JUGEMBM SUR LE MAHOMÉTISME
D'après tout ce qui précède, on peut aisément juger Mahomet » et, pour ma part, je uliésito pas à le classer dans les premiers rangs parmi les plus grands hommes. Il a élé tout à lâ fois révélateur d'une religion, organisateur d'un peuple el fondateur d'un empire, qui a subjugué avec une rapidité merveilleuse une immense partie de la terre. Sans parler du poète, il a été tout eusemble prophète, législateur et conquérant. Dans les annales humaines, il est le seul à avoir revêtu ces trois caractères éminents ; et il a également réussi dans ses dogmes, dans ses lois et dans ses guerres* Les circonstances sans doute l'ont aidé, ainsi que je rai fait voir, et comme Ta très-bien dit Voltairè :
c Le tour de l'Arabie élaii enfin Tenu; i>
Mais Mahomet a eu la fortune, vainement tentée par
Lien d'autres, de substituer le monotliéisme à Tidolàtrie, de réunir en corps de nation toutes ces hordes vagabondes, et de leur assurer un rôle qu'elles n*eussent jamais joué s'il n'eût été leur initiateur religieux, leur législateur et leur chef.
Il n'y a guère qu un seul homme dont on puisse rapprocher Mahomet : c'est Moïse, le prophète hébreu, agissant dans les mêmes lieux à peu près, sur des peuples et des mœurs fort analogues, mais ayant Tavantage d avoir paru le premier et vingt-deux siècles auparavant. Moïse aussi a créé une religion, dont Mahomet a beaucoup emprunté; il a créé aussi un
tu MAiiONSÎ, CHAPITRE VI.
peuple ilonl l'indcstrucUble organisalioii a bravé tous les revers, et qui semble capable de braver môme Tactiou élernelle du temps, à qui tout cède. Mais Moïse n'a point acquis un vaste empire par le glaive ; et les conquêtes que son peuple a pu iaire sous sa conduite ou après lui ne comptent pas, réduites à quelques déserts un peu moins arides que les autres. Les Juiis ont exterminé leurs voisins les plus proches ; mais en fail ils a oiit jamais rien possédé qu uii imperceptible territoire, et l*empire qu'ils révent est encore tout en* tier dans les ténèbres d'un avenir impossible.
Ce n est pas d'ailleurs une critique que Ton doive adresser è Moïse ; et il n'y a point à regretter pour lui de n'avoir pas eu à verser ces torrents de sang qui sont le prix de la gloire vulgaire. La sienne a élé plus haute, et 1 étendue de son véritable empire u en a pas souffert. Sa domination est toute morale. Mais quelle grandeur n a-t-elle pas? Avoir préparé parle judaïsme les germes essentiels de la foi chrétienne et ceux du Mahométisme, sans se confondre ni dans l'une ni dans l'autre, où trouver dans l'histoire des hommes tant de bienfaits, tant d'oi iginalilé, tant de constance? Quand la tradition représente Moïse entouré des feuxd'Uoreb et de Sinaî, elle ne se trompe point, et ces métaphores suffisent à peine pour égaler réciat d un tel nom, et les splendeurs impérissables d*un tel génie. Devant la majesté de cette figure, j'avoue que celle de Mahomet semble s'évanouir ; et Mahomet lui-même, dans sa modestie et sa loyauté, eût été le premier à le recon-
JU6E1U1IT SUA LE VAHOHtnSMB. m
naître ; car^ parmi les personnages qu'il cite, el -sur
lesquels il s'appuie, il ii en est pas qu'il vénère plus que Moise, et dont il invoque plus souvent les exem* pies et le témoignage K
Mais tout inférieur que peut être Mahomet, la justice veut qu'on ait pour son œuvre è peu près le même respect qu'il a eu pour celle d'autrui, et qu'on ne la juge pas, comme on Ta fait trop souvent, avec une dédaigneuse irojiie, qui fait plus de tort à ceux qui se la permettent qu'à celui contre qui elle est dirigée. Il j a aujourd hui dans trois parties du monde plus de cent millions de musulmans, et voilà douze cents ans passés que leur religion règne sur une bonne partie de l'Asie, de TAfrique et même de l'Europe. A moins de traiter avec une légèreté aveugle celte portion considérable de l'humanité, qui a cependant à peu près les mêmes idées que nous sur Dieu et sa providence, il faut bien prendre au sérieux un fait aussi vaste et aussi durable. Le Mahométisme n^esl pas près de disparaître; et pour faciliter les rapports qu ona nécessairement avec lui, il faqt tâcher de le comprendre dans tout ce qu'il a dti vrai et de bon, et de ne pas l'exdure, malgré ses défauts trop réels, de cette bien-
* Le Coran revient à tout instant sur Thistoirc de Moïse ; il raconte dix fois sa vie tout entière, sa naissance, son péril sur les eaux du Nil, ses prodiges à la cour du Pharaon, ses luttes contre ridolàtrie des Hébreux, ses enti'evucs avec Jébovah, son courage dans le désert, ses souffrances et sa mort. Mahomet se plait à retracer ce gi'and portrait, où il retrouve une partie de sa propre figure et de sa destinée ; voir plus loin, dans les Eitraîts du Coran, le chapitre sur les Prophètes.
su VAROVET, CHAPITRE Vf.
veillance universelle que recammande la charité chré-
lienne.
