueils de lois, depuis les temps de l'empire romain^ il nous est impossible de retrouver rien qui ressemble à une codification dans ce mélange confus d invocations à Dieu, de maximes de morale, de légendes, d'allusions historiques, d'exhortations, de menaces, de sublimes prières, au milieu desquelles apparaissent de loin à loin quelques prescriptions qui peuvent avoir, en effet, un caractère législatif. C'est
Digitize<j by G<.j..'
m MAHOMET, CHAPITBË V.
là certainement le côté faible du Coran, et Mahomet
aurait échoué dcploialileincnt, s'il avait eu le projet réel de porter des lois. Mais il a fallu des circonstances bien extraordinaires pour que jamais le Coran ait pu se transformer de cette façon étrange. Ce n*est pas le prophète qui doit en répondre. Ce sont les peuples auxquels il s adressait, et qui devaient être bien au dé* pourvu pour que cette législation si incomplète, si obscure et parfois contradictoire, pùt leur suffire et même leur être bienfaisante.
On frémit quand on lit dans le Coran des prescrip* tiens telles que celles-ci : « Il vous est interdit d'épouser vos mères, vos iiiles, vos sœurs, vos tantes paternelles et maternelles, vos nièces, vos nourrices, vos sœurs de lait, les mères de vos femmes, les filles confiées à votre tutelle et issues de femmes avec lesquelles vous aui iezcohabilè. N'épousez pas non plus les filles de vos fils que vous avez engendrés, ni deux sœurs. Il vous est défendu d'épouser des femmes mariées, excepté celles qui seraient tombées entre vos mains comme esclaves ^ » Il est vrai que ces mœurs abomi« nables, qui ravalent Thomme au niveau des hruteSi n étaient pas spéciales aui Arabes; et le Lévitique' est forcé de faire à peu près les mêmes défenses aux Hébreux. Mais le Lévitique est antérieur au Coran de plus de deux mille ans, et Maliornet avait à lulter couirc
* Coran, $ourate iv*, verse' s 27 cl suiv. Cette sourate i?*' est inlituK'c : Us femmeê*
* Voir le l^éviiiquey chap. xtiii, vei^sets 7 et suiv.
LK CORAN. m
les méines infamies sociales que Moïse. L'Arabie n a-
\ait pas lait un progrès depuis le temps des patriarches; et c'est encore Maliomet qui devait enfin abolir, à son grand honneur, cet effroyable usage d'enterrer les peUies ûlies toutes vivantes ^ A quel de« gré n'étaient pas abaissées ces populations, plus bestiales qu humaines? El quelle reconnaissance ne doiton pas il celui qui essayait de les tirer de cet abîme d'abjeciion et de turpitude*?
J'avoue d'ailleurs que, sur ces matières, le langage de Mahomet n'a pas toujours la délicatesse d'exprès* siens et la réserve de forme qu*il aurait dû conserver. 11 est vrai que quand ou doit signaler et ilétrir de tels crimes, les mots mêmes dont on se sert contractent nécessairement quelque chose des impudicités qu'ils révèlent; mais, peut-être, eût-il été assez facile au prophète d'éviter certains détails repoussants qui n'étaient pas indispensables. La manière dont souvent il
* On connaiL le dialogue de Cays, chef des Denou-Témiin, et de Mahomet, un jour que Cays trouva le prophète tenant une de ses fiUes sur ses genoux. — « Qu'est-ce que cette brebis que tu flaires? demanda Cays. — C'est mon enfant, répondit Habomet. — Par Dieu, Tq»rit Cays, j'en ai eu beaucoup de petites fllles comme celle-là; je les ai toutes enterrées vivantes sans en flairer aucune. — Malbeureuit s'écria Mahomet, il faut que Dieu ait privé ton cœur de tout sentiment d'humanité; tu ne connais pas les plus douces jouissances qu'il soit donné k Thomme d'éprouver I » Voir M. Gaussin de Pereeval, Estai sur Phkialre det Arahe$t t. III, p. 336.
* Je crois qu'en se meUant à ce point de vue» on concevra d'autant plus d'admiratioD pour Mahomet. Si on le compare à d'autres fondateurs de religion, sa gloire pâlit presque jusqu'à disparaître; mais, si l'on regarde le peint de départ et le milieu, son personnage regagi;e «lors tout ce que la oomparaisdn lui avait fait perdre.
