‹ Maillé-BrézéChapitre 13 sur 44 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Capitaines, officiers, comités et galériens de la palamante.

Détaillons maintenant le personnel qui grouille dans cet étroit espace où tout est mesuré. Il y a quatre catégories dans l'équipage d'une galère : les officiers, les « nauchiers », les soldats et la chiourme. Les officiers, « ces Messieurs des Galères » se recrutent presque exclusivement dans la région provençale. Du haut de leurs châteaux qui dominent la mer ou de leurs hôtels qui entourent la vieille darse de Marseille, on peut suivre l'exode des capitaines fièrement campés devant le tabernacle. « Jamais les fameux officiers bleus, les officiers roturiers des vaisseaux n'ont été regardés de plus haut par leurs camarades nobles que ces derniers eux-mêmes par les officiers des galères. Les gentilshommes des plus grandes maisons tenaient à honneur de servir dans la marine à rames; le gros du corps était fourni par certaines familles seigneuriales de Provence, » où la tradition était ordinaire. « Alors que les intrigues de cour ne permirent pas à Colbert d'entretenir des troupes spéciales pour la garnison des vaisseaux, les galères, depuis Richelieu, avaient leur régiment, doté, chose assez rare à l'époque, d'un uniforme (gris, parements, écharpe et bas rouges, chapeau jioir). » Formés en général loin de France dans les rangs de l'ordre de Malte, parlant une langue mystérieuse, incomprise des marins du Ponant, les officiers

des galères avaient tout l'esprit d'une caste fermée (1) »•

Le service des galères est, en partie, la cause de la disparition de bien des fils du Midi, les uns tués en duel ou à la mer, les autres entrant à l'ordre de Malte où l'on ne se mariait pas. Prenons l'exemple^ de Valbelle. Celui-ci n'eut pas moins de dix cousins, chevaliers de Malte comme lui et en même temps que lui : Barthélémy, Alphonse, Louis et Ignace, fils de Léon de Valbelle-Cadarache ; Joseph et Bruno, fils d'Antoine de Valbelle-Montfuron ; Alphonse, Ignace, Bertrand et Pierre, fils de Jean-Baptiste de Valbelle- Tourvès. Ce n'était pas chose facile pour un Tourangeau de vingt ans de s'imposer à ce corps d'élite, jaloux et querelleur. En outre, leur général, était un neveu du grand cardinal que ces Messieurs des Galères n'aimaient guère. Mais Jean Armand était de taille à se faire respecter.

Les officiers avaient sous leurs ordres d'abord des « nauchiers », occupés de la navigation et de la malUBuvre des voiles et des embarcations car, sauf au combat, toutes les fois que le temps le permet, on navigue à la voile pour éviter de fatiguer les rameurs. La galère possède deux mâts ou arbres : « l'arbre de mestre » au milieu, « l'arbre de trinquet » à l'avant. Ces arbres portent d'immenses antennes sur lesquelles sont enverguées des voiles triangulaires : le « grand marabout », la « méjane », le maraboutin qui font ressembler la galère gréée à de gracieuses libellules, La galère dispose de deux embarcations, le « caicq », lourd et robuste et le canot, plus léger, longs tous les deux de 8 m. 50.

Ensuite des soldats, mousquetaires, piquiers, grenadiers, canonniers, etc.. qui dirigeaient le feu de mousqueterie et la canonnade et montaient à l'abordage de l'ennemi.

Enfin, la chiourme, c'est-à-dire les rameurs de la

(l)La Roôrie et Vivielle.

58 MAILLi-BRÉZÉ

c palamante i et ceux qui les dirigent : les comités et les argousins. La palamante est constituée par Tensemble des rames en bois de hêtre de 11 mètres à 12 mètres de longueur, t Les galériens sont, dit Jean Marteilhe, enchaînés six par banc. Les bancs sont espacés de quatre pieds et couverts d'un sac bourré de laine sur lequel est jetée une basane qui descend jusqu'à la banquette ou marchepied. Le comité, qui est le maître de la chiourme, se tient debout à l'arrière, près du capitaine, pour recevoir ses ordres. Deux sous-comites sont l'un au milieu, l'autre près de la proue. Chacun d'eux est armé d'un fouet qu'il exerce sur le corps tout à fait nu des esclaves. Lorsque le capitaine ordonne que l'on nage, le comité donne le signal avec un sifflet d'argent qu'il porte suspendu à son cou. Le signal est répété par les sous-comites et aussitôt les esclaves battent l'eau tous ensemble. On dirait que les cinquante rames n'en font plus qu'une. »

« Les lamentations lugubres de l'équipage, écrit de la Penne, troisième capitaine des galères de France, les cris effroyables des matelots, les hurlements horribles des chiourmes, les gémissements des charpentes mêlés au bruit des chaînes et au rugissement de la tempête, produisent dans les cœurs les plus intrépides un sentiment de terreur ».

