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impuissance, qu'il a prise, chemin faisStnl, pour de la force.
Ces théories sur les religions sont aussi fausses que dangereuses; et la raison, en voyant les principes sur lesquels on prélend les appuyer, pourrait les trouver sacrilèges, tout aussi bien que Tor- Ihodoxie catholique.
On doit remarquer d'abord cjue ces lliéories ne sont pas absolument neuves, ni par conséquent aussi audacieuses qu^on se le fjgure comptaisamment. Elles s'imaginent qu'elles continuent la philosophie allemande, dont les nuages ont aveuglé bien des yeux cl tourné bien des teles parmi nous. Mais cette prétention à la nouveauté n'est pas plus fondée que le reste. Ces doctrines ne viennent ni d'Hegel, ni delà Critique kantienne. Elles peuvent faire remonter leur généalogie un peu plus haut. Elles sortent en droife ligne du Système de la na- Utre^ qui paraissait anonyme et à l'étranger, voilà justement cent ans. Sauf le langage et Térudition, ce sont absolument les mêmes idées; il n'y a de modiiié que la forme et le style. U Holbach a exposé en termes prolixes et moins bons, quoique plus populaires et moins abstraits, tout ce qu'onnous répète aujourd'hui sur l'origine et l'inanité des religions, sur. Dieu dont il nie l'existence, ne reconnaissant que la réalité du monde, auquel il a
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adressé aiiksi des hymnes, admirant avec fanatisme et délire la nature en sa puissance et dans son ordre merveilleux, la divinisant comme le font nos Critiques contemporains, et ne laissant pas davantage d'espérance ou de liberté a ïàme de l'homme, qui doit périr. Ce n*est donc pas quelque chose de très-neuf qu'on nous apporte; c'est la docirine ded llulhach qu'on nous représente, sans peut-être y penser, un peu changée de couleur mais identique au fond. Au lieu de condamner ainsi tout le passé, il eût donc fallu en excepter au moins le collaborateur de Diderot. Puisqu'on recueillait son hérilage, il était assez convenable de ne pas le proscrire, même en compagnie de Descartes et de IMatou. C'est une inadvertance, dont il aurait le droit de se plaindre comme d*une ingratitude.
Du reste, peu importe qu'une théorie soit récente ou ancienne ; tout ce qu'on lui demande, c'est d'être vraie. Or, celle-ci est de tous points insoute^ nable ; elle est en opposition complète avec les faits les plus manifestes et les moins controversés.
Ën réalité, les religions n'existent pas uniquement au berceau et au début de riiumanité. On ' voit des religions qui périssent et d autres qui naissent à leur place, leur succédant'parce qu'elles sont meilleures. Mais on ne voit pas nn seul jour, un seul instant, la religion manquer à l'esprit fau-
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main, si ce n'esl peut ôtrc dans cjuelques peuplades impcrcepLibles et dégradées, qui n*ont eu ni le temps ni la force d'organiser un culte, et qui, sous la pression des besoins les plus coiilinuels elles plus urgents, n'ont jamais pu se procurer un moment de loisir pour recueillir leurs idées. Ce ne sont pas apparemment ees échantillons informes de Tespèce humaine qu'on prétendrait nous citer en preuves el pour iiiudèles. Mais Je rcî>ledes peuples, ou pin loi rhumanilé tout entière, depuis quatre ou cin(| mille ans que nous la connaissons, n*a jamais manqué de religion .
Si 9 laissant le passé, on regarde à rétat de choses qui se déroule actuellement sous nos yeux, voit-on que la religion soit aujourd'hui moins répandue et moins florissante ? Pour ne prendre que les races auxquelles nous appartenons nous-mêmes^ il est bien vrai que le Paganisme a péri ; mais la religion dans son ensemble y a-l-elle perdu quoiquecesoil? A-t-elle rétrogradé, ou s'est-elle étendue, non pas en profondeur ou en beaulé morale, c'est trop évidenl; mais en simple surface? Le spectacle religieux qu'offre aujourd'hui l'Europe, avec le Nouveau Monde, qu*elle a converti, et le monde asiatique cl africain, qu'elle transforme pas à pas, est-il moins beau ou plus étroit que celui qu'offrait, il y a dix-nenf siècles, l'empire romain, domi-
xxxtf PHËFACË.
naleur de Tunivers et déclinant vers sa ruine?
