CHAPITRÉ^ XIV
Devant le cap Saint-Vincent (22 juillet 1640). Brézé défait la flotte « vierge » de l'Espagne.
« Nostre année du Ponant n'estoit cette année que de 21 navires de guerre, tant grands que petits et de 9 bruslots. Elle partit de La Rochelle et le 20 de juillet se trouva à 12 ou 15 lieues à l'ouest de Cadix. » Ainsi débute la relation du « combat donné par l'armée navale du roy aux mers de Ponant commandée par le marquis de Brézé contre l'armée navale du roy d'Espagne s'en allant aux Indes occidentales l'an 1640 ».
Rappelons le plan de Richelieu. L'escadre du Levant avec Sourdis, celle du Ponant avec Brézé, agiront ensemble sur les côtes est et ouest d'Espagne en faisant une pression sur elle comme un casse-noix pour briser la coquille et croquer le fruit. A cet objectif, Brézé, qui tient une des poignées de la pince, doit en viser un autre encore plus important : celui d'intercepter le convoi des Indes occidentales.
A peine avait-il conduit sa flotte devant Cadix que se place un incident qui sera exploité pendant la bataille. On rencontre un vaisseau anglais à qui on donne la chasse. Ce navire, « poursuivi aussi par d'autres, aimait mieux venir à nous qu'attendre ceux qui le poursuivaient. On apprit de luy que l'armée de Cadix pour la nouvelle Espagne estoit mouillée au
milieu de la baye de Cadix (on écrivait alors Calis), preste à faire voiles et que dom Antonio d'Oquendo estoit mort de maladie. »
Les services de renseignements de Richelieu ne laissaient rien à désirer. Bien qu'il ne disposât pas de la T. S. F., son « intelligence service » savait tout ce qui se passait dans le monde, dans l'ancien et le nouveau. Grâce à quoi Brézé tombait sur les galions à point nommé, au large du cap Saint-Vincent. Le 21, la brume épaissit la côte et masque la vue de la timonerie. « Durant un grand brouillard on entendit au vent un grand nombre de mousquetades et canonnades et on aperçut quelques galères que l'on crut estre Turques, car le brouillard et le calme nous empescha d'en avoir plus certaine connoissance. »
Mais dès le lendemain, le vent dissipe les nuées : « Le 22, le vent estant sud-sud est, sur les 7 heures du matin, l'armée du roy reconnut deux ou trois lieues au vent au-dessus d'elle la flotte de Cadix composée de dix galions de 14 à 15 cents tonneaux au moins, quatre de 10 à 12 cents et vingt-deux de 4 à 8 cents tonneaux. » C'était une flotte, numériquement du moins, supérieure à la nôtre.
Elle est commandée par Jeronimo Gomez de Sandoval ; ayant sous ses ordres l'amiral Pedro de Ursua, la Gallega de Sancho de Urdanivia, le San Juan de Diego de Guzman, le San Jeronimo de Francisco de Ledesma, le Santiago de Gaspar de Carasa, le Cuevas de Juan de Chavarri, etc.. Il importe de remarquer que la flotte des galions se trouvait gênée au point de vue tactique par le fait qu'elle devait assurer la protection d'un important convoi. Richelieu avait bien calculé ses plans. 11 allait trouver dans son neveu lin exécutant compréhensif et intrépide qui sut profiter de ses avantages.