Je reconnais d ailleurs sans peine que la manière
dont rislamisme s'est annoncù au inonde n'était pas faite pour lui concilier ceile tolérance qu'on doit réclamer aujourd'hui en sa faveur. A peine le peuple arabe a-t-il été réuni et organisé sous son prophète, et sous sa loi nouvelle, qu*il s'est précipité sur toutes les contrées voisines avec une fureur de fanatisme et de combats que rien ne dépasse dans Thistoire des invasions. En moins d un siècle, des succès aussi prodi* gieux par leur étendue que par leur rapidité rendent la race musulinane maîtresse de toute la péninsule arabique, de la Syrio, de la.Perse, de l'Inde ocddenlaie, de TEgypte, du nord enlier de l'AiVique, de l'Espagne, du midi de la France, et d'une grande partie des bords de la Méditerranée. C'est tout à la fois une frénésie de prosélytisme et de pillage. Mais comme c^est an fond l'enthousiasme religieux qui l'emporte, * le torrent dépose quelque chose après qu'il est passé et qu'il s'est écoulé. Les barbares, qui avaient envahi trois ou quatre siècles auparavant l'empire romain dégénéré, n'avaient pensé d'abord qu'à tout dévaster pour jouir de tout. Une vengeance trop légitime les avait provoqués, et ils l'assouvissaient avec ime cruauté d'esclaves révoltés qui a laissé un impérissable souvenir d'horreur. Sans que la conquête musulmane, ait été exemple de ces souillures, elle a été cependant civilisatrice parce qu'elle a été surtout religieuse ; et
aUGEHSHT Stia LE MAflOMÉTISIU. 915
c'est pour oonverlir les peuples, bien plus encore que pour les dépouiller, que Tislamisme a entrepris les courses furieuses qui Font tout à coup transporté si loin de son berceau*.
Il est difficile de deviner ce que serait devenue la
France, et peul-èti e au:>si l'Europe, sans la victoire de Charles-Martel (bataille de Tours, 732), bien qu'il n'y ait point à croire que ni Tune ni l'autre eussent gagné à devenir musulmanes. Mais il esl certain que les . Arabes, quoique moins disciplinés que les Franks, vainqueurs et héritiers de la tactique romaine, leur étaient supérieurs sous bien des rapports ; et, quelques siècles plus tard, c'était aux sciences et aux écoles de Tislamisme que l'Europe ehirétienne allait devoir la moitié de ses lumières. Au onzième et au douzième siècle, l'Espagne, livrée aux Maures, instrui* sait le reste du monde, après s être iuslruite elle môme aux monuments de la Grèce* Si la scolastique n'avait point eu les sources arabes^ il est sîir qu'elle n eùtpa^ fait de si rapides progrès; et la renaissance d Albert le Grand et de saint Thomas aurait pu se faire attendre encore bien longtemps*
C^est donc là un caractère qui distingue les eon-» quêtes arabes de bien d'autres; et il serait peu équi-
i On peut juger par le fanatisme actuel des populations musulmanes de ce que devait être le fanatisme des premiers temps ; et pour ce qui nous regarde plus pariiculièrement, TAlgérie a dû nous prouve^ tout récemment quelle ardeur y a conservée la foi mahométanè aprèS trente ans de conquête. U parait bien probable que le tfignal de la dernière insurrection est parti de la Neoqua;
m MAHOIIBT, CHAPITRE VI.
table de les confondre soit avec celles des barbares nos ancêtres, soit avec celles de Gengis-Khan ou de Timour. Celles-là n'ont été qu'une suite d'eiXroyabies désordres ; le carnage et le buUn étaient les seuk objets des envahisseurs, et il n^est resté après eux que ruine et que deuil. Les Arabes, au contraire, ont semé partout des germes heureux, qui sont devenus féconds en d'autres mains que les leurs.
Il ne faut pas d'ailleurs exagérer, comme on Ta fait souventS Foriginalité du génie arabe et les services qu'il a rendus. C'est pcul-être sous les Ommiades, à Damas en Syrie, non loin des écoles grecques, qu'a commencé pour les musulmans la culture des sciences et des lettres. Hais c'est surtout à Bagdad, sous les Âbassides, qu'elles se sont développées et qu'elles ont jeté tout leur éclat. Elles étaient toutes empruntées à celles de la Grèce, par Tintermédiaire de fidèles traductions, et elles durent peut-être aussi quelque chose à ce ciel qui jadis avait si bien inspiré les Chaldéens. De Bagdad, quoique à une grande distance, la conquête arabe les a fait pénétrer en Ëspagne, uù TEurope, cui ieuse d'apprendre, venait les chercher dès le neuvième siècle. Cordoue, à l'autre extrémité du monde alors connu, remplaça bientôt la fastueuse Bagdad, qui s'énervait dans le luxe ; et, quand la dy-
* C'est une critique ija'on peut n drosser peut-être asscx justcmeot à M. A. Sprenger. L*élogc qu'il fait de riofluencc arabe au moyen âge dépasse cerlainement la mesure, quoique cette influence ait élé consiiiiirnl hv Voir l'ouvrage de M. A. Sprenger, Doê UlteH und die Ijeltrede* Moftammadf U l, préfacci p. 2 et suiv.