JUGEMENT SUR LE BIAUOMÉTISME. S
nastie abbasside s'éteignait peu à peu sur les rives du Tigre et de i Euphrale*, rmteiijgence arabe était encore dçns ioule sa fleur sur celles du Guadalquivir ; Averrhoès professait là où étaient nés, ioiiie ans avant iui^ Sénéque et Lucain.
Les savants ne sont pas d'accord sur la part qui revient en propre aux Arabes dans leurs travaux ; presque toujours on leur attribue trop ou trop peu; et, comme ils ont beaucoup reçu^ il n'est pas facile de voir ce qu'ils ont ajouté à riiérilage. Mais ce que i on ne peut refuser d abord à leurs princes, c'est d'avoir favorisé, parleur protection el môme par leurs exemples, ce développement tout nouveau de Tesprit arabe, que rien jusque-là n'avait fait soupçonner'. En second lieu, on est assez généralement imanimepour reconnaître que les Arabes ont fait des | ) ny^ rés réels en astro* numie, en niatlicuialiques, eu médecine, et qu'ils ne s'en sont pas tenus à ce qu'ils avaient appris d'Eu* clide et d'Arcliimède, d'ilipparque el de Ptolémée, d'Uippocrate et de Galien \ Us ont été les seuls» pen-
^ La dynastie des AMMSsides, inaugurée en 750, était en pleine décadence moins de deui siècles après, lorsque les califes se donnèrent des maîtres en créant les* fonctions d*émir-al^mrûh , asses pareiUes à celles des grands-vizirs. EUe fut chassée de Dagdad, quand cette ville tomba au pouvoir d'Houlagou, petit-iils de Gengis-Xlian (125S); et elle se réfugia ea Égypte, où elle subsista encore très-obscurément pendant près de trois cents ans, jusqu'à la conquête torque.
* On peut citer des princes qui ont cultivé et protégé les sciences depuis les premiers Abbassides jusqu'à Oloog-Beg, le petit-fils de Ta* merlan, au quinsième siècle.
' Voir les ouvrages de H. L. A. Sédillot, Ihi sekncet mathénmii»
218 KAHONET, CHAPlTBfi VI. '
dant plusieurs siècles, à maintenir el à pouvoir déve* lopper la tradition grecque dans ces nobles sciences; et tandis que notre moyen âgc^ livré à 1 anarciiie et au désordre incessant, pouvait à peine comprendre les théories anciennes, loin d'y ajouter, les Arabes inventaient des méthodes nouvelles de calcul et perfectionliaieuirart de guérir.
Leur philosophie n'est pas très-originale ; elle s'est buiuée presque entièrement à suivi e Aristote, qu'elle a parfois défiguré. Mais à cette école sévère elle a su beaucoup acquérir. Sans celte règle et ce joug du péripatétisme,*r esprit arabe n'aurait jamais atteint par luimême cette rigueur et cette exactitude nécessaires à la culture heureuse des sciences. Aristote 1 a discipliné, comme il Ta fait pour tant d^autres ; et, s'il a eu des élèves plus glorieux, il n'en a pas eu dans notre Occident de plus précoces ni de plus appliqués. Aristote régnait, sans susciter les moindres ombrages, dans les écoles de Bagdad et de Séville, trois siècles au iiioius avant qu'il ne régnât dans les nôtres. Mais ici encore, si la conquête arabe a été prompte et impétueuse, elle n'a pas été non plus de longue durée. L'Europe, héritant un peu plus tard de ces lumières, les a successivement portées au point où nous les voyons aujourd'hui ; dans tous les pays de foi musulmane, elles se sont éteintes après avoir brillé quelques instants, comme ces plantes exotiques qui ne peuvent
gues chez les Grecs et les OrientauXy cl sa préface aux ProUgmènet
JUGEMENT SUU LE MAllOMÉilbME. SiO
\ivre longtemps el s'accliiiuUer sur une lerre étrangère. Les Arabes onl yu périr, dans leurs mains, les sciences donl ils avaical les preiniers rallumé le llambcau mourant ; cl comme la phiiosopliie, quoique très* indépendante de loule oppression, n'avait pas jeté parmi eux des, racines assez profondes, tout le reste de leur intelligence s'en est ressenti. Le tronc commun recevant une nourriture peu abondante et peu substantielle, les rameaux se sont peu à peu desséchés, et ils ont fini par mourir. 11 n'était pas donné à TArabie de pouvoir jamais produire ni des DescarKes ni des Newton, quoique pour sa part elle ait contribué à préparer les voies où ils ont marché.