Gomez de Sandoval, afin de sauver son premier convoi et obéissant à ce souci primordial, le laisse à la garde de l'amiral Asensio de Arriola, lui-même se
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port« rédoloment t«s nous avec douie gros TaiB3«Att<. La flotte espagnole est routée invincible t elle û'a jamais encore été défaite par la nôtre. Sandoval est impatient de porter un coup mortel à ce neveu du grand ennemi de TEspagne. Il est 3 heureB quand il ouvre le feu,
Bréeé, lui, n'hésite pas, rassCTible à Tinëta&t tôtlÉ ses vaisseaux et tâche, à force de voiles, de joiûdfe Tennemi. Une erre de c^dme nuit à sa manoeuvre inftis « le vent estant devenu sud-ouest, nostre année ayant le dessus, Tamiral revira sur eux. Mais à cause du peu de vent, ne put les joindre que sur les 3 heures après midy », Ost alors que Bréié donne à son armée des ordres tactiques qui révèlent toute la Valeur dô stt formation en trois escadres égales. Lui-même attaqué Tennemi en tote et sur ses flancs avec le FaucoH et le Coq^ secondé par la 2« escadre de Dumé qui le serre de près. Quant à la 3* escadre de Coupeauville, qui monte le Cardma!^ elle fait une diversion sur les arriéres des Espagnols : « Nostre amiral fut donner le costé à celuy d'Espagne et le marquis de Bféfcé qui y commandoit se trouva à la portée du pistolet, ayant le sieur Dumé, son vice-amiral, proche de luy, avec partie de nos vaisseaux, » Le reste se tenait audessous du vent avec le chevalier de Coupeauville, contre-amiral, pour prendre les ennemis par derrière.
Le combat s'engage avec acharnement. Des Goutted, le t Père de la mer », et le sergent de bataille de Caen assistent de leurs conseils leur jeune amiral qui, devant tous ces vieux marins, fait la meilleure conte-» nance. On trouvera le pavillon du Triomphe en tête de ligne. La mêlée fut confuse, le combat aCharôé de part et d'autre. Mais devant la supériorité de là canonnade française, l'escadre espagnole enveloppée, prise en tête par Brézé et Dumé, en queue par Cou* peau ville, essaye de fuir après avoir subi du fait de 1 artillerie des dégâts très sévères.
Foudroyée en poupe par Brézé, la flotte de Sandoval
VICTOIRE DE CADIX lOS
Bat en î^tfàlte, potirsuivle par toutes nos forces. En défilant devant elles, elle offre une cible facile. L*atnii*al, dit le rapport^ commença le combat, battant de grande furie celui d'Espagne et le perçant de toutes parts avec son canon, si bien que T amiral ennemi fiit obligé de quitter la partie et gagner le large. Brézé s'approche à portée de pistolet de letlM gros galions qui nous montraient le côté et ouvre sur eux, à bout portant, un feu des plus efficaces. Le Grand Alexandre "(le Boisjoly, gardant le contact, permet à Brézé de recommencer le tir,
Ordre est alors donné â nos brûlots d'aborder les unités IfeS plus compromises et de les achever. Ceux-ci attachent leurs grappins sur les navires qui leur sont désignés. Comme ils firent généreusement et s'attachèrent à quatre de leurs galions, deux desquels furent entièrement consumés ; les deux autres, savoir l'amiral déjà malmené et un autre galion, se garantirent mais non sans grande perte de leurs hommes qui se jetèrent en l'eau et d'un autre gros galion qui eut toutes ses voiles, ses manœuvres, le beaupré et le mât d'avant brûlé. Brézé, Portenoire, Menillet sur le Coçy contournent les brûlots en flammes et écrasent les retardataires.
Voici donc quatre navires mis hors de combat ou incendiés. L'amiral en l'occurrence, fit preuve de la plus touchante humanité, « voyant pour lors 1 à 800 des ennemis se noyer, » il envoya des chaloupes pour a en sauver tout ce qu'on put, ce qui se monta bien justîu'à 300 ». Le reste avait péri au fond de l'eau.
Mais lé combat n'est pas terminé. Il reprend de plus belle. On ne laisse pas en repos l'amiral d'Espagne : le Triomphe du marquis de Brézé et le Coq de Portenoire s'acharnent tous les deux sur lui en croisant leur tir. « Et le marquis estoit prest d'aborder l'amiral ennemy lorsque fort prudemment il reconnut qu'il estoit tant prest de périr. » Pendant que
Brézé et Portenoire s'en prennent à l'amiral d'Espagne, le vice-amiral Dumé attaque avec le Cygne un autre galion « qu'il mit hors d'état de tirer ». Enfin, nos autres vaisseaux qui ne restent pas inactifs en poursuivant l'ennemi coulèrent encore un autre galion à fond et mirent toute la flotte ennemie en extrême désordre.