04 UÂUOMi!.!» aiAMïRË V.
parle (les Icm mes est d'un cynisme qui rèvoilerait, s'il était moins naïf. C'est le ton ordinaire de ces populations ; et, parmi elles, les personnages les plus vénérables n ont pas plus de retenue. Un dévot musulman pourrait aussi, par manière de représailles et d'apologie, renvoyer les chrétiens à bien des passages de la Bible qui ne sont pas plus chasles que le Coran'. Mais le prophète, qui entreprenait des réformes bien autrement difficiles, aurait pu donner Texemple de celle-là* Fuir la grossièreté de la forme, c'est une rc* probation de plus contre la grossièreté du vice qu'on veut corriger* Tout ce qu'on peut dire pour justifier Mahomet, c'est que le monde auquel il s'adressait n'était pas le monde chrétien ; et ce n'est guère que dans notre Occident que le langage humain a su, pour de tels sujets, garder toute sa force, sans rien perdre de sa pudeur. L'époux de Khadidja pouvait trouver cette exacte mesure; mais elle élait peut-êire interdite au mari de douze ou quinze femmes, âgées de dix à cinquante ans.
M. W. Muir pense que Mahomet a encore abaissé les femmes, déjà réduites à une bien triste condition' ; M. Caussm de Perceval, au contraire, trouve qu'il les a relevées''. Je suis de Tavis de iM. Cau^sbiu de Peice-
* Il faut dire (lue dans la Bible ces licences ne l'ont pas le niêm.! f lïel que dans le Coran ; elles n'y sont pas moins vives ; mais elles se perdent au milieu de la majesté de tout ce qui les entoure.
* M. W. Muir, The Life 0} Mahomet, t. III, p. 302 et suiv.
^ M. Caussin de Perceval. tiuai sur fhkloire des Ârabeê, t. Ui.
iB GOAAN.
val, quand je me rappelle le serment d'Acaba ^ ; et en
\ovant les traces dcsmœuis aucieiuics dans le Coran,
je n'hésite pas à supposer que ces mœurs perverses et farouches laissaient encore bien moins de dignité et de droils aux compagnes infortunées des Arabes que Mahomet né leur en accorde. Sans doute, les femmes sont bien peu de diose dans la loi musulmane; mais ce qui nous frappe le plus dans leur misère^ c'est le contraste désavantageux qu'elles font avec les matrones grecques et romaines, et surtout avec les fenuoes chrétiennes; elles sont lellemeut inférieures qu'elles en sont comme anéanties^ Le passage que je viens de citer, fortifié par taiil d'autres, prouve assez que les femmes sont infiniment redevables à celui qui les a soustraites à Tinceste et à ces abominations sans nom, dont l'idée seule nous fait frissonner de dégoût el d horreur. Si elles ont encore beaucoup a reprocher à Mahomet, elles lui doivent au moins d'être restées les mères de leurs fils et les filles de leurs pères. Oui, le Coran a bien peu de respect pour la femme; mais il en a plus encore que tout ce qui Ta précédé. C est la polygamie qui déshonore et qui ruine ces malheureuses sociétés dans TAsie presque entière; le Coran aurait dû Tabolir, au lieu de la sanctionner. Hais ici encore il a le mérite de Tavoir limitée, s'il n'a pas osé la détruire. Au contact du ju-
p. 530. Voir aussi roumge spécial de M. le docteur Perron, Femmes §nbe$ iwmU et depm$ Phlmisme* • Voir plus liaul, page 111.
m MAUOMKT, CUAPlTIiB V.
daisineet du dirisiianisme, il eût été beau pour TIs*
lam de faire une exception de plus dans le reste de TAsie. 11 a pu proscrire à jamais Tivresse du vin ' ; il aurait pu combattre mieux qu'il ne Ta fait l'ivresse des sens, qui est bien aulremeut redoutable.