Quand on sait ce qu'a élé l'histoire entre les mains des Grecs et des Romains, sans compter les modernes, on est peu disposé è beaucoup admirer les historiens arabes; mais en prenant d'autres points de comparaison, on aurait grand tort de les mépriser. L'Asie en-^ tière, y compris l'Inde et la Chine, tout intelligentes qu'elles sont, n'a jamais pu s'élever à la conception de l'histoire ; et les annales de ces peuples, quaud ils ont essayé d'en avoir, sont si informes et si puériles qu'on n'y peut même surprendre les germes d une future amélioration. Les faits y sont mal choisis, obs^ ours et mal classés; ce sont comme les bégayements et les récils incohérents de l'enfance. Les historiens arabes sont bien supérieurs; el sans qu'ils aient encore toute la maturité désirable, ils comprennent du moins aussi bien que nous Tutilité et la dignité de la
m JIÂUOMET, CUÂPITIIE VI.
science qui cherche à fixer, par de durables lableaux, tout ce qui, dans le passé, mérite rattention des hommes et peut les instruire. II suffit de lire, par exemple, les ouvrages d'un Maçoudi, d'un Aboulféda, d'un Ibn Khaldoun \ pour sentir sur-le-champ que, si Ton n*esl pas tout à fait avec eux dans la sphère des historiens de 1 antiquité grecque et romaine, on est bien inoins encore dans Ja sphère ordinaire de TOrient. Ils approchent de nous; et, un pas de plus, ils seraient presque à notre niveau, s'ils avaient à peindre nos ' sociétés occidentales, au lieu des sociétés désordonnées au milieu desquelles ils \ivent. La culture de la géographie se lie intimement à celle de Viùstpire et à celle de rastronomie. Aussi les géographes arabes, sans avoir beaucoup dépassé les Grecs, ont-ils, ensuivant leurs traces» étendu et complété leurs connaissances, en ce qui concerne certaines parties du monde oriental.
A côté de la pliilosophie et des sciences, le seul art dans lequel aient excellé les Arabes, c'est l'architecture, l'ai suite d une assez étrange superstilion, les autres arts leur étaient à peu près complètement interdils. En défendant de représenter Dieu ou la personne humaine sous aucune forme % la religion pro-
* Voir pour Ibn Kbaldoun, en particulier, les Imductions de H. de Slane, dans le tome XIX des Notices et extraiU dei numutetiU de h mUothique impériale.
* n est asses probable que Mahomet, en imaginant ou eu autorisant cette InterdietioUi a voulu prévenir et combatlre le retour de Tido- Utrie parmi les tribus qu*il avait eu tant de peine à oonrertir. Hais
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JUGBMEIVT SUR LE MAROHÉTISME. ttl
scrivait la peinture et la sculpture. La défense a été
respectée, et c'est là ce qui a produit dans Tarchitecture arabe ce genre particulier d'ornements qui n'est qu'à elle, et où elle n*a jamais été surpassée. LMmagination mutilée en un sens s'est donné carrière dans un autre ; mais le tort irrémédiable des arabesques est d'être sans vie; et l'élégance n'y peut point racheter la froideur inanimée à laquelle elles sont condamnées, en dépit (lu mouvement et des contours qu'elles se donnent. La représentation de la nature est absente de l'art arabe aussi bien que celle de l'honimc et des animaux ^
C'est une question Irès-délicale cl très-controversée que de savoir ce que l'architecture gothique a dû à Farchitecture des Arabes et des Sarrasins. Mais en laissant de côté ce problème, tout intéressant qu'il peut être pour nous, on ne saurait nier que le génie arabe n'ait montré, sous ce rapport, une grande on«
les détails que j'ai donnés plus haut, p. 135, prouvent que la sculpture et la peinture n'étaient pas éîrangêres aux Arabes avant l'Islam.