Ce premier engagement ne s'était pas déroulé sans que Brézé subît sur son vaisseau amiral des avaries sérieuses. La nuit seule met fin à cette première phase du combat : a L'amiral françois se retint alors un peu sur le vent pour rassembler ses vaisseaux et faire raccommoder le sien, percé en six endroits à l'eau : cela fait, on se remet à la voile, tous se tiennent suivant leurs ordres près de l'amiral et font route après l'ennemy qui fuyoit vent derrière avec quantité de feux sur les navires. »
La poursuite se fait en pleine nuit, l'escadre française suivant le sillage des Espagnols à la lueur des incendies, « nostre amiral tirant de fois à autre des coups de canon pour faire connoître qu'il était proche de l'ennemy. » Brézé le talonne de si près qu'il va rejoindre l'amiral espagnol, quand il se rend compte combien il a agi avec prudence en ne l'abordant pas, car la capitane de Sandoval est sur le point de périr « avec deux autres galions, leurs feux ayant manqué tout à coup et s' estant enfoncez dans la mer avec les vaisseaux. »
Voici que le jour se lève, Brézé cherche ses capitaines et il s'aperçoit avec colère qu'il n'est suivi que du vaisseau vice-amiral, commandé par le sieur Dumé, du Coq commandé par le sieur de Portenoire, ancien et expérimenté capitaine breton, du Faucon commandé par le sieur de Menillet, de VErmine par le sieur Thibaut, du galion i^Olivarès pris il y a deux ans sur les ennemis, commandé par le sieur Razet, et de la frégate nommée la Princesse commandée par Gabaret. Ce sont toujours les mêmes qui restent
amatelotés avec leur chef, « les autres estant demeurez un peu en arrière, dont on apporte diverses excuses, qui n'ont pas toutes été trouvées valables. »
En effet, par la faute de ses capitaines, Brézé ne put anéantir toute la flotte ennemie. Déjà, au cours de la première phase de l'engagement, la plupart de nos bâtiments mal postés, masqués par notre ligne de bataille, incommodaient l'amiral de leur feu plutôt qu'ils ne le secondaient.
D'après le récit précité de cette bataille, « les ennemis y ont perdu cinq galions de 15 à 16 cents tonneaux, plus de 1 500 hommes y ont esté noyez, entre autres le marquis de Cardeignos, général de l'infanterie en toute la Nouvelle-Espagne, quantité de noblesse et un evesque de grande considération, qui moururent combattant vaillamment. »
Pour qui connaît la baie de Cadix, il n'y avait pas d'autre solution que d'affermir la « maîtrise de la mer du roy de France » sans chercher à atteindre les galions d'Espagne dans leur repaire. Une attaque de cette flotte eût compromis le succès de la nôtre et transformé notre victoire en défaite. En effet, ce port remarquable, que les Espagnols avaient pris aux Maures en 1202, était puissamment protégé par ses défenses naturelles et ses fortifications; Cadix est située sur un rocher à l'extrémité d'une langue de terre au nordouest de l'île de Léon. Ce promontoire est lui-même séparé du reste de l'île par un chenal et défendu par une série d'ouvrages dont certains sont construits sur des écueils qui gardent, au nord et à l'ouest, l'entrée de la baie, et par le fort de San-Fernando qui se trouve au centre de l'île de Léon. C^eût été folie que de poursuivre les galions dans cette impasse et notre amiral, malgré sa bouillante jeunesse^ était trop pondéré pour la commettre.
Faute de liaison entre l'amiral et ses capitaines, le succès ne fut pas aussi grand qu'il eût pu l'être. Ces défaillances tenaient, en partie, à l'insuffisance de la
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préparation de notre flotte de ligne d'fescadres. C'était, en effet, la première fois que nous engagions un grand combat naval de cette nature en appli^ant la tactique d'armée. 11 ne faut donc pas s'étonner du flottement qui en résulta dans les signaux et dans les ordres.
