CHAPITRE XIII
En quoi ils sont très différents des galères.
Il importe de dire un mot de ces «t vaisseSitLt roiidë d que le cardinal opposait si justement au:c galère^ daHB son Testament politique, car la flotte de htété ne comportait que ce type d'unités. Aucun navire auxiliaire à rames n'ayant été adjoint à son escadre. Contrairement à ce qui était arrivé en 1639 dans là flotte du Levant, où d'Harcourt commandait les yaiôseaux et le marquis de Brézé les galères, la formation au lieu d'être mixte, voile et rame, est essentiellement homogène. Un parallèle s'impose entre ces deui instruments de combat qui opposaient déjà les partisans du bâtiment de ligne à ceux du bâtiment léger*
Distincts dans leurs origines, la galère et le VàiBseau le seront dans toutes leurs parties fondamentale^. La galère est descendue du Nil, avec les premières barques des Pharaons qui eurent l'idée Nouvelle de changer leurs pagayes en avirons. Le vaisseau, lui^ nous vient des brumes Scandinaves. Il a pour anôétre les barques des Wikings et puis celles de ces hàrdiô navigateurs normands qui remontèrent là Seine. Elle^ aussi, les barques du Nord, devaient leur naissance ft quelque chose de génial et qui parut aux mâlhetii^iiï riverains de nos fleuves une invention dômoûiftcjûe, car elles remontaient contre vents et marées et comme mues par une force mystérieuse. Ces marins
qui luttaient contre un océan, avaient tout simplement inventé les amures permettant de naviguer en serrant la brise, ouvrant ainsi à l'hoitime tout l'avenir de la navigation à voiles*
C'est doue une question de propulsion qui différencie d'abord les deux marines à rames et à voiles. Sur le vdisseàti, il n'y a plus d'esclaves pour « voguer ». C'est uile question de climat. Où trouver des forçats dans la mer Baltique? Où razzier des populations paisibles àur ces côtes désertes et inhospitalières de Scandinavie? Ici, plus de Turcs, plus de Barbaresques, rien de cette population grouillante et corvéable du Levant, mais des êtres indomptables qui ne sauraient plier sous la Courbache des comités. D'ailleurs, comment, avec l'effort humain, briser la houle monstrueuse et les ouragans? Le vent s'oppose ici à l'élan des rdmeut^, /mais l'homme s'en vengera en l'asservissant et en prenant la brise comme Un moyen de transport ; ainsi l'homme a pasëé le mors au premier cheval sauvage*
Donc, la voile est le mode de propulsion unique du vaisseau. On le couvrira de toiles à mesure qu'il se perfectionnera pour présenter la plus grande surface possible et en même temps on aménagera un système pour proportionner cette surface à la force du vent réghant. Cela se dira de « carguer » ou de « prendre des ris ». Dans le premier cas, on diminuera la toile, dans l'autre on supprimera une partie des voiles. Le vaisseau, au dernier terme de son évolution, comportera trois mâts : de l'avant à l'arrière : misaine, grand mât, artimon et un mât couché sur l'avant ; le beaupré, destiné surtout à la manoeuvre et à la stabilité. Ces mâts ne seront plus gréés par de magnifiques antennes comme les arbres des galères, mais par des voiles superposées qui recevront le nom de vergues î bassevoile, hunier, perroquet, cacatoès.
Pour brasser ces voiles, il faudra non des galériens ati^achés à leurs bancs par la a pesanteur » de leurs
chaînes, mais de vrais marins, libres de monter dans le ciel par les haubans. Et voici une seconde et profonde différence entre la rame, souffrant du voisinage nauséabond de la chiourme et de cette promiscuité dégradante, et la voile, affranchie de toute servitude, ne comportant que des gens de mer, camarades de métier. Le pont de son vaisseau ressemblait bien peu, quand Brézé le regardait de la dunette du Triomphe^ au spectacle de la réale vue de son tabernacle, du temps que la palamante voguait c à passer le banc » ! Ici, moins de pittoresque; là, plus d'intimité professionnelle, moins d'originalité, mais un milieu plus noble, plus reposant.
C'était de rudes gars normands et bretons qui peuplaient les entreponts des vaisseaux ; des descendants de ces découvreurs qui avaient abordé dans le nouveau monde. La Bretagne déjà avait sa légende. Si les oflSciers des galères regardaient avec un certain mépris les marins du Ponant, ceux-ci, par contre, considéraient les Provençaux comme marins d'eau douce et la Méditerranée comme un lac.
En raison même des mers où ils étaient appelés à naviguer, les vaisseaux étaient construits différemment des galères. Ils n'étaient pas légers et efiUés, mais courts et massifs, d'où leur appellation de « ronds » dont on les qualifiait et que Richelieu leur donna dans son Testament politique. Les galères étaient plates, les vaisseaux hauts sur l'eau, avec des bordages surélevis; les unes ne calaient pas, les autres avaient des ponts superposés qui s'élevèrent à trois, non compris les cales. On ne logeait rien dans les gavons tandis que les vaisseaux pouvaient contenir une charge de plus en plus grande. Leur tonnage dépassait 1 000 tonneaux au moment où Brézé prenait son conmiandement. II s'ensuit qu'ils étaient prévus pour une longue navigation et pouvaient embarquer de grands stocks de vivres et de munitions. Nous dirions de nos jours qu'ils jouissaient d'un grand
rayon d'action, car ils pouvaient accomplir de grandes croisières et aller loin : Christophe Colomb, deux siècles avant Brézé, s'était chargé de le démontrer. Ceux que l'évolution du vaisseau intéresse, pourront au musée du Trocadéro voir, dessin par dessin, miniature par miniature, plan par plan, la lourde barque des Vikings se muer en vaisseau rapide, comme la chrysalide devient papillon. Ces étapes se résument surtout par te passage à la nef, ce navire du moyen âge, popularisé par les croisades et par les enluminures où l'on montre le bon roy Saint- Louis embarquant à Aigues-Mortes avec ses Chevaliers sur une coque de noix qui paraît avoir été enfantée par les remparts eux-mêmes. Grâce à ces nefs médiévales, notre chrétienté put se déverser sur l'Orient. On traitait alors la nef comme un donjon flottant où les guerriers conservaient leur armure.