* On est tout étonné, quand on voyage dans la haute Ég-ypte, de voir sur les admirables nionnmonts que l'on rencontre presqnc toutes les têtes des personnages déiigurées de la maniai e la plus méconnaissable ; elles ont toutes été martelées; et coninu ( ette mutilation se répète presfiue partout et sur presque toutes les fig-ines, il est clair qu'elle a été systématique. C'est à la conquête arabe qu'on doit la reprocher. Par dévotion, les musulmans ont effacé, autant qu'ils l'ont pu, les traits des visages; eu poussant la piété plus loin, ils auraient tenté de dé'iruire tout, si cette barbarie eût été possible. Les Perses sous (.aaibyse l'avaient déjà commencée quinze siècles auparavant. Mais l'Étj'vpie était si riciie, qu'elle a pu sui'lire à toutes CCS Uévasîalions et qu'elle est toujours pleine de trésors.
m IIAUÛMëT, CllAPilM Vi.
gilialilé. Sans doute le contact avec l'art grec et l^arl égyptien a dû Tinspircr; et l'on peut douter que, sans ces exemples fécondants, les constructions iulormes de la Caaba eussent pu se changer si vite en ces mosquées et ces palais légers et gracieux qu'on retrouve dans toutes les contrées musulmanes, depuis Tinde et la Pei^se jusqu'à Grenade, Cordoue et Sëville. Mais tout en profitant des leçons de TÈgypte et de la Grèce» rarchitecture arabe a mis à tout ce qu'elle a produit son cacliei propre, cl elle s est si bien distinguée de ses maîtres qu'elle doit prendre place auprès d'eux.
Ce ne sont pas là de médiocies mérites. On pourrait y ajouter celui de la poésie que les Arabes n'ont cessé de cultiver depuis Mahomet, comme ils la cultivaient avant lui. Leurs poètes n*ont pas l'admirable goût des poële> de la Grèce et de Rome, cl ils n'ont jamais approché de la perfection dans cette mesure qui peut rendre les œuvres classiques, en en faisant d'impérissables modèles. Mais pour n'avoir pas celte rare valeur, la poésie arabe est loin d'être sans prix ; et dans rhistoire lyrique de l'espril humain, elle a sa place bien marquée et son rang encore assez élevé.
Eniiu c est au génie arabe qu'on doit rapporter la chevalerie, qui, passée de chez eux en Europe, a beaucoup contribué à y adoucii les mœurs et à y luire naître la politesse et le respect des femmes. Née sous la tente, entreleuue par les habitudes de la vie errante du désert, embellie par la passion des vers naturelle à loule celle race de poêles, la chevalerie commença
.JUGEAIENT SUR LE NAHOMtTISNE* m
chez les Arabes, et produisit parmi ces farouches guer*
riers une foule de héros, Joui les Abencerrages ont été plus tard le type accompli quoiqu*un peu trop raf- finé. Au commerce des Arabes el l\ leur imitation, les rudes seigneurs de notre moyen âge amollirent leurs grossières habitudes ; et les chevaliers, sans rien perdre de leur bravoure, connurent des sentiments plus délicats, plus nobles et plus humains. Il est douteux que le christianisme seul, tout bienfaisant qu'il était, les leur eût inspirés; peut-éfre même cette galanterie, avec les dangers séduisants qu'elle fait naître, est-elle peu d'accord avec la pureté chrétienne. Mais la cheva* leric, passagère et superficielle comme elle a du l'être, bientôt même romanesque et frivole, n'a pas été cependant sans utilité, sans charme et sans éclat. On doit féliciter les Arabes de cette aimable invention, qui ne devait pas leur survivre; c'est comme une fleur née sous leurs brûlants climats, et qui perd bienlùL sa grâce et son parfum sous des cieux moins cléments, où elle avait été transplantée ^
Il résulte donc de cet ensemble de labeurs intellectuels que le génie arabe n'a été ni dépourvu, ni stérile. Il n'a pas eu la splendeur immortelle et Finépuisable fécondité de quelques autres ; mais il n a point été inutile à l'humanité ; et à un certain momenl, c'est lui qui a tenu le spectre que le monde ancien laissait échapper, avant que le monde nouvèau ne sût
1 Voir Herder» liées wr h philosophie de l'histoire de thimmUé, livre XX, ch. i\, partie m, p. 440, de ia traduction de N. Edgar Quinet.