De notre côté « tious y avions perdu le capitaine Jamin, combattant sur le brûlot, et quelque Vingts cinq hommes tuez, soldats ou mariniers, et treùte oti quarante blessez, Martin, Le Brun, Botie et autres capitaines de brûlots n'y ayant aucun d'eilx qtd n'y ait esté tué ou blessé se montrant gens de cœur ». Aprèë ce que nous savons des officiers des brûlots, cet hommage rendu à ces « gens de cœur » n'en parait que pluà précieux et touchant. Au cours de toute cette batèdlle, le jeune amiral Armand de Brézé fera preuve d'autatit de magnanimité que de courage et de science.
On se souvient qu'au début de l'engagement, il avait fait arrêter un navire anglais, il commanda « aui capitaines qui avaient des prisonniers, de les mener au bord de ce navire et que s'il y avait entre eui quelqu'un de condition, il lui fût amené. L'on reconnut seulement le neveu du duc de Maquede qui se troU^ vaut dépouillé, pour ce qu'il s'estoit mis tout nU pour se sauver à la nage, le marquis de Brézé lui donna Uû de ses habits et un baudrier fort riche et, après avoir usé envers luy des compliments sortables non tant à la condition présente qu'à celle de son ejctractioû, le renvoya avec les autres prisonniers dans ledit vaisseau anglais qu'il congédia, le chargeant de convier son oncle, qui est l'amiral d'Espagne, â faire, provoqué par cet exemple, meilleur traitement que par le passé aux Français qui pourront tomber entre ses mains ». On ne peut se montrer plus chevaleresque au soif d'une grande victoire.
La tactique, qui pendant plusieurs siècles va dominer la formation en ligne, avec évolutions de chasse et en retraite, sera fixée dès ce jour-là par l'amiral de Btété. On serait tenté de croire, parce qu'il est jeutie et en
raison de sa haute naissance, que cette tactique ne lui est pas personnelle, qu'elle est le résultat d'une leçon apprise à ses « mentors », un des Gouttes ou un de Caen, lesquels en gardent le mérite. Mais, à cette époque, seule la décision du chef responsable prévaut. Elle est, en quelque sorte, inspirée de droit divin, comme le principe même de l'infaillibilité monarchique. Pas plus qu'on ne refuse au grand Condé la gloire de Rocroy, Û ne faut marchander à Brézé celle de Cadix.
Qu'est-ce qui caractérise donc cette tactique de Brézé? Une offensive foudroyante ôt inattendue; qu'il attaque l'ennemi de front avec tous ses vaisseaux, qu'il le serre en ligne parallèle ou, enfin, qu'il iJherche â le faire déborder sur ses ailes par ses seconds, lui-même, pavillon rouge en tête avec son navire-amiral fonce directement sut* l'amiral ennemi et diâloque ses forttiâtions en passant au travers de ses rangs. Cette inancteuvre audacieuse lui réussira au cap Saint- Vincent, de Montiuich ou de Gâta et lui coûtera la vie devant Orbitello, car il est évident qu'elle n'est pas Sans risque pour le chef lui-même qui suit l'exécution de ses ordres du haut de sa dunette.
Cuirasise sur la poitrine, casque en tête, M. de Maillé^Brézé, en digne chevalier médiéval, reçoit sur son banc de quart toute la grêle des mousquetades. Cfette manœuvre brutale, incisive, l'oblige à traverser la fumèè des canonnades et les flammes des brûlots ; inais Cet écran fumigène, comme dans nos batailles modernes, dissimule l'amiral et favorise ses pointés décisive^ à la tête de l'ennemi, et c'est là qu'il a innové. Mâillé-Brézé fait usage de la manœuvre d'abord, du canon ensuite, et enfin du brûlot pour achever les navires ruinés. Il ne va recourir à l'abordage que cottime moyen ultime de réduire l'ennemi, préludant ainsi aux batailles navales de la fin du xvne siècle.