Tous les auteurs modernes qui ont décrit les galères en ont fait, après ces deux témoins oculaires, le plus noir tableau. La Roërie et Vivielle écrivent : « Ce n'est pas sans raison que le mot de galérien est resté dans la langue pour évoquer le fond de la détresse humaine... » « Plus meurtriers encore pour la chiourme que l'épuisement musculaire ou le tribut aux accidents sont, à n'en pas douter, le manque d'hygiène et les mauvais traitements. Le forçat est à peine nourri. Cela est voulu : un bon rameur doit être maigre, le moindre tissu adipeux gênerait le travail; il faut a consimier les humeurs superflues... » Mal nourri, le

LE CORPS ï) ES GALÈRES 59

galérien n'est pas mieux vêtu. Une chemise et un caleçon de toile dont il change une fois par semaine, le linge, imprégné de sel, n'est jamais sec. L'hiver, les forçats reçoivent un pantalon de bure et un caban de même étoffe qui les couvre de la tête aux pieds... Cette vie à ciel ouvert n'est possible que sous le climat de la Méditerranée, en général assez clément, avec des traversées assez courtes. Dès qu'une escadre de galères veut séjourner loin de ses bases, par une température excessive, hiverner en mer Noire ou tenir un blocus sur la côte d'Afrique, la maladie fait des ravages, a La pestilence achève ce que le froid ou la canicule ont commencé; l'épidémie tourne tout de suite au désastre; les exemples sont nombreux au xvi® siècle d'expéditions vénitiennes ou espagnoles promptement terminées de la sorte, faute de combattants. »

Il est certain que les comités ou les argousins aggravaient cette situation. A ce propos, Jean Marteilhe met le comble à notre indignation en rapportant : a Holà! qu'on m'appelle le premier bourreau, dit un capitaine de galère en parlant du comité. — Redouble tes coups, bourreau, pour animer ces chiens, renchérit Iç lieutenant, et coupe le bras d'un de ces chiens pour te servir de bâton, comme j'ai vu faire aux galères de Malte ! »

« C'est que le capitaine, vient de rugir : « Avant tout, et passe-vogue», c'est-à-dire «doublez la cadence de la vogue, » Et comme il en résulte souvent un jeu désordonné des rames, les coups de corde claquent sur le dos des rameurs qu'ils zèbrent de sillons sanglants. Les malheureux hurlent. Les comités écument. Des blasphèmes se mêlent aux cris de douleur. « Lorsque quelqu'un des forçats crève sur la rame, on le jette à la mer comme une charogne. »

Sans chercher à atténuer l'horreur que nous inspire le régime des chiourmes et sans tomber dans le paradoxe — car il est de tradition d'apitoyer le lecteur sur les galériens — remarquons cependant que, pour

60 MAJLLÉ-BRÉZÉ

juger cette pratique, il faut tenir compte à la fois de Texagération provençale, des mœurs du temps, de la nécessité du service du roy.

N'oublions pas que les galères étaient amarrées « au grand rang i de la darse de Marseille et que toutes ces histoires sont datées de la Canebière. Ce comité, qui se proposait de couper le bras d'un forçat pour en fustiger ses compagnonsy est vraisemblablement un ancêtre de Marins s' écriant en désignant Baptistin : Retenez-moi où je fais un malheur » qu'il n'est nullement dans son intention de consommer! Tous ces gens des galères se plaisaient à impressionner l'auditoire par des galéjades. Rien ne serait plus absurde que de couper le bras d'un galérien valant 500 livres quand la courbache sufSt.