Naviguant tant bien que mal, ces embarcations conduisirent leurs passagers à bon port, mais non sans risque, comme le témoigne cette histoire d'une reine de France qui faillit « bouter le feu à sa nef » en faisant tomber, dans un coup de roulis, sa chandelle sur les courtines de son lit. Ces navires primitifs, lourds, peu sûrs, sont aux extrémités pourvus de châteaux, simples plates-formes triangulaires, rectangulaires ou polygonales, entourées d'un pavois lisse ou crénelé. La coque est ronde et massive. Le gréement, tout à fait simple, ne comporte généralement qu'un seul mât avec une voile carrée sur son unique vergue. Au xvi® siècle, l'évolution du grand navire consiste dans le fractionnement de la toile. On distingue déjà deux ihâts avec deux vergues au grand mât. Alors apparaît la « civadière », ancêtre du beaupré avec la « caravelle » dont les qualités nautiques vont permettre aux rudes conquistadores de découvrir le monde. La Santa- M aria n'est point la coquille de noix de la légende. Sa longueur est de 22 m. 60, sa largeur maxima de 7 m. 80.
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Elle va servir de transition au vaisseau rond q\ii compose la flotte de Bré^é, le Triomphe et lea vmgt vaisseaux qui, 4 sa suite, vont se lancer k la chas»^ de la flotte des Indes.
Cette flotte elle-même comporte des galion^.
Qu'est-ce qu'un galion? On donne ce nom aux vaisseaux d'Espagne qui diffèrent de ceux de France et des autres marines par certains détails et aussi par le fait qu'accomplissant de longues traversées, ils ont des cales plus spacieuses. Ils sont dûAG en géoér^ plus lourds et d'un tonnage plus fort, de X OOQ à i 200 tonneaux. Mais cette qualité, comme il est naturel, a été acquise aux dépens de la vitesse et des facilités de manœuvre. On s'en rendra compte devant le cap Saint-Vincent,
Noua allions oublier les neuf brûlots de Bré^é. Lies brûlots, ancêtres lointains de nos torpilleurs, sont de petits bâtiments chargés d'explosifs et -de matières inflammables qui s'approchent des navires ennemis plus ou moins désemparés, pour les inceAdier. Leur manœuvre consiste à jeter deg grappins sur la proie qu'ils veulent brûler et de s'attacher à elle comma une torche. L'intervention des brûlots est généralement indispensable pour achever la destruction de l'ennemi. Ils jetteront sur le champ de bataille des lueurs sinistres. Les brûlots sont commandés par des ofiiciers de fortune, « sortis du rang » dirions-nous aujourd'hui, parce que leur rôle d'incendiaires est considéré comme moins noble que celui de ceu^ qui combattent au canon et surtout à l'arme blanche, mais il n'eu est pas moins dangereux.
A chaque escadre était attachée ime frégate, bâtiment plus léger et meilleur marcheur que le vaisseau. En outre, la première division avait à sa disposition une flûte de service, c'est-à-dire un petit aviso chargé de transmettre les ordres de l'amiral, un traversier ayant à peu près la même fonction et, admirons cette conception très moderne de Richelieu : une flûte-hôpital,
On attendra longtemps avant d'attacher un hôpital flottant aux escadres manœuvrantes et le fait est d'autant plus digne d'être relevé, tant comme un indice dé cette minutie dans la prévoyance du grand cardinal, lequel n'omettait pas le moindre détail, que coname un souci d'humanité très louable à cette époque où les questions sanitaires étaient encore négligées, la science médicale n'en étant qu'à son début.
Nous connaissons la flotte du marquis de Brézé. Avant de la suivre dans ses évolutions à la sprtie de La Rochelle, terminons le parallèle en disant que, différents dans leurs structures, vaisseaux et galères se distinguent encore essentieUement dans leurs méthodes de combat. La galère n'étant armée que de mauvais canon» sur l'avant et en petit nombre, il n'y a pas d'autre ressource pour elle que d'aborder l'ennemi et de le prendre à l'arme blanche. Avec son éperon, elle rappelle les rostres antiques des trirèmes et, aauf qu'on y ajoute des pistolets et des mousquets, l'arsenat est le même : des piques, des haches, au lieu des javelots et des glaives. Au contraire, pour les vaisseaux qui disposent, nous venons de le voir, d'une importante rangée de canons sur deux bordées superposées, il s'agit de réduire l'ennemi par la canonnade ; l'abordage ne sera que l'ultime moyen de vaincre, à moins que le brûlot n'ait déjà fait son œuvre.
Somme toute, à bord des escadres qui, dans le courant 4e Juin, cinglaient à travers le golfe de Gascogne, ver» le cap Saint- Vincent, on se prépare déjà à jouer une partie moderne.