m VAUOXET, CHAPITRE TI.
le ressaisir. Un tel service ne peut être ni oublié, ni
rabaissé, et il suffit à la gloire des Arabes. J 'ajoute que * cette gloire appartient aussi à Mahomet, et qu'il faut la faire reriionler jusqu'à lui. Je vois deux moLifs con* ' sidérables à lui rendre celte justice. D'abord, ilestévident que, sans lui et son acliou toute-puissante, jamais l'Arabie n'eût été unie; jamais elle n'aurait acquis celle concentration de forces qui, son unité étant faite, se sont répandues avec une énergie irrésistible dans les conquêtes du sabre et celles de Tintelligence. Dieu, il est vrai, n'a pas permis à celle race de sortir de limites assez restreintes; mais chaque peuple a les siennes ; et la carrière qu'a fournie le peuple arabe, grâce à l'impulsion que Mahomet lui avait imprimée, est encore assez vaste et assez belle. Parmi les nations qui comptent dans Thisloire, il en est peu qui aient un si noble lot, et c'esl à l'Islam que TArabie le doit, parce que Tlslam lui a donné une religion, une destinée commune, un centre d'activité, et Ton pourrait presque dire une patrie, si jamais peuple asiatique pouvait en avoir une.
En second lieu, Mahomet a directement agi sur 1 esprit arabe par le Coran ; et c'est le Coran qui a conféré a rmiluence du prophète cette durée nécessaire à toutes les grandes choses. Comme code religieux, il faut le laisser pour ce qu'il est ; et j'ai sigillé ses lacunes aussi bien que ses qualités. Mais il faut remarquer, en dehors du dogme, que le Coran est le premier livre qu aient eu les Arabes, et qu'il est resté sans au-
JUGEMENT SUR LE MABOMÉflSME. SS5
cune coipparaison le plus beau qu'ils aient jamais produit. Sans le Coran, devenu l'inspirateur d'un perpétuel enthousiasme, en même temps (|uele régulateur de la
foi, les Arabes n'auraieiiL jamais ressenti ni surtout employé ces ardeurs qui en ont fait pendant quelque temps l'effroi, l'admiralion et l'école des auUcs peuples. Si, à bien des égards, il est difficile de défendre le Coran, sous ce rapport, il faut le mettre à côlé de la Bible et de l'Évangile ; il a communiqué tous ses feux à l'cune des Arabes ; il les a liaiisporlcs dans dos
régions de la pensée que sans lui ils n'eussent jamais connues, et quand on adore si pieusement les œuvres de Dieu, on est bien près de chercher à les comprendre avec l'aide et les procédés de la science. Le Coran a de plus ce grand avantage d'être un modèle accompli de style, du moins pour ceux auxquels il s'adressait ; et en épurant les esprits par cet attrait délicat de la forme, il les disposait aux sérieuses études et à de plus profuuds travaux.