Je ne me dissimule poiuL LouL ce qu'on peut dire de vrai^ ni toutes les justes critiques qu^on peut élever contre telle religion en particulier, contre telle église, contre tel dogme. Mais qu^csl-ce que cela, en présence du lait que je signale, immense, unanime, Loul vivant à Pheure présente, très-divers sans doute, mais partout décisif, depuis la libre et religieuse Angleterre jusqu'à Tlnde, qu'elle gouverne, et à la Chine, que nous arracherons à sa perle? Sous une forme ou sous une autre, la religion ne règne-t-clle pas sur la face entière de notre globe? Ne faudrait-il pas fermer volontairement les yeux à la lumière, pour se soustraire à cetle évidence, qui éclate de toutes parts? On ne peut pas trouver que tous ces cultes se valent^ que tous ces dogmes soient également raisonnables et utiles; ce serait un blasphème contre plusieurs de ces religions , et notamment contre la religion chrétienne, à laquelle ses ennemis mémo les plus aveugles ne font pas cette injure. Mais je dis que, malgré tous les progrès de la civilisation et des sciences, la religion, loin de perdre la moindre part de terrain, en occupe aujourdliui plus que jamais; et elle n'a pas plus reculé dans les cœurs qu'elle n'a reculé parmi les peuples.
Il est donc radicalement faux en fait que Thu^
PRÉFACE. vaun
manité ait repoussé les hochets supposés de son enlaiice, ni qu'elle veuille actuellemt iil reiionccrà la religion. En Asie, les populations hindoues^ musulmaDeSybouddhibies ou autres, sont aussi tenaces etaussi convaincues qu'elles l'ont jamais été; et pour prendre un exemple qui nous soit plus familier et plus intime, la France où nous vivons est-elle moins religieuse qu'elle ne Tétait au siècle dernier? Sans doute, la religion parmi nous pourrait encore exercer sur les âmes bien plus d'empire, et les toucher plus intimement; mais les âmes ne sont pas prêtes à la quitter, même pour les révélations de la Critique. Loin de s'affaiblir, la croyance religieuse fait tous les jours des pas heureux et constants. Â en juger par bien des symptômes, il n'y aurait pas même beaucoup à la provoquer encore pour que peul-étreelle éclatât tout à coup, par une de ces manifestations soudaines et irrésistibles qui sont si habituelles à la lurie française, dans les luUes de religion comme dans les autres .
Qu adviendra-l-il un jour des religions? Doivent-elles s'éclipser pour faire place à ce qu'on appelle un peu fastueusement la Science? C'est là une prophétie que (juelques philosophes n'hésitent pas à hasarder. Moi non plus je n'hésite pas, bien qu'en un sens absoluuicnl opposé: j'affirme que la religion ne disparaîtra jamais de la terre; et j'ai
PnÉFACE.
poiii gage de mon inébranlable cerliludc le passe tout entier du genre humain^ dont je ne fais pas si bon marché; j en ai pour gage la nature même de l*esprit de Thomme, qui se passerait plutôt encore de philosophie que de religion ; car il y a eu des temps où la philosophie n'existait pas, et il n y en a pas un seul d'où la religion ait été absente. Qu'est-ce eu effet que la religion?
Pour un instant, écartons le culte qui n*est en quelque sorte qu*ua objet d'ordre social, et dont les diversités ne doivent pas nous cacher le fonds commun qu'elles enveloppent. Les bizarreries même les plus inintelligibles, et par fois les plus choquantes, ne peuvent pas nous tromper. Toutes les religions, sans en excepter aucune, ne sont qu'une explication plus ou moins heureuse, plus ou moins profonde, de cette grande énigme qui sollicite sans cesse notre inieliigeuce ; Qu'est-ce que le monde? Qu'est-ce que l'homme? D*où viennentils? Qui les a faits? Qui les gouverne? Quel en est le but? Gomment ont-ils commencé? Comment doivent-ils finir? Qu'est-ce que la vie et la mort? Quelle est la loi qui doit régir la raison humaine dans notre court passage ici-bas? Quel avenir nous attend par delà cette vie, dont la durée éphémère ajoute encore à sa beauté et à son importance? Y a-t-il quelque chose après cette existence d'un jour?