Nous ne disconvenons pas que le rassemblement de ces centaines d'hommes de tout poil, enchaînés sur les bancs, ne fût un enfer et un foyer de pestilence. Mais il serait faux de supposer que les capitaines ne cherchassent pas à conserver en bonne forme la santé et les muscles des rameurs qu'ils avaient tant de peine à se procurer. Évidemment, les galériens étaient menés très durement, car sauf exception, c'était des criminels de droit commun, des escarpes, coupe-jarrets, vagabonds ou des Barbaresques à qui, par représailles, on infligeait un sort pareil à celui qu'ils faisaient subir aux chrétiens chez le grand Turc, A la mer seulement, ils recevaient la courbache et notamment quand on marchait au combat. Ces coups étaient nécessaires, dit-on, pour les « émoustiller » et surtout pour empêcher les conséquences du mauvaisr vouloir d'un mécontent, un prisonnier de préférence. Faute d'un bon moteur humain, faute de vitesse ou de rayon d'action, dirions-nous aujourd'hui, on risquait de perdre la bataille. En outre, la défaillance d'un rang de rames pouvait déterminer une catastrophe. L'angle d'écartement des bancs ayant été minutieusement calculé pour donner à l'ensemble des rameurs

le maximum d'effet, la moindre erreur dans la cadence des avirons, quand on allait à a passe-vogue », c'està-dire à toute allure, risquait de « crever la bancade » voisine. Cela consistait à enfoncer les côtes des rameurs du banc inférieur en les frappant du manche de l'aviron et en occasionnant des blessures parfois mortelles. Il fallait à tout prix éviter cet accident fatal au moment où les navires étaient aux prises avec ceux de l'ennemi.

Pour ce qui est de la pestilence des galères, il sufTit d'avoir habité le Midi pour se convaincre de l'état de sileté dans lequel on devait vivre sur les côtes en Provence en 1639, non seulement sur les galères da roy, mais aussi dans ces ruelles obscures qui débouchaient sur les darses de la Méditerranée : on pouvait contempler en plein jour, il y a moins de quarante ans dans notre principal port de guerre ce qu'on appelait des « torpilleurs », sortes de tonneaux brimbalant dans les rues et déversant sur le sol le trop plein des « tinettes », c'est-à-dire des déjections que les habitants avaient accumulées dans la nuit. Comment s'étonner qu'il y eût dans la population méridionale, au cours du xvii® siècle où les règles de prophylaxie étaient inconnues, de ces épidémies monstrueuses qui sévissaient avec une violence redoublée dans la masse serrée des galériens !

On a dit des comités et des argousins ce qu'on reproche aux gardes chiourmes de tous les temps; on insinue que le tavernier rognait sur les rations de vin des forçats, mais que dire des cantiniers I En fait, le séjour dans les galères pendant le jour était exceptionnel car 'la flotte restait généralement au port et se bornait à des patrouilles au cours desquelles on allait à la « vogue par quartiers » ou à la voile, sauf quand il fallait donner la chasse.

Au port, pendant le jour, les galériens se livraient à de paisibles travaux dont ils tiraient bénéfice. « Les officiers préposés pour avoir soin des galériens, dit

62 MAILLE-BmiZE

k père J.-B. Labat dans son F^iys^ en Espagne^ ont un soin tout partkaber d^en bannir Foisiveté. Le travail le plus ordinaire des galériois est de tricoter des bas et des bonnets de ôl, de coton, de laine et même de soie. > Ils vendaient ces objets pour se procorer des ressources afin d'augmenter leur ration de vin dont ils faisaient un usage qu'on envierait aujourd^bui en ces t^nps de restriction, c Outre ce métier, poursuit Labat, on permet aux galériens d'exercer tous ceux qui ne demandent pas beaucoup d'outib et d'établis «nbarrassants. On y voit des tailleurs, des cordonniers et autres s^nblables métiers. »

Sonmie toute, les galériens vivaient, pendant le jour, la vie t des gens mécaniques » de cette époque. La nuit et en mer, il est vrai qu'ils étaient enchaînés à leur banc, mais cette précaution était indispensable pour empêcher les évasions, car ces centaines d'hommes n'étaient gardés que par trois comités et deux aigousins. Or il était indispensable que les rameurs fussent à leur banc, même au mouillage. Un coup de sifflet les éveillait pour prendre le lai^ à la moindre alerte de razzias des Barbaresques sur les côtes. C'est la t pesanteur » de ces chaînes qui a surtout ému Mme de Sévigné quand, postérieurement à ce récit, elle vint visiter sa fille en Provence, dont le mari, M. de Grignan, était gouverneur. Mais ces chaînes n'étaient point aussi pesantes qu'on lé dit et les forçats trouvaient naturel qu'on leur permît, par ce moyen, de dormir à la belle étoile sous le ciel méridional ou sous la cotonnise.