Mais ce qu'il y a de singulier, c'est que l'Arabie elle-même ne devait pas être le théâtre de cette gloire nouvelle. On dirait qu'elle s'est contentée de devenir l'inviolable asile de la loi musulmane. La Mecque et Médine sont restées les Villes saintes ; et, même jusqu'à ce jour, les infidèles sont demeurés bannis de cette terre sacrée. Ce n'est qu'au prix de leur vie qu'ils essayeraient de visiter et de souiller le Haram. Mahomet en avait chassé les idolâtres ; mais il^stpeu probable que, dans sa pensée» Tinterdiction portât
220 NAUOMËT, CUAPITllfi YL
aussi ïoniy et qu'avoc les idolâtres il proscrivit aussi le genre Immain. C'est là, sans doute, une conséquence imprévue que le laiiaUbuie a tirée du Coran, ainsi que tant d'autres non moins surprenantes. Mais qu'elle vînt ou non du prophète, il en résultait que ni la Mecque ni Médine ne pouvaient être les capitales de l'empire, privilège dont leur situation même devait les exclure. C'est ainsi que la vénération religieuse subsistant pour elles, aussi ardente à cette heure qu'elle Tétait il y a plus de vingt siècles, la puissance temporelle a dû nécessairement se déplacer, émigrant des déserts arabiques pour se transporter dans les contrées un peu plus hospitalières de la Syrie et de la Perse. Elle n'a pu même se maintenir longtemps dans ces régions, et, dès le xuf siècle, Tempire arabe proprement dii mourait avec la dynastie des Abbassides. Les successeurs directs de Mahomet n'avaient duré que quelques générations. Des races plus fortes devaient succéder aux Arabes, si promptement affaiblis après les excès de leur énergie passagère. Mais le lien religieux, à défaut du lien politique, devait survivre, renouvelé chaque année par le pèlerinage aux lieux saints ; et la possession seule de la Mecque devint le signe de la suprématie, si ce n*est de l'autorité, parmi les nations musulmanes. 11 n'en a pas fallu davantage pour assurer, plus tard, à la Turquie, une supériorité qui n'est que iiominale, mais que, sans cette circonstance, elle n aurait pas. Si la Perse, qui est plus rapprocliée des Villes saintes, n'avait pas été schismaiique,
JUGDi£r(T sua LE MAUOMLJISMË. 227
c'est elle, sans doute, qui les eût gardées et qui aurait le dépôt de la foi.
Ainsi l'œuvre politique de Mahomet n a subsisté tout au plus que six siècles; son œuvre religieuse en a déjà duré plus du double, et, selon loules les apparences, elle n'est pas près de périr. On s'est trop accoutuméi parmi nous, à identifier les destins de Tlslam et ceux de l'empire turc» Les Ottomans, qui régnent à Constan* lînople, n'ont paru avec Olhmân qu'au xiv* siècle. Us peuvent être chassés de 1 Europe, ce qui est même déjà bien difficile, sans que le musulmanisme en soit troublé. Il régnerait toujours dans le reste des vastescontrées qu'il occupe, et que la chute de la Turquie n'intéresserait en rien. Elle peut être menacée; mais la religion musulmane ne Test pas ; et, comme Ta trèsbien observé M. A. Sprenger, qui a vécu si longtemps dans les pays où elle domine, lés mahométans sont encore moins disposés que les clncUens à l abjuration* Nous pouvons voir par nous-mêmes, depuis trente ans passés que nous possédons l'Algérie, combien les convei^ions sont rares, et la foi au prophète est au* jourd'hui aussi constante qu'elle Ta jamais élé ; les Iladjjis, aussi nombreux et aussi fanatiques. L'heure de la décadence n*est pas venue pour cette religion, pas plus que pour la nôtre, et il n'est donné à personne d'en apercevoir déjà le terme.
Je conçois, jusqu à un certain point, les passions qu'on peut ressentir aujourd'hui contre la domination ' turque ; je conçois surtout et j'admire les passions
M8 MAHOMET, ClI.vmUE VI.
qui ont provoqué le pieux élan des croisades, loul déraisonnable et infructueux qu'il a été pour le but spécial quMl poursuivait. Mais je ne comprendrais pas la haine qui s'adresserait avec le mépris à la religion musulmane. Mahomet avait pleine raison quand il disait aux juifs et aux chrétiens : a Yatre Dieu est le « mien » ; car il le leur avait emprunté ; et il semble que cette conformité trés-réelle aurait dù tempérer la fureur réciproque des peuples. Il n'en a rien été, comme Thislou e nous Tattesle dans le passé el même jusque dans le présent ; mais il appartient aux esprits éclairés et pliilubuphiqucs de s'élever au-dessus de ces préjugés aveugles et féroces de la foule, et de juger les choses avec plus d'impartialité et plus de sangfroid.