El dans quel rapport soiuiiit^-uous avecrélcruité, dont la pensée seule nous accable, mais à laquelle nous appartenons, et qui peut aussi nouB appar- •tenir? Ce sont la des questions d'un si pressant intérêt, d'un intérêt lellemenl général, qu'il n y a pas , une seule nation, un seul peuple, une seule peuplade qui ne les ait résolues. Solutions bonnes ou mauvaises, raisonnables ou absurdes, durables ou transitoires, qu importe? Il n'est pas une société qui ait pu s'en passer jamais. On peut ajouter qu'il n*yen.aura jamais qui puisse s en désintéresser. &4on tes temps, les lieux, les circonstances de race, de climat, d'histoire antérieure et mille autres accidents, dont nous n'avons ni le secret ni la disposition, les interprétations d*un seul et unique problème changent à l'infini. De là ces bigarrures religieuses, dont on peut se railler par inattention ou légèreté, mais auxquelles l'humanité, en quelques lieux qu'on l'observe , à quelque degré de civilisation qu'elle soit arrivée, tient passionnément, comme à son trésor le plus cher, à son bien le plus précieux. La religion, la croyance nationale est plus essentielle aux peuples que la pairie même. Le Juif, le Guèbre et tant d'autres ont perdu la Judée ou la Perse ; il leur suffît d'avoir emporté leur dieu, qu'ils gardent inviolable et toujours présent, sur la terre étrangère et dans Texil éternel.
PltÉKACE.
Cesl là aussi ce qui explique la fureur implacable des guerres religieuses, sans la justifier, soil entre deë peuples différents, soit dans le sein d*un même peuple où la foi se divise, l^a politique a bien moin$d*acbarnement, toute sanguinairequ^elle est. Cela se conçoit sans peine. Les peuples ont nne conscience, comme les individus; pour y obéir, ils sont toujours prêts aux sacrifices les plus héroïques, La passion des conquêtes, le soin même de la défense matérielle ne leur inspirent pas toujours ces dévouements extraordinaires où il s'agit de tout immoler pour sauver son âme ; les nations ne les marchandent jamais à leur religion; de même que rhoMuac veiLueux sait périr pour le devoir, quand la voix intérieure lui demande UQe existence dont le devoir fait le seul prix.
Cescepticismei cette maladie ou cette faiblesse de quelques esprits trop amoureux d eux-mêmes, peut plaisanter plus ou moins agréablement de celte superstition des peuples et de cette duperie qui calcule si peu. Mais l'humanité n'entend pas raillerie sur ces sentiments-là , et elle se dévoue toujours avec une énergie indomptable au Dieu qu'elle adore, que ce Dieu soit une idole ou le vrai Dieu. Quant à moi, en présence de ces prodigieux mouvements de la conscience humaine dans les nations, en présence de ces flots tranquilles ou soulevés d'une foi et
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d'une piéli' même peu inlelligenles, je me sens p6nclré de vénération et de sympathie ; et tout ce que je demande, c'est de pouvoir mettre au service des croyances que me donne ma raison autant de courage, d'enthousiasme» d'abnégation et de constance. Il faudrait plaindre ceux qui restent froids ou qui même sont ironiques devant ces nobles spec* tacles. Leur vanité les sert bien mal de se mettre ainsi hors la loi du genre humain; leur science est bien courte de comprendre si peu ces grandes inspirations, ces orages et ces luttes. Ce n'est pas là faire acte de raison et de philosophie ; c'est simplement faire acte d'intliUcrence, on pourrait presque dire, d'inhumanité.
Mais comment l ame du philosophe peut-elle s'émouvoir ainsi en faveur des religions vulgaires? La raison et la foi, la philosophie et la religion ne soiiL-elles pas nécessairement des ennemies? Ne Tont-elles pas toujours été, ne le seront -elles pas toujours? Je déclare que je n'en crois rien; et quand j^essaye de me rendre compte de ce que sont la religion et la philosophie, je suis bien plus porté à les réunir qu'à les diviser. Je n'ignore pas tout ce qui les a séparées et tout ce qui les sépare encore, quoique la distance tende sans cesse à se rapprocher. Je sais que la philosophie a eu ses martyrs, frappés au nom de la religion, quelquefois même
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par les mains de ses ministres, et qu'elle est lou-
jours suspecte à rautunlé religieuse. Je sais qu'en sens contraire la foi est trop souvent décriée par la libre pensée. Mais ces di^sentimenls, quoique fréquents, seuibleut peu juslifiables ; ce soûl les passions humaines qui surtout sont en jeu, avec leurs aveuglemeals el leur égoïsme babil ueis.