Une critique, contre laquelle il est plus aisé de déiendre le Coran, c'est celle qu^on adresse encore assez souvent à son fatalisme. Malgré cette erreur Irès-ré^ pandue^ il n y a rien dans la vie du prophète, non plus que dans son livre, qui la justifie. Nous avons pu voir, par Tesquissc du caractère de Mahomet, son iniaiigable activité et cette confiance qu'il ne cesse d*avoir en lui-méiac. Sa confiance en Dieu n'esl pas moins sincère ni moins vive ; mais elle reste dans de justes bornes, et elle ne va jamais à cet aveuglement que le fatalisme suppose. Le Coran recommande aux iidèles d^être soumis absolument à la volonté de Dieu ; el cette soumission, que la raison la plus éclairée et la plus pratique recommande aussi bien que le Coran, mérite
^Parml les bienfaits du MahoméUsme; M. W. ituir, qUl lui estdWkura peu favorable, compte là sobriété éU^nnante qu'il a su imposer à ses sectaires. « Le» boissons enîvranies ont été défendues; et rislam fient se vanter d'Un degré de tempérance lileoniia à tdute autre religion: ■ Voir H. W. Huir, t IV, p. 331. L'éloge est vrai; mais f avoue que ce mérite,' tdut réel quHl est, me touclie peu» parce qu'on ne voit ^as qUe Tivrognerte ait causé beaucoup de désorÂ^es parmi les Arabes; DaUs les climats chauds, on ne peut supporter l'usage des boissons enivi'antes ; et leur action est si redoutable, que la prudence la plus vulgaire sait éviter ce danger par trop évident. C'est la douceur tempérée de nos climats qui permet l'ivrognerie, moins funeste et plus agréable ; c'est la rudesse des hivers qui la rend presque cessaire. «
aux musulmans, le nom môme qu'ils porlcnl, cl dont ' ils se glorifient* Mais jamais, dans les préceptes ou dans les exemples donnés par le proplièlc, elle n*esl une abdication des plus nobles facultés de 1 ame. Le fatalisme, tel quMn Pimagine, n'est qu*une paresse insurmontable et une stupidité nées de la débauche; c'est une impossibilité physique d*agir bien plutôt qu'une doctrine ; et, en tout cas, ce n'est pas le Coran qui lautorise. L'Islam, tel qu'il lenlend, n*est pas autre chose que le sentiment profond que 1 iiomme conçoit de sa faiblesse devant le Dieu tout*puissant et miséiicordieux, et de la nécessité de sa soumission; ce n'est pas un coupable renoncement au don le plus beau que le Créateur nous ail fait, celui de notre libre arbitre. Le Coran a bien assez de taches sans lui attribuer gratuitement celle là, qu'il ifa pas. M. AVcil et M. A* SprengerS s'accordent pour reconnaître qu'il n'est point fataliste, et il faut le répéter avec eux, en dépit du préjugé vulgaire.
Je ne nie pas que le fatalisme ne puisse être répandu dans les populations mabométanes; mais ce n est pas leur livre religieux qui le leur impose, à moins qu'on n'en dénature le sens général au profit de quelques passages douteux ; et cet énervement de la volonté tient à bien d'autres causes. On peut douter, d ailleurs, que le fatalisme aille aussi loin qu'on le dit, même dans ces âmes ilétries; et, pour la réalité des choses de
* M. Gustave Wcil, Mohammed derPropIwt, p. 399, et M. A. Spi^enger, Dos Lebeu und die lehre des Mohatntuad, t. Il, p. 508.
MAHOMET, CHAMTnB V.
chaque jour, le falalisme absolu n'es! .pas plus possi- |
ble que l'absolu sccplicisiiie, dont peuvent bien se * ' vanter quelques sophistes^ mais que riiomine est incapable d'appliquer ligouiciiscmeiil, même durant quelques heures de suite.
Il est une dernière lacune qu'il faut signaler dans le Coran, et qui n est pas une des moins graves : je veux parler du défaut complet de toute métaphysique. Hais cette lacune-là tient beaucoup moins à Mahomet personnellement qu'elle ne tient h l'esprit de toute la race arabe, et 1 on peut mènie dire de toute la race sémitique. Sans doute les livres religieux ne sont pas des traités de philosophie, et il sei aii injuste de leur demander plus qu'ils ne prétendent et qu'ils ne doivent donner. Mais, sans iaire directement de ^ métaphysique, il peut échapper à ces grandes intelli- • gences quelques éclairs sur les questions profondes que se pose le genre humain, quand il réfléchit à la nature de Dieu el à la iialurc de notre àine. Ces lueurs, quelques fugitives qu'elles soient dans le foyer original, se développent ensuite, et forment la théologie, qui est comme la philosophie et la métaphy- ' sique des religions, le christianisme nous en offre un admirable exemple; et, aidé de la métaphysique grecque, il a tiré peu à peu une théologie incomparable des germes que rcntermaient ses livres saints. L'Islam n'a pas été à beaucoup près aussi fécond, et quoique ce dcmi-avorlement pui^se tenir à bien d autres causes, la principale, peut-être, c'est que le Coran
lui-même élait presque absoIumoiU stérile, et qu'il n*a pas fourni aux siècles postérieurs des éléments qu*ils pussent féconder. Dans l'âme de Mahomet, comme dans l'esprit de ces peuples, l'inspiration a été si brûlante qu'elle a tout étouffé ; et une spontanéité irrésistible et constante a empéciié de naître toute réflexion. Le prophète n'a fait qu'imiter le vulgaire qui l'entourait i mais le solitaire méditatif du mont Hira pouvait, dans ces problèmes, descendre plus avant que ses grossiers compatriotes.
Quoi qu'il en soit, le génie arabe était si dénué sous ce rapport, que le contact viviliant du génie grec, dans le second et le troisième siècle de TUégire, n'a pu l'animer que très-faiblement, et la philosophie musulmane n'a guère porté que des fruits étrangers^ privés de la séve originale et de la pleine maturité.