Quand la peine disciplinaire en usage sur les vaisseaux était celle des « fers • les matelots enchaînés, contrairement à ce qu'on suppose, ne voyaient là aucune mortification. Nous n'avons point l'intention de recommander ce châtiment qui, aujourd'hui, serait injurieux. Constatons seulement que bien des matelot^ regrettèrent le temps de la « boucle » qui leur pennet-

^it de rester en contact avec leurs camarades dans

les batteries, régime qu'ils préféraient à celui de la prison, exécutée à fond de cale dans une cellule où ils s'ennuyaient mortellement.

Or, ne perdons pas de vue que les galériens étaient presque tous des condamnés. En 1908, en Calédonie, les forçats étaient enchaînés la nuit, par brochettes, aux deux pieds sur des barres amarrées à des lits de camp. Le jour, ils travaillaient avec des chaînes doubles prises à un pied et à la ceinture et liés deux à deu]&. Gageons que si l'on eût laissé le choix, à l'un de ces galériens que commandait Armand de Brézé, entre notre transportation dans un climat colonial ou même l'isolement cellulaire à la prison de Fresnes et la misérable vie des galères, le galérien du xvii® siècle eût préféré son atelier de tricotage marseillais, ses bancs sous le soleil du Midi, l'attrait du large et des combats, l'existence mouvementée de la flotte et la société de ses compagnons de chaînes, si nauséabonde qu'elle fût.

En conclusion et toute réserve faite sur la mentalité d'une époque, le sort du galérien n'était ni plus ni moins lamentable que celui des condamnés de tous les temps. Le roi, dans la mesure où l'hygiène le permettait alors, cherchait à préserver le corps précieux de ses rameurs et à éviter tant bien que mal les excès des comités. Mais ce n'était pas un gibier de potence facile à tenir. Ce qu'il y avait, par contre, d'odieux dans le régime de galère, c'était qu'exceptionnellement certains de ces malheureux n'avaient commis que des peccadilles jugées alors sévèrement, comme de tirer les perdreaux d'un seigneur ou d'enlever sa nièce, ce qui valut à un chevalier de Malte, Antoine de Margailler, d'être enchaîné. Plus tard, à la suite de la révocation de l'Édit de Nantes, la justice royale poussa l'intolérance religieuse jusqu'à envoyer des protestants aux galères pour cause de religion, le délit d'assemblées étant considéré comme un crime politique et puni des galères perpétuelles.

64 MAILLÉ-BRizÉ

Mais sous Armand de Brézé le fait ne s'était pas encore produit et le cardinal avait une autre façon de traiter les réformés.

Un dernier trait achèvera de peindre la vie des galériens. Si étrange que cela puisse paraître, il y avait parmi eux des rameurs libres, on les appelait des buone ooglie. Le mot s'est perpétué de nos jours ; quand on traite, sur les quais de Marseille, quelqu'un de huone çoglie on ne lui décerne pas précisément un certificat de bonne conduite. Beaucoup de ces malheureux avaient servi déjà sur les bancs; ils y revenaient attirés par le goût des aventures. Mais le fait qu'ils menaient la même vie que les autres condamnés et étaient enchaînés comme eux, sauf pendant le combat, établit que cet enfer pouvait parfois passer pour un pui^atoire.

Voici donc les Galères de France! Sur des navires élégants, des hommes rudes : capitaines de patronne, chevaliers de Malte, soldats, comités, argousins, galériens ! Flotte orgueilleuse et malheureuse où la gloire voisinait avec la misère auréolée de soleil et de campagnes victorieuses. Flotte dont les riverains de Provence contemplaient avec joie et confiance la palamante agile et les coursiers bourrés de mitraille car cette flotte religieuse remplissait sur ces rivages une mission sacrée : défendre les populations chrétiennes de l'esclavage barbaresque. Galères de France drapées de pourpre, rehaussées d'or, confiées à un marquis de vingt ans!

Page 1