Au fond, la religion et la philosophie ont le mcine but. La philosophie a-t-elic d'autres pro^ bleuies à résoudre que ceux doiiL la religion s'oc" cupe? Se pose-t-elle, peut-elle même se poser d'autres questions? Contempler le monde et Tliomme et se lesexpliquer, que peut-on faire de plus? Une seule chose ; c'est de prendre une autre route pour satisfaire un môme besoin ; les iiiéthodes et les conclusions varient; mais Tobjet est identique. \jà différence la plus grave et la plus apparente, c'est que d'une part ce sont les peuples qui résolvent les questions, et que d'autre part ce soul des individus. De la, des divergences déplus d'un genre, inévitables, quelquefois funestes, mais qui n^âtent rien à l'identité iondamenlale. Il faut déplorer les victimes, (]uand il y en a, et délester la cruauté de ceux qui les font , de quelque coté qu elles tombent. Le philosophe détourne ses regards aliristés de ces faits lamentables eUrop communs; et s'il doit par hasard être atteint personnellement^ il se résigne
sans trop de regret à mourir, avec Socr.itc, pour la caùsc de la véritc. Mais nous qui, dans des temps meilleurs, n avons rien à craindre^ il semble qu'il nous doit être bien plus aisé de rester équitables, précisément parce que notre sécurité n'a point à s'alarmer, Tàclions donc de voir, sans rancune et sans colère, ce que sont les religions et les philosophies, dans leui^ rapports et dans leurs dissemblances.
Les origines des religions sont en général ensevelies dans des ténèbres. Même de nos jours, la science désespère de jamais dissiper cette obscurité, qui s*épaissit avec le tempsi et que toute notre pénétration ne pourra jamais percer*. Il y a bien quelques exceptions. Le Mahométisme en est une.
)ious savons précisément l'heure où il est né, comment il s'est formé, et comment il est devenu la conscience de tout un peuple, bientôt imité par une foule d'autres. Mais cet exemple ne lire pas à conséquence ; risiara est peut-être la seule religion àoïii le berceau . soit si clair, non pas seulement parce qu'il est le plus voisin de nous, mais en ou-* tre parce qu*il s'est trouvé dans des conditions toutes spéciales. Les débuts du Christianisme, né six siècles à peine auparavant, sotit restés historiquement obscurs; TKvangile lui-même, dans ses quatre témoins, ne nous parle guère que de i.i
zt PRÉFACE.
naissance et de la morl du divin fondaleur de la lui nouvelle ; il nous laisse ignorer presque toul le
reste de sa Iroi) courle carrière ; et les lenlativcs qu'on a faites souvent pour la reconstruire ont été vaines, quand elles n'étaient pas impies. Les origines du Bouddhisme, assez nettes à quelques égardst. sont, à d'autres, tellement confuses, qu'on ne sait mèitie pas la date exacte où le Bouddha est né et celle où il est mort ; 1 histoire n'est pas fixée suv ce point essentiel. Quant à la religion brahmanique ou au Paganisme grec et romain, il n y a pas d'érudilion, quelque sagace r|u*on la suppose, qui puisse se flatter de nous dire comment ces deux croyances, semblables sur tant de points, ont pu naître, ni même comment elles se sont développées. Le culte des dieux, tel qu'il est dans les Védas ou dans Homère, est pour nous une indéchilTrabie énigme ; il répond à un état de la conscience humaine que Timagination la plus puissante ne peut ressusciler.
Pourquoi l'histoire des religions est-elle si douteuse et si incomplète à leur début? C'est qu'elles sont l'œuvre collective de peuples entiers. Même quand elles se personniUenX dans un homme. Moïse, Bouddha, Mahomet, ces ji^'^randes individualités ne sont que l'expression et le reflet de tout ce qui les entoure et les soutient; leur voix serait inéçonnuc
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et mourrait étouffée, si tous le^ échos n'éuùent pas prêts à la répéter. L'exemple unique de Mahomet nous fait deviner en partie ce que d'autres ont pu être, aussi écoutés, aussi utiles que lui , dans les temps où ils ont parlé. Mais encore une fois il serait impossible d'appliquer à toutes les religions la mesure de l'Islam.
Rien au contraire de plus clair, de moins incertain que la naissance d'une philosophie. On sait, pour la plupart des philosophes, quelle a été leur vie, et quelle a ëtc leur docirine. Ceux qu'on ignore ne peuvent compter parmi les plus importants et les plus instruits. Quand ces souvenirs sont abolis ou mutilés, ce sont de purs accidents, comme pour tant d'autres ; le hasard ou la négligence de la tradition en est la seule cause. Mais il n'v a rien dans les philosophies qui se dérobe essenliellement à notre connaissance. Elles sont individuelles ; on sait tou* jours à qui on les doit, et qui en est responsable. £lles sont relativement récentes, et avoisinent par conséquent l'époque où les peuples sont capables d écrire Thistoirc de leurs actions et celle de leurs pensées. Quand l'origine de la philosophie est obscure chez un peuple, c'est que ce peuple a laissé aussi tous ses autres développements dans l'ombre ; tel est le cas de l'Inde, où cette nuit qui couvre tout ne sera jamais dissipée, aussi épaisse
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pour la poésie et la politique que pour la religion et la philosophie.