Il faut donc le reconnaître : de part et d'autre, la conception générale est presque identique, et, au fond, les trois raligions peuvent être regardées comme les branches d'un seul et méuie tronc. Le christianisme se fait gloire de retrouver ses origines dans le judaïsme, et il a adopté la Bible à côté de TÉvangile. Il pourrait bien aussi reconnaître l'Islam pour son rejeton; car, sans l'Évangile et la Bible, l'Islam ne serait jamais né ; et, quoiqu'il les ait dénatu* rés Tun et l'autre, il en a cependant conservé des traits essentiels. Il a certainement compris le divin avec moins de majesté et de pi oiondeur ; mais il la senti peut-être avec plus d'enthousiasme et de vivacités
JUGEMENT SUR LE MAIIÛXÉTISHE. m
Dans le jugement que je porte ici, il n'y a poinF, Dieum'en garde, ni scepùcisnie,msurlûut indifférence. La religion chrétienne doit toujours rester, pour nous, la plus sainte, la plus bienfaisante, la plus vraie de toutes les religions ; et ce serait une iniquité en même temps quun blasphème d'y assimiler le Mahomélisme. Pour réfuter une telle aberration, il n'y aurait qu'à en appeler au témoignage des fails les plus évidents, et à voir ce que sont les nations maliomélancs à côté des nations chrétiennes, sans même porter sur Tavenir si opposé qui les attend d'infaillibles conjectures. Mais ce n'est pas rabaisser la foi chrétienne et la foi juive que de dire qu'avec elles il n'y a point au monde d'autre religion monothéiste que l'Islam. Si ce n'est pas absolument le môme Dieu qu'il adore, si ce n'est pas le vrai Dieu, c'est du moins le Dieu créa* teur, dont la providence veille sur les êtres qu'il a créés, qui, dans sa clémence et sa miséricorde, soutient ce monde plein de sa puissance et de ses mer* veilles, qui attend Thomme après cette vie pour le récompenser selon ses mérites, qui est la source éter* nelle du bien et le vengeur du mal. C'est sur une idolâtrie grossière et invétérée que l'isluniibnie a luit, en quelques années, triompher Tidée du Dieu unique, quand le judaïsme et le christianisme Tavaienl inutilement prèchée, durant de longs siècles, à ces peuplades endurcies. Là où tous les deux avaient éclioué, le Mahométisme a réussi, en se proposant un idéal, j*en conviens, moins pur et moins haut, mais le seul
Digiii^uG
m MAUÛM£T, CUAIHTKË Yl.
qui pûl toucher ces cœurs reslés sourds à des enseî* gnemenls meilIeursS
Ce sont donc les mœursbien plutôt que les croyances qui séparent les na(ions chrétiennes et les nations soumises à l^islamisme. Ces mœurs, ce n'est pas TIs- ^lam qui les a faites. Il les a trouvées ëfablies de temps immèmonal, dominant et corrompant ces races à demi sauvages. Il a fait à peu près tout ce qu'il a dépendu de lui pour les coniger; il n'y est pas entièrement pai*venu, malgré ses louables efforts; et, naissant dans un tel milieu, il en a retenu plus d'une tache. Le judaïsme avait dû fuir TÊgypte pour se développer, et il avait clierché quarante années, dans le désert, le sol ingrat où il devsiit vivre dans son indépendance farouche et sa grandeur. Le christianisme aussi avait dû quitter les lieux qui Tavaient vu naître, et il avait trouvé dans le paganisme grec et romain une atmosphère morale où il pouvait grandir, en convertissant des Ames toutes prêtes h le recevoir et dignes de le compi endre, parce qu'elles l'avaient pressenli. Le mahométisme n'a pas eu cette fortune, ci aucune des nations qu'il a subjuguées n'était en état de Taméliorer à son tour en s'améliorant d'abord par lui. L'Islam était SI bien approprié aux races et aux lieux qu'il n*a pu dépasser une certaine zone ; c'est le désert brû-
* Sur les rapports de rislam à l'Évangile, il faut lire un très-curieux tra?ail du docteur J. A. Moebler, traduit de rallemand par le liéy. S, P. Menge^ de la misskm ecclésiastique de Gorakpore. La tra^ duction anglaise, Galcutu, 1817, iM*, est précédée d'une excellente préface de M. h H. (lohu M uir, fràre de H. WilUam Vttir).
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