Bien plus, les œuvres des philosophes, quand ou a pu les conserver, sont des monuments plus authentiques que tous les autres. On sait mieux la pensée de Platon ou d'Aristote qu'on ne sait les ^ campagnes d'Alexandre ou celles d'ÂnnibaK Ce n*est pas que les religions n'aient aussi leurs livres ; mais comme ce sont des peuples qui lesont écrits, ces livres, tout sacres qu'ils doivent être, ne peuvent avoir ni Tordre ni la clarté des œuvres individuelles. Parfois ce ne sont que des amas confus comme les hymnes des Yédas, les Soûtras bouddfaiquesy ou même les ouvrages si disparates de la Bible, raifois mciiic il n'y a que des Ira Ji Lions et pas de livres, comme dans le Paganisme ancien. Ces dernières religions n'en sont pas moins vivantes dans t'âme des nations ; seulement, il est plus diiiiciie de les comprendre, puisqu'on ne peut pas remonter à leur source, et interroger les documents primitifs d'où elles ont découlé.
Mais il faut que le philosophe se le dise : ce n'est certainement pas une œuvre antisociale qu'il essaye ; mais c'est une œuvre qui est en dehors du courant de la société où il se trouve et où Dieu Ta placé* Le peuple accepte, et il hii bien, la foi traditionnelle de ses pères, qu'il entoure d un juste
PRÉFACE. uni
respect, souvent superstitieux et peu éclairé, souvent même très-iiUolérant. Quant au philosophe, il aes'enquiert pas de la tradition, ou du moins il ne s y soumet qu'à bon escient. C'est à sa raison qu*ii s'adresse; c'est la raison qui est son inflexible règle. Tandis que le vulgaire suit le torrent, qui d'aiU leurs peut le conduire assez sûrement , le philosophe s'abstrait, autant qu'il le peut, de tout ce qui l'environne et de tout ce qui l'a précédé. 11 s interroge lui-même ; il interroge la nature, dans laquelle il est plongé ; et quand il a suffisamment médité, il se donne par ses propres forces, à ses risques et périls, Tcxplication de la grande énigme. Cette explication vaut alors mieux pour lui, et pour ceux à qui il la communique, que l'explication populaire. Il l'a puisée à la vraie source; il l'a entourée de la vraie lumière, celle de l'intelligence, sans laquelle la tradition même n'aurait aucun sens et ne subsisterait point.
Voilà l'œuvre du philosophe, simple, mais supérieure; légitime, mais pouvant être dangereuse pour lui ; bienfaisante à la longue pour la société, qui parfois la punit, parce qu'elle croit avoir à s'en défendre ; sacrée elle aussi, mais à un autre titre que Tœuvre religieuse ; admirable et sans prix entre les mains d'un Socrate ou d'un Platon, d'un Aristote ou d'un Descaries, mais douteuse et sus-
lut PhKFACK.
pectc, quand clic devient rinstruinent des passions, au lieu d'être un pur instrument de vérité ; en un mot, le sommet de la raison de l'homme, imparfaite encore, sans doute comme tout ce qui est humain, mais son honneur, son privilège et son i>aliit.
Tels sont le rapport et la dissemblance générale
de la religion et de la philosophie ; telle est la cause de leurs querelles, malgré Tidentité de leur objet. Socialement, la religion doit occuper la première place. La philosophie qui prétendrai l la supplanter sur le théâtre du monde serait toujours impuissante, quand même, pour prévaloir dans cette compétition impossible, elle userait de moyens violents, qui pourraient la déshonorer. La religion a toujours pour elle radhc^ioii dt s masses populaires. Elle a de plus Tantériorité des temps, qui la rend proloudéiuent vénérable, comme tout ce qui a duré au sein de la mobilité incessante des choses humaines. La philosophie, au contraire, ne vient qu'en dernier lieu, commela réflexion ; quelquefois, très>tard ; même dans certaines races, elle ne naît jamais. Plus jeune que la religion, d'où elle sort ordinairement, elle est beaucoup moins écoutée, parce qu'elle est bien moins accessible. Les nations se reconnaissent elles-mêmes dans les croyances qu'elles ont faites ; elles ne se retrouvent pas dans
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des systèmes, qui ne sont que des élaboralions solitaireSi ne répondant souvent à rien de leur passé, rien de leurs traditions, rien de leurs préjugés, rien de leurs ignorances involontaires et fatales. Les religions satisfont toujoui^ à une nécessité sociale et commune, placées d ailleurs plus ou moins haut dans le jugement de la raison, qui plus tard les étudie et les classe; pour les peuples qui les ont créées et qui les gardent, elles sont la vérité même, telle qu'ils peuvent la concevoir au point de lumières où ils sont arrivés. La philosophie, précisément parce qu^elle est tout individuelle, peut enfanter dus chefs-d'œuvre. Mais elle peut produire aussi des doctrines inacceptables, à la fois pour Té- ' poque où elles surgissent, et pour la postérité. Le système de Spinosa a indigné le dix-septième siècle, et il a' est guère mieux reçu par le nôtre. L'auteur seul s'y est complu» suivi de quelques rares adeptes.
Voilà encore pourquoi la religion a partout un culle, et comment la philusuphie n'en doit pas avoir. Il faut organiser régulièrement les manifestations extérieures de la croyance, quand ce sont des multitudes qui la partagent et qui se réunissent dans un acte public et solennel. Le philosophe au contraire n'a point à sortir dé sa pensée individueJle ; tout au plus forme-t-il une école, destinée à vivre souvent moins que lui, et qui #
PRÉFACE
pérît toujours au bout de quelque leinpSi tandis
que les religions vivent de^ milliers d'années sans TÎeillir et sans déchoir. La pensée de Platon est immortelle; mais où est aujourd'hui T^cadémie? La pensée d'ArlsLuLe ne l'est pas moins; mais où est le Lycée ? Le Paganisme a duré vingt siècles, tout faux qu'il était; le Chrisliauisme, qui a déjà sub* sisté presque autant, sans même compter le passé qu il emprunte à la Bible, peut se ilatter désormais de vivre aussi longtemps que le genre humain.
Après la portion de vérité que les religions renferment, c est le culte qui les maiulient, par le respect qu41 leur assure et par les services incomparables qu'elles rendent. Mais imagine-t on un philosophe se faisant à lui seul un culte particulier et personnel, en vertu des principes de son sjslèaie ? Y aurait-il assez de risées pour cette entreprise extravagante? Et celui qui la tenterait ne semblera! i-il pas renoncer, par cela même, à la raison, qui n'est pas le monopole de la philosophie^ mais qui est son vrai litre? Pouvons-nous songer, sans sourire et sans dédain, aiix naïvetés de nos théophilanthropes, ou à cette théurgie avortée qui a fait scandale dans notre temps? Sans culte^ la philosophie doit se résigner à n'avoir aucune influence directe sur la foule. £lle se contente de quelques intelligences, qu elle dirige dans les cke-
PRÉFACE. XLVIl
mins sévères de la science et de la pure raison, et qu'elle recrute dans tous les rangs, sans initiation et sans sacerdoce, depuis les esclaves jusqu'aux empereurs, satisfait&de semer des germes que Favenir récoltera.
Ajoutez que le culte est indispensable à la foule, tandis que le philosophe peut s*en passer, sans d'ailleurs le blâmer ni le fuir. Livrée à tous les travaux matériels qui font subsister la sodétéi la louie u*a pas le temps de penser chaque jour au dieu de sa croyance. Ce qu'il lui faut chaque jour, c'est de gagner sa vie à la sueur de son front ; noble condition à laquelle rhouime est soumis, dont il doit se glorifier et non se plaindre. Mais cette condition courbe ses regards vers la terre, bien plutôt qu'elle ne les élève vers le ciel. L'idée religieuse peut donc sans cesse s'effacer dans les âmes, non par impiété ni même par oubli, mais par une nécessité de tous les instants, toujours renaissante et toujours inexorable. Pour compenser ce mal et le vaincre, il faut qu'à certains jours, à certaines époques, le culte vienne avertir les hommes et les ramener des rudes occupations de la vie à des pensées plus hautes et non moins utiles. Il eatretient une ardeur qui pourrait s'éteindre ou se ralentir ; il ranime, par le contact, le feu qui couve dans tous les coeurs ; il établit un